Nous montrerons l'importance du vocabulaire de la donation qui entoure la réflexion sur l'enfant. Nous aborderons successivement la création comme «acte de don», le don en son corps qu'est l'enfant nouvellement conçu, le don que lui sont et lui font ses parents, sa ressemblance avec le Christ, don du Père. Nous soulignerons pour terminer l'importance de la liberté humaine dans l'accueil ou le refus de l'être-de-don. Telle sera notre recherche du «don qu'est l'embryon humain» dans le mariage. Pour nous y introduire, recueillons ce beau texte de M. Zundel sur le mystère de l'enfant.
«Qui ne s'est senti comme transporté en prière devant le spectacle merveilleux d'un petit enfant qui dort?
La vie en sa fraîcheur intacte y respire avec un suprême abandon. Il semble qu'elle baigne en une tendresse infinie, qu'elle communie à une Présence invisible. Le visage s'éclaire d'un sourire intérieur où passe toute la lumière de l'âme.
Les possibilités innombrables qu'elle enclôt ont la pureté native du don. Rien n'est encore approprié; la grâce de la Source affleure ingénument et glisse en rayons subtils des paupières recueillies sur la rondeur exquise des joues. (...) Ils se sont aperçu un jour qu'étant deux ils étaient trois et que par leur amour une vie nouvelle était entrée dans son cycle mystérieux.
Ils avaient attendu celui qui devait être homme ou femme. Mais lui les attendait-il aussi?
Est-ce eux qu'il aurait choisis s'il avait pu choisir? Quelle serait la rencontre avec cet inconnu dont on ne pouvait qu'imaginer le visage? «Est-ce qu'on se reconnaîtrait?»» [1] .
1. Il est un «don de Dieu»
1.1. Un monde offert gratuitement l’enfant est un don
«Le monde devient illisible s'il n'est pas perçu comme création» [2] . Le concept de création, - du surgissement de l’être à partir du néant -, met en lumière le don de l'être en toutes les créatures. Le monde créé est un monde donné auquel l'homme, être d'esprit et de coeur, est confié et à qui il est accordé pour se donner et devenir lui-même. L'homme n'est pas asservi à ce monde créé. Donné à lui-même, il n'est pas un serviteur servile, mais un être d'esprit capable de donner sens à son existence et au monde. Ce point, sensible à la pensée moderne est juste. L'homme est donneur de sens, mais comme être d'esprit donné à lui-même. Ainsi est-il «confié» au monde. Ainsi l'univers est créé dans la bonté et en son nom. «L'univers a une dimension sacrée parce qu'il est lié à une présence infinie, qui veut se communiquer à lui, à travers nous, mais qui ne peut le faire qu'avec notre consentement» [3] . Toute créature participe au don de l'être. «La créature est ce qui ne peut rien avoir ni être que par la création, mais le Créateur ne la crée que pour tout lui donner, pour se donner soi-même» [4] .
Le monde entier est dans la main du Créateur. Tout ce qui est, vit sous son regard.
«Tous les êtres, ceux qui parlent et ceux qui sont muets, te proclament. Tous les êtres, ceux qui pensent et ceux qui n'ont point la pensée, te rendent hommage. Le désir universel, l'universel gémissement tend vers toi» [5]
Penser la création et l’acte créateur, ce n’est pas seulement le situer à un moment donné du temps. Car dans l’élan de l’être donné, il subsiste. L'univers créé, reste également dans les mains du Créateur.
«Tout ce qui demeure, demeure par toi; par toi subsiste l'universel mouvement. De tous les êtres tu es la fin; tu es tout être, et tu n'en es aucun» [6] .
L'auteur de cet hymne se demande quel nom donner à ce créateur qu’il décrit comme «au-delà de tout». Nous pouvons suggérer le nom de «Don absolu». Le don en effet imprègne l'univers et toutes les créatures, quelles que soient leurs formes. L'infime comme l'immense, participe du don qu'est l'être. Tout ce qui «est» demeure dans l'être, à cause du Don absolu de ce que nous nommons Dieu.
La création et sa permanence sont marquées par l'abandon de la créature à l'initiative et à l'action du Créateur [7] . La dynamique de la création est cet accueil du don de l'être dans sa totale gratuité et sa surabondance.
Rien n'échappe à l'action créatrice de Dieu . Si le monde est ainsi dans la main de Dieu, comment penser que le fruit humain de la conception soit «étranger» à son action et à sa connaissance? «Seigneur, tu me scrutes et me connais, tu connais mon coucher et mon lever; de loin, tu discernes toutes mes pensées; tu surveilles ma route et mon gîte, et tous mes chemins te sont familiers». Ces paroles du psaume 139 célèbrent la connaissance, intime et totale de chacun de nous par le Seigneur. Car, parmi toutes les créatures terrestres, Dieu s'attache particulièrement à l'homme. Les premiers chapitres de la Genèse montrent le caractère transcendant de l'homme par rapport à l'univers qui l'entoure. Ainsi lorsque Dieu le bénit en lui disant: «Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la» (Gn 1,28) et lorsque l'homme «donne un nom» à tous les êtres vivants que lui amène le Seigneur sans pour autant lui trouver une aide qui lui soit assortie (Gn 2,19). Dieu a également souci de l’homme et de sa solitude: c’est bien Lui, dans le récit biblique, qui fait surgir Eve du côté d’Adam pendant son sommeil.
L'apparition de l'homme dans l'univers et dans le sein maternel n'échappe pas à l'action ni à la providence divine. Le don de la vie à l'embryon opère le passage du néant à la positivité de l'être. Il est! Personne n'advient à l'existence sans avoir été voulu par Dieu, par don d'amour. Cette connaissance divine de l’univers, et donc de tout ce qui s’y passe, établit un lien immédiat entre tout embryon humain et le Créateur. Cette connaissance est création, établissement d’une alliance personnelle voulue par Dieu.
«Comme l'affirme le Concile, l'homme est «la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même». La genèse de l'homme ne répond pas seulement aux lois de la biologie, elle répond directement à la volonté créatrice de Dieu, c'est-à-dire à la volonté qui concerne la généalogie des fils et des filles des familles humaines. Dieu «a voulu» l'homme dès le commencement et Dieu le «veut» dans toute conception et dans toute naissance humaines. Dieu «veut l'homme comme être semblable à lui, comme personne. Cet homme, tout homme, est créé par Dieu «pour lui-même»» [8] . Ainsi, avant d'être reconnu par les autres êtres humains - sa mère, son père, les médecins, - l'être-de-don qu'est l'enfant nouvellement conçu est déjà connu de Dieu.
Conclusion. Lorsque nous regardons le monde, l’univers, le cosmos, la foi comme la raison nous poussent à admirer le Créateur de toutes choses. L’infiniment grand comme l’infiniment petit dépendent de Dieu. Parler d’un Dieu Créateur, c’es affirmer non seulement qu’il est à la source de toutes choses, mais qu’il soutient encore et toujours tout ce qui existe. Nous demeurons dans l’ «être» parce que Dieu nous y maintient à chaque instant. Les réalités les plus modestes sont connues de Dieu: «Est-ce que l’on ne vend pas deux moineaux pour un sou? Pourtant, pas un d’entre eux ne tombe à terre indépendamment de votre Père. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. Soyez-donc sans crainte: vous valez mieux que tous les moineaux du monde» (Mt 10,29-31). Quand on considère la place de l’homme comme être d’esprit dans la création, il est difficile de penser que la conception de l’embryon humain, sa vie et sa croissance soient ignorées de Dieu. Cette connaissance divine du Créateur de l’univers établit un lien immédiat entre tout embryon et Lui. Dieu est le premier à connaître l’existence de l’embryon humain car c’est Lui qui le crée.
1.2. L'embryon humain dans l'«ordre» du don
1.2.1. Il est «toujours» un don
A l'origine de toute personne humaine, il y a un acte créateur de Dieu. Dans l'ordre du «don», que signifie la création par Dieu de chaque embryon humain sinon que cette venue à l'existence d’un nouvel être vivant est connue, aimée et assumée, par Dieu comme un don? De rien, il est. De rien, l'enfant est pour l'éternité. Dès sa conception, il est ordonné à l'éternité. Il a un commencement et sa fin n’est pas limitée à l’ordre du temps.
«Depuis l'instant de sa conception, puis de sa naissance, le nouvel être est destiné à exprimer en plénitude son humanité, à «se trouver» comme personne. Cela vaut absolument pour tous, même pour les malades chroniques et les personnes handicapées. «Etre homme» est sa vocation fondamentale: «être homme à la mesure du don reçu. A la mesure de ce «talent» qu'est l'humanité même et, ensuite seulement, à la mesure des autres talents. En ce sens, Dieu veut l'homme «pour lui-même»» [9] .
Dieu lui communique ce don de la vie pour faire de lui un être-de-don, capable de se donner aux autres et à Lui. La conception de tout nouvel être humain est le terme d'une volonté d'amour de Dieu quelles que soient les circonstances de cette conception [10] . Il est vrai que la paternité doit devenir humaine et que l'acte d'engendrer peut ne pas être digne de celui qui est conçu [11]. Pour l'embryon humain cependant, au-delà de ses perceptions conscientes ou non, et parfois en contradiction avec la volonté de l'homme ou de la femme qui le conçoivent, «être créé» signifie être voulu par Dieu, remis à lui-même dans sa singularité originelle et concrète, appelé à répondre au «don» par un «don». Au fond, le don révèle une caractéristique particulière de l’existence personnelle ou, mieux, de l’essence même de l’embryon humain.
Soulignons l’importance de cette volonté et de cette connaissance de Dieu à l’origine. Tous les êtres humains expriment le désir d’avoir été désirés par leurs parents, d’avoir été voulus pour eux-mêmes. Ne sommes-nous en droit d’être les enfants de l’amour? Rien de plus désespérant que de savoir ou de s’avouer que notre existence serait issue du hasard, d’un pur déterminisme cosmique ou biologique, d’un acte de violence. Nous rêvons tous d’avoir été conçus par amour et pour l’amour. La réalité n’est pas toujours celle-là, pour toutes sortes de motifs. Affirmer que Dieu est la source ultime de notre existence et qu’il en est l’origine la plus profonde, c’est non seulement faire preuve de vérité, mais c’est fortifier l’être humain dans ce qu’il est profondément et dans ce pour quoi il vit. «La vie humaine est sacrée parce que, dès son origine, elle comporte l’action créatrice de Dieu» (Donum vitae, Introduction, n°5).
La création de tout être humain entre dans le projet de Dieu et dans sa libre décision de lui offrir son alliance d'amour. Toute conception humaine relève de la puissance créatrice de Dieu. Son Nom n’est-il pas «Père de toute éternité»?Aucun homme ne vient à l'existence par hasard, il est toujours le fruit de l'amour créateur de Dieu». L'être créé dépend du don qu'est Dieu et tient au don de l'être, de la vie et de l'amour accordé en chaque instant [12] . L'acte créateur de Dieu fonde et assure la réalité personnelle du nouvel être humain. «Bien sûr, l'embryon est le fruit d'un acte humain, celui d'un homme et d'une femme qui, dans la conception d'un nouvel être, tiennent la place de véritables causes, mais ces «causes secondes» ne peuvent agir que parce que Dieu, «la Cause première», leur donne d'agir, soutient leur acte, et donne l'être à ce qu'ils conçoivent. Dieu ne se soumet ainsi à l'activité des hommes que parce qu'il veut s'y soumettre. Il en a décidé ainsi dans son amour. En donnant l'être et la vie au fruit d'une conception humaine, Dieu n'agit donc pas parce qu'il le faut bien (...). Supposer cela, ce serait méconnaître la liberté souveraine de Celui qui veut toujours librement tout ce qu'il fait. Dieu veut donc toujours l'embryon qu'il crée» [13].
Cet acte créateur revêt les caractéristiques d'un «don» qui dépasse les personnes humaines comme les circonstances de la conception. Cet acte est appelé à se redoubler en par-don. Ainsi s’exprime ce que certaines philosophes appellent la «miséricorde de l’être» ou la capacité de l’être d’esprit d’être ou de se régénérer malgré les blessures qui l’atteignent et l’handicapent. «A supposer que l'enfant n'ait pas été désiré, il pourra toujours se dire que Dieu, Lui, l'a voulu. En effet, la liberté divine dont nous venons de parler est celle d'une Bonté créatrice et miséricordieuse, qui non seulement accomplit et achève ce que l'homme fait de manière imparfaite, mais même répare de surcroît ce qu'il fait de manière inhumaine et pécheresse» [14] . Cette tranquille assurance est dans la logique de la gratuité de la création, de la surabondance de la puissance d'aimer, qui se donne sans compter ni attendre de retour [15] . Tout enfant révèle une bonté radicale de Dieu qui offre à l’humanité un nouveau visage d’elle-même, unique, singulier... visage qui reflète la joie d’un Créateur qui donne l’être humain à lui-même et qui lui permet d’être substantiellement un don en soi et pour tous.
1.2.2. Il est un «don» pour l'humanité
La création de l'enfant signifie encore la volonté divine de l'offrir comme un don à ses parents et à toute l'humanité pour l'éternité. A chaque conception, ce n'est pas «rien» qui est «offert» au monde. C'est tout un monde dont l'innocence n'est qu'un signe du «don» singulier qu'il est pour tous. Le patrimoine génétique, la croissance programmée, la forme humaine confirment l’enjeu humanitaire de son existence; L’embryon humain est confié aux autres hommes. Son visage n’est pas spectaculaire. Il reste longtemps peu perceptible aux yeux humains et sa pudeur résiste aux longues observations scientifiques. Pourtant, la seule présence de l'enfant est un rappel du «don de Dieu». L'enfant qui apparaît ne vient-il que pour prendre et non pour donner? Qu'il n'ait pas encore les capacités ni de rendre l’amour reçu ni d'exercer ses puissances personnelles ni d'en manifester toutes les richesses face à nous, ne peut pas oblitérer le don qu'il recèle puisqu'il l'est.
«Le processus de la conception et du développement dans le sein maternel, de l'accouchement, de la naissance, tout cela sert à créer comme un espace approprié pour que la nouvelle créature puisse se manifester comme «don», car c'est ce qu'elle est dès le début. Cet être fragile et sans défense, dépendant de ses parents pour tout et entièrement remis à leurs soins, pourrait-il être désigné autrement? Le nouveau-né se donne à ses parents par le fait même de venir au jour. Son existence est déjà un don, le premier don du Créateur à la créature» [16] .
L'être-là de l'embryon humain n'a encore que ce «statut»: être créé, donné à lui-même et aux autres dans sa pauvreté. Don issu de l'acte créateur, abandonné à l'amour des hommes, muet, l'enfant nouvellement conçu révèle, par sa simple présence, quelque chose de son mystère: «Je suis créé par Dieu». Je suis un «don de Dieu» offert à la reconnaissance [17] .
Chacun est appelé à faire mémoire des premiers moments de son existence et à reconnaître le don de la vie sur lequel il n'a aucune prise: chacun l'a reçu gratuitement et personne ne peut s'en définir propriétaire. Je ne puis être sans confirmer le don reçu parce que ce don définit qui «je» suis [18] . A l’origine de mon être, ce que je suis est «inappropriable»: cette altérité que «je suis» est le premier don reçu: il s’identifie avec mon existence. Donné à lui-même, l’être humain est un être-en-dette de lui-même. Il sera toujours, pour ce qu’il est, en «obligeance». Le don qu'est l'être humain appelle une attitude de «don» à sa mesure et un accueil inconditionnel. Disposant de soi, parce que donné à lui-même, l’être de don est ainsi rendu structurellement disponible pour autrui, pour toute l’humanité, pour Dieu. Il est en puissance d’agir et de se donner librement.
2. Il est un «don» en son corps
La question philosophique sur l'origine de la vie et l'étonnement qu'elle suscite en chacun de nous sont des signes de l'«inconcevable» don reçu [19] . Pourquoi suis-je venu au monde sinon parce qu'un dessein d'amour a présidé à cet événement?
L'embryon humain découvre le don qu'il est à travers la parabole de son corps. Le corps personnel est le lieu visible du don qu'il est en lui-même et pour les autres.
«L'homme ne se donne pas la vie à lui-même. Il la reçoit de ses parents, il naît de leur amour. Cette réception de soi à partir des parents est le signe d'une réception plus haute, car les parents eux-mêmes ont reçu la vie. Ils n'ont fait que la transmettre. Ils renvoient donc à la source transcendante de la vie, source que les croyants identifient comme Dieu, Créateur et Père. Notre corps, avec ses chromosomes et ses gènes reçus des parents, est en nous le témoin que la source de notre vie est hors de nous. Or il ne nous est pas extrinsèque. Il appartient à notre être propre» [20] . C'est l'être de chair et de sang qui est appelé à la communion et à l'alliance éternelle. Il nous faut réfléchir un moment sur le corps humain dès les origines.
Dans son corps, tout homme se découvre donné à lui-même par son Créateur. Ce corps reçu - d'abord comme un amas cellulaire et invisible à l'oeil nu, avec sa puissance de croissance - est le germe et le gage de toute donation de soi. Il en est la condition concrète. L'esprit ne se reçoit pas sans son corps. La liberté se livre en donnant son corps. Ce lien entre les réalités biologiques, l'être de l'homme et sa fin ne sera perçu «que si le corps n'est pas seulement vécu et compris comme une limite arbitrairement imposée à la liberté finie mais comme le lieu où notre liberté se découvre créée, donnée à soi et rendue à sa responsabilité propre par Dieu notre Créateur et Seigneur» [21] .
Ainsi l'embryon humain est-il donné à lui-même comme livré à nos observations à travers son corps. L'embryon s'offre lui-même dans toute la richesse de son être à travers son corps. Pour l'embryon comme pour tout homme, nous pouvons parler d'une “relation” entre son corps-objet et son corps-sujet. L'enfant conçu a un corps, tout en étant EN son corps. L'embryon, comme chacun de nous, est son corps sans s'y identifier totalement.
L'embryon nouvellement conçu a un corps: corps issu d'une rencontre des gamètes issus d'autres corps, corps enraciné dans un patrimoine génétique «qui vient de loin», corps «en voyage» dans les trompes ou fixé dans la paroi utérine, corps «confié» à un autre corps dont il reçoit chaleur et nourriture, protection et oxygène. Ce corps quitte petit à petit l'ombre pour venir à la lumière de la connaissance scientifique. Il devient «visible» par échographie. Le corps peut être extrait, produit, congelé ou réduit. Il peut être évalué et rejeté comme matériel chromosomique déficient ou amélioré [22] , mais le corps ne peut jamais n'être qu'un corps parmi d'autres. Dès la conception, il s’agit chaque fois d’un corps singulier, unique (aux caractéristiques biologiques précises), à protéger comme celui d’une personne. Le mystère du corps «donné» de l'enfant demeure «gardé» en son origine. Il n'est pas qu'un pur «visible». Il n'appartient pas seulement au «monde de l'avoir» et de l'observable. Il est à jamais parce qu'il a été donné pour toujours [23].
Mais comment connaître le corps sinon d'un savoir original, spécifique, propre au corps? Comment l'embryon lui-même peut-il se percevoir comme «don» avant toute construction sensorielle? Tout comme pour l'adulte, il s'agit d'un savoir non pas DU corps, mais un savoir «qui-fait-corps» avec le don qu'il est. Le corps est perçu comme donné puisque l'être-de-don a été reçu avant de le vouloir. Le corps de l'embryon humain, c'est lui. L'embryon humain n'est pas que son corps, cependant il devient «don» dans son corps. Reconnaître l'embryon humain comme un don et l’accueillir de même, c'est découvrir dans le corps et la vie les prémices de la liberté et l'initiation à l'amour. L'embryon humain a et est un corps humain personnel. Il donne les gages de l'incorruptibilité et il l'anticipe.
«Le corps est le gardien de toutes les métaphores vécues», dit P. Ricoeur. Le sens de son être, l'être humain le découvre et le déchiffre dans son corps de chair et de sang. La personne n'est pas et ne «devient» pas sans son corps. La vie dans le corps est donatrice du sens spirituel de la personne et de son acte. Chacun de nous se découvre dans la création comme confié à l'univers, donné aux autres, donné à lui-même. Par son corps, l'embryon plonge ses racines dans le cosmos, dans sa beauté, dans ses contraintes géographiques, génétiques et historiques. Il se découvre homme ou femme, et pas les deux. Le corps signifie à l'être humain qui grandit ces contraintes et ces dépendances, mais il est aussi le lieu de l’admiration et de l’action de grâce où chacun se découvre donné à lui-même, accueilli par autrui dès le sein de sa mère, promis à Dieu son Créateur et son Sauveur.
L'être humain naît donné à son corps par amour et pour aimer. C'est par le corps qu'il est éduqué à l'amour. Si l'enfant porté dans le sein maternel, mis en monde, allaité, ne découvre pas la joie d'être homme en son corps, comment pourra-t-il développer ses puissances et trouver la force d'aimer et de se donner? Notre corps est «mémoire» du don de la vie. Mémoire de l'origine à travers le don mutuel des parents. Mémoire des paroles et des gestes de tendresse dans le sein maternel.
«Le corps de la mère nous a enseigné que dans le corps humain, en commençant par le nôtre, s'expriment, non pas tour à tour, mais simultanément, la communion la plus vive et la séparation la plus dure. Ce faisant, il nous a donné de devenir nous-mêmes, capables de liberté. Il nous a obligés à conjuguer sur le mode juste le même et le différent, l'identité et l'altérité. Il nous a éveillés à Dieu, à la fois le plus proche, puisqu'il a, en son Fils, «revêtu notre chair», et le Tout-Autre. Non pas d'abord parce qu'elle aurait dit oui ou non, non pas d'abord dans la transmission d'une culture, mais par son corps, simplement c'est-à-dire involontairement souvent, la mère joue à l'égard de son petit le rôle du premier signe, du premier témoin, du premier sacrement de la venue de Dieu jusqu'à lui. La catéchèse des corps commence très précocement, bien avant la naissance» [24] .
Physiquement et psychiquement, le corps de l'embryon humain possède une mémoire vive dont il est tributaire pour longtemps. Il est corps livré et confié dès l'origine en signe et rappel permanent de son être-de-don. Le corps de l'embryon, quel que soit le stade de son développement, doit donc être vu, observé, reconnu, entendu, compris à la lumière de sa dignité personnelle et spirituelle. Cette unité fonde la prise de conscience et le respect de l’identité humaine [25] . La vie corporelle est un «don» qui dispose au «don» de l'alliance personnelle, au «oui» à la vie des enfants de Dieu. Respecter le corps de l'être humain, c'est honorer la promesse de l'alliance. Cette unité «substantielle» du don qu'est l'embryon humain est tellement fondamentale et forte que toucher au corps de l'homme, c'est toucher l'homme. Le corps, c'est la personne déjà visible. Le corps garde et manifeste l'être personnel. Il le dit et le donne. Sans les mots du corps, que saurions-nous de l'embryon humain et de nous-mêmes? A nous d'apprendre la grammaire et le vocabulaire de ce langage. L'embryon humain annonce et prédit la totalité intérieure et extérieure qui s'offre et nous est confiée comme une nouvelle personne.
Concluons, sous forme de transition, avec cette réflexion de J.-L. Bruguès sur le corps: «Parce qu'à l'origine un homme et une femme se sont donnés l'un à l'autre, chacun de nous a pu venir à la lumière. Il a été donné à lui-même. Le don de l'amour (en sa dimension la plus physique) s'épanouit en don de la vie. En celui-ci, nous pouvons lire la nature humaine et saisir quelque chose de son mystère. Parce que nous avons été donnés à nous-mêmes par nos géniteurs et, à travers eux, par le Dieu, Créateur et Père, nous nous découvrons comme êtres-faits-pour-donner.
Ce don initial recèle une exigence éthique: êtres donnés, nous nous devons de nous donner à notre tour. Le don est constitutif de l'être. Cette intuition ne saurait étonner le chrétien. «Il faut dire qu'il y a dans l'homme image de Dieu à la fois dans la ligne de la nature humaine et dans celle de la Trinité des Personnes, car en Dieu lui-même il existe aussi bien une nature unique qu'une communion des personnes» (Th. d'Aquin, Somme théologique, Ia Pars, Q.93, a.5). Les Personnes divines se donnent l'une à l'autre; le Père donne son Fils aux hommes; le Fils donne sa vie pour la rémission des péchés de la multitude; il envoie l'Esprit sur le monde.
Nous voici donc en mesure de saisir, de la manière la plus rigoureuse, ce que signifie une création à l'image de Dieu: un Dieu qui se donne ne peut que créer un être de don. Lorsque Jésus affirme que ce qui n'est pas donné est perdu, que ce que nous gardons est égaré, que seul ce qui est donné est sauvé (Luc 17,33; Jean 12,25), il ne manie nullement le paradoxe. Il définit la nature des choses. (...) le sens, la valeur et la dignité du corps humain ne peuvent apparaître qu'à celui qui assume sa condition de fils. Se comprendre implique que nous retournions constamment à l'acte fondateur: nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, nous avons été donnés par nos géniteurs. L'estime que nous porterons au corps humain dépendra très exactement de celle en laquelle nous aurons tenu notre mère et notre père» [26] .
3. Il est un «don» de l'homme et de la femme
Dieu Créateur donne les époux à eux-mêmes. Il les unit également à Lui et à son désir de se «donner» des enfants [27] . Donner la vie est «un geste divin» auquel l'homme «participe» dans la relation conjugale. «L'âme spirituelle de tout homme est «immédiatement créée» par Dieu» [28] . De nombreux auteurs y voient d'ailleurs la source ultime de la dignité intrinsèque de tout être humain.
«L'échange réciproque de l'être dans la chair enrôle homme et femme dans la puissance créatrice. Car de lui procède la reconnaissance mutuelle dans l'enfant. Mais la venue d'un être nouveau, qui fait tout un monde à lui seul, n'est pas sans l'aveu des parents de n'être que procréateurs, agents privilégiées d'une merveille qui les dépasse infiniment, où toutes les forces de la Nature à l'oeuvre glorifient, par leur moyen, par leur amour, le Dieu créateur de l'être d'esprit. Nulle part ailleurs ce qui fait le privilège des hommes et honore leur vie n'est à ce point disproportionné avec ce qui dépend d'eux-mêmes, de leur désir et de leur force. C'est bien pourquoi tout mariage fait une famille selon l'engagement de ses partenaires, mais l'échange du don de soi ne peut pas davantage: à Dieu seul il appartient que le mariage soit une famille avec enfant. Et seul le Christ, fruit éternel du Père, peut signer l'efficace absolue de notre Origine» [29] .
Il est bon de marquer la primauté de l'action divine pour manifester également la vraie responsabilité de l'homme et de la femme. Leur action est collaboration intime dans l'ordre des médiations à cet acte créateur. Cette action ne prend pas la place de celle de Dieu. Au sens strict du terme, seul Dieu «crée», c'est-à-dire est la Source et la Cause première et dernière de l'être «nouveau». L'action des parents participe aux caractéristiques de générosité et de «gratuité» de Dieu Créateur, mais elle ne s'y substitue pas. Seul L'Etre donne l'être. Il donne l'être et la vie. Dieu «donne» de donner et d'aimer. Dieu est présent dans le don des époux l'un à l'autre [30] .
3.1. L’acte conjugal: un acte de donation qui donne un sens
La vérité de l'amour des époux et de l'acte spécifique où il se «consomme», l'étreinte conjugale, réside dans le don. Même si l'acte premier d'exister est hors d'atteinte de nos puissances de mémoire, nous pouvons le réfléchir et trouver son sens pour notre humanité. Qu'en est-il?
«En «lisant» l'acte sexuel qui nous fonde, il (l'homme de mémoire) prétend déceler le sens de la vie humaine: il prétend donc en dégager une exigence morale. L'acte sexuel représente un acte d'échange, puisque l'homme et la femme mettent leur intimité en commun. Il devient le lieu de la réciprocité et le lieu du don par excellence. Sa plénitude morale ne lui est pas conférée par un enthousiasme ou une réussite psycho-physiologique, qui peut faire défaut, mais par la volonté d'engagement des partenaires l'un envers l'autre. Si l'acte sexuel signifie le don de la personne - affirmation constante de la tradition chrétienne -, on ne peut imaginer, sous peine de le mutiler, que ce don reste partiel ou provisoire: en s'y donnant tout entière, la personne s'y livre pour toujours» [31] .
La manière dont la vie humaine vient au jour exprime sa dignité personnelle et sa différence d'avec les animaux et le monde des objets... L'homme passe l'homme comme un mystère et son origine a le secret de l'amour. «Les conjoints accomplissent un acte d'amour dans le don réciproque d'eux-mêmes et l'enfant qui peut naître de cet acte est le don de l'amour créateur de Dieu confié aux parents pour qu'ils l'accueillent avec reconnaissance et avec un infini respect» [32] .
En se donnant l'un à l'autre dans l'acte conjugal, les époux donnent plus qu'eux-mêmes. L'amour les dépasse toujours. Les époux se donnent et ils reçoivent ensemble l'enfant. Telle est la vérité de l'amour conjugal. Il est par nature extatique. L'union des époux est ouverte sur l'infini de son fruit. Les époux s'aiment en se donnant un tiers, en le recevant et en l'aimant. L'enfant est l'horizon de la relation conjugale. Celle-ci en est transie. «Le don réciproque des époux ne demeure fidèle à lui-même qu'en acceptant de se redoubler en ce «don du don» qu'est l'enfant» [33] .
L'acte conjugal est une participation à l'humanité de l'autre: il humanise les conjoints et l'enfant parce qu'il est un lieu privilégié de la reconnaissance de leur humanité commune.
«(...) La relation homme-femme-enfant (qui), dans la génération normale, celle où n'intervient pas l'artifice du manipulateur, est le lieu de la reconnaissance. Et de la reconnaissance doublement: d'une part, parce que l'homme et la femme se reconnaissent, mutuellement, dans l'enfant; et c'est le seul type naturel, le seul exemple, le seul paradigme de la reconnaissance réciproque entre les consciences. Le deuxième point de cette reconnaissance, c'est la reconnaissance de l'enfant par ses parents. Nous devons essayer d'envisager ce que serait notre manière d'exister si nous n'étions pas, dès l'origine de nous·mêmes, reconnus comme la personne que nous sommes par ceux auxquels nous sommes immédiatement confiés, naturellement. De sorte que l'être humain n'étant plus reconnu, sinon par des critères sociaux abstraits et de performance biologique ou économique, risque de ne plus savoir qu'il est bien tel et qu'il n'est pas seulement un exemplaire d'une espèce naturelle» [34] .
L'acte conjugal est un acte d'inauguration du don. Il revêt l'aspect «créateur» présent dans les relations proprement personnelles. Dans d'amour, il y a toujours un surplus, une confirmation de l'amour. «De fait, les enfants sont le don le plus excellent du mariage et ils contribuent grandement au bien des parents eux-mêmes» [35] . On ne donne jamais en vain, mais le «gain» est un «don» imprévu sur lequel on n'a pas de prise: l'approfondissement mutuel en humanité et/ou un être nouveau. «Dans sa réalité la plus profonde, l'amour est essentiellement don, et l'amour conjugal, en amenant les époux à la «connaissance» réciproque qui fait qu'ils sont «une seule chair», ne s'achève pas dans le couple; il les rend en effet capables de la donation la plus grande qui soit, par laquelle ils deviennent coopérateurs avec Dieu pour donner la vie à une autre personne humaine. Ainsi les époux, tandis qu'ils se donnent l'un à l'autre, donnent au-delà d'eux-mêmes un être réel, l'enfant, reflet vivant de leur amour, signe permanent de l'unité conjugale et synthèse vivante et indissociable de leur être de père et de mère» [36] .
3.2. L’acte conjugal: un acte personnel
«Le don intra-conjugal est en même temps trans-conjugal: il trouve son terme au-delà des époux, dans l'enfant. En se donnant l'un à l'autre les époux se donnent à l'enfant ou «plus profondément, reçoivent l'enfant comme «don»: l'un de l'autre, et ensemble de l'Amour et de la Vie» (p. 67). Il s'ensuit donc que dans le genre humain, la transmission de la vie se fait «de personne à personne» (p. 62): d'un époux à l'autre, des époux à l'enfant; de Dieu aux époux, de Dieu à l'enfant» [37].
L'acte conjugal est animé de ce mouvement et de l'originalité du don. Il ne peut être posé «par procuration». On ne peut pas «se donner» par personne interposée. Le don est lié à la liberté de chacun. A l'acte conjugal est lié un droit inamissible. Sa beauté est issue de sa participation au don créateur, participation libre, consciente et joyeuse [38] . Le don parental laisse surgir le don qu'est l'enfant, et réciproquement [39] . Il est une parabole de l'amour de Dieu. L'amour des époux est aussi prophétie de la venue à l'existence de l'enfant. Le don des époux peut ainsi donner à chaque être humain l'assurance qu'il est aimé. L'accueil du don qu'il est, donne à l'enfant la responsabilité éthique d'honorer la propre vocation à l'amour dont il est issu [40] . «Donnés à nous-mêmes, nous ne deviendrons nous-mêmes que dans le don. Ce qui n'est pas donné est égaré» [41] .
Ainsi l'embryon est issu d'un acte de donation mutuelle qui le qualifie dès l'origine [42] . «L'origine d'une personne est en réalité le résultat d'une donation. L'enfant à naître devra être le fruit de l'amour de ses parents» [43] . Le don des époux est à l'image du don créateur divin. De leur double don, naît un don nouveau, pénétré par la gratuité de l'être. Cette dynamique du don se rapporte au «nom» de Celui qui donne: nom paternel de Celui qui «engendre» de toute éternité. La paternité divine transparaît dans le désir des parents de se donner l’un à l’autre et de donner la vie.
Ce don qu’est l’embryon humain advient, selon sa perfection, à travers un acte d’amour personnel passant par le corps des époux. Nous sommes tous - et nous aspirons à l’être - issus d’une étreinte des corps, d’une étreinte de deux libertés personnelles et amoureuses. Les époux se donnent l’un à l’autre et ils reçoivent ensemble l’enfant. Ils collaborent au don de Dieu qui les met en vérité face à face, dans une logique de don. Celle-ci n’est pas un «calcul», mais un mouvement gratuit où toute nouveauté apparaît comme un surcroît. Les parents, avec l’aide de Dieu, témoignent de la surabondance de l’amour. L’embryon humain est la perle de cet écrin humano-divin. L'union des époux laisse à Dieu la libre initiative de se donner encore à l'humanité comme Créateur et de se donner des enfants. En agissant avec Dieu et en son Nom, les parents rendent visible la logique du don consubstantielle à l'amour de Dieu.