Qui dit "affinité", dit histoire commune et participation au même dessein. Les sacrements de l'initiation chrétienne "fondent la vocation commune de tous les disciples du Christ, vocation à la sainteté et à la mission d'évangéliser le monde" (CEC n 1533). Le sacrement de mariage, non seulement confère les grâces nécessaires à chaque pèlerin sur la terre, mais est ordonné au salut d'autrui. C'est à travers le service de l'autre, l'époux et les membres de toute la famille que chacun chemine vers son Dieu (n 1534). Déjà "consacrés par le Baptême et la Confirmation pour le sacerdoce commun des fidèles", les chrétiens peuvent recevoir des "consécrations particulières" (n 1535). "Les époux chrétiens, pour accomplir dignement les devoirs de leur état, sont fortifiés et comme consacrés par un sacrement spécial (GS n 48,2)" (n 1535).
Nous aborderons tour à tour l'unité du don manifestée plus particulièrement dans le Baptême, l'Eucharistie et le Mariage. Ces trois sacrements ne participent-ils pas au même mystère nuptial? "Toute la vie chrétienne porte la marque de l'amour sponsal du Christ et de l'Eglise. Déjà le Baptême, entrée dans le Peuple de Dieu, est un mystère nuptial: il est, pour ainsi dire, le bain des noces qui précède le repas des noces, l'Eucharistie. Le mariage chrétien devient à son tour signe efficace, sacrement de l'alliance du Christ et de l'Eglise. Puisqu'il en signifie et communique la grâce, le mariage entre baptisés est un vrai sacrement de la Nouvelle Alliance" (CEC n 1617). De plus, ils sont étroitement unis l'un à l'autre dans la réflexion des fiancés et la préparation de la célébration liturgique du mariage [1]. Nous soulignerons également le lien entre le mariage, la réconciliation et le sacerdoce ministériel.
I.- Le baptême et le mariage
1.1. Une "continuité nuptiale"
Le sacrement de mariage est précédé par la grâce baptismale et fondé sur elle comme toute la vie chrétienne [2]. Réfléchir le lien des deux sacrements nous permet d'éclairer l'un par l'autre et de souligner avec plus de clarté la nouveauté apportée par le Christ.
Par le Baptême, l'être humain est plongé dans l'acte pascal du Christ. L'homme passe par la mort et la résurrection du Christ: il peut renaître à la vraie vie. L'homme revêt ainsi le Christ. "Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ" (Rom 6,3). L'homme déjà être-de-don, y devient "don" à la mesure du Christ, grâce à l'habitation de l'Esprit Saint, le Don incréé. Ainsi les paroles et les gestes du baptisé sont-ils intimement renouvelés, élevés, transfigurés. Le spécifique du baptisé est l'union intime de son être avec celui du Christ, union qui transforme tous ses faits et gestes.
Dans le passage de l'épître aux Ephésiens sur le "grand mystère" (mysterium), l'Apôtre rappelle la signification nuptiale du baptême. Le lien entre mariage et baptême y est explicite. Dans le Baptême et par le don de l'Esprit Saint, le Christ purifie son Epouse et se la donne à lui-même "sainte et immaculée". "Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Eglise et s'est livré pour elle; il a voulu ainsi la rendre sainte en la purifiant avec l'eau qui lave et cela par la Parole; il a voulu se la présenter à lui-même splendide, sans tache ni ride, ni aucun défaut; il a voulu son Eglise sainte et irréprochable" (Ep 5, 25-28).
Par le baptême, l'homme et la femme sont incorporés à l'Eglise, à l'Epouse sans tache. Chacun, avant toute détermination d'un état de vie, est déjà vis-à-vis du Christ dans une relation sponsale: le baptême nous conjoint à l'Epoux de l'Eglise et de chacun de ses membres. Nous avons déjà manifesté antérieurement ce caractère nuptial et marial de l'Eglise. Cette union au Christ, à son Acte de salut, atteint chaque baptisé jusque dans son corps: "Le corps est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps... Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ?" (1 Co 6, 13 et 15). L'union au Christ engage le corps. Saint Paul l'exprime encore à travers ce violent contraste: "J'irais prendre les membres du Christ pour en faire des membres de prostituées, certes non. Ou bien ne savez-vous pas que celui qui s'unit à la prostituée n'est avec elle qu'un seul corps? Car il est dit: Les deux ne feront qu'une seule chair. Celui qui s'unit au Seigneur au contraire, n'est avec lui qu'un seul esprit" (1 Co 6, 15-17).
La place du corps n'est pas insignifiante puisque chacun se découvre donné à lui-même et aux autres en son corps [3]. Ce don reçu est à la fois le germe, la racine, les prémices et le gage de la donation de tout homme.
"C'est dans le corps que j'ai accueilli Dieu et le monde. C'est dans le corps, en me donnant jusqu'à la mort, que je puis me livrer à autrui et à Dieu selon l'appel qui m'est fait. Il n'y a pas d'autres lieux où je puis exister. L'immortalité de l'âme et la résurrection le confirment encore. C'est dans le corps que j'ai été donné à moi pour l'éternité, c'est par le corps que je puis aimer. Et sans donner la vie jusqu'à la dernière goutte de sang, je ne puis accéder à Dieu. La vision de Dieu est un acte par lequel le corps se livre tout entier comme il se reçoit tout entier le jour où il a été créé par Dieu" [4].
Par le baptême, l'homme et la femme appartiennent au Christ jusque dans leur corps. Ils ne s'appartiennent plus à eux-mêmes. Ils sont au Christ. Leur corps ne leur appartient plus. Il faut donc que le Christ lui-même donne les conjoints l'un à l'autre et livre à chacun le corps de l'autre comme Lui-même a livré son corps. L'oeuvre du mariage se réalise de telle sorte que le don mutuel des conjoints par la grâce baptismale soit et devienne don au Christ. Ainsi l'union conjugale par la grâce baptismale peut être union au Corps du Christ. Le réalisme nuptial du baptême conduit au signe sacramentel du mariage. Le Christ s'est donné nuptialement à l'homme dans le baptême. Il continue à se donner et à "établir" les hommes dans cette dynamique du don mutuel.
"Croire en l'autre, le conjoint, c'est déjà croire en l'Autre, Dieu même, qui se profile à travers ce sacrement: Dieu est le paradis que l'autre annonce prophétiquement, et voile en même temps derrière le sacrement. Croire en Dieu, c'est laisser la grâce du Christ en chaque conjoint donner toute sa confiance en l'autre. Non pas que l'autre la mérite déjà totalement, mais afin qu'il la mérite, et cela à travers les bons comme les mauvais jours" [5].
Cette "continuité" entre les deux sacrements manifeste l'initiative de Dieu. Dieu se donne à connaître à travers le don de son Fils. L'acte pascal est nuptial et il engendre à une vie nouvelle. Cette transformation du don humain est un travail de divinisation. Elle établit les époux dans la charité du Christ qui se donne. C'est de son élan qu'ils peuvent s'aimer, se donner et se recevoir grâce au Christ.
"Le mariage est une vocation. Il est la réponse à un appel spécifique. Il n'est pas simplement le résultat naturel du développement des relations entre un homme et une femme. Il est plutôt la réponse à Dieu, invitant à donner une expression adulte à la vocation chrétienne reçue dans le baptême, accrue et fortifiée dans la confirmation, et nourrie à la table de l'eucharistie. C'est la réponse à l'appel de Dieu à donner une forme adulte spécifique à la vie du Christ en chacun (cf. LG 11,1)" [6].
1.2. Une mission confiée
L'union personnelle des deux baptisés avec le Christ se spécifie dans la grâce matrimoniale comme une mission particulière. "En leur état de vie et dans leur ordre, ils ont ainsi dans le peuple de Dieu leurs dons propres (1 Co 7,7)" (LG n 11 b). D'où le lien intime entre la famille chrétienne et l'Eglise: à nous de l'étudier dans la perspective du "don": "Pour mieux comprendre ce qui fonde, ce que comprend et ce qui caractérise une telle participation (à la vie et à la mission de l'Eglise), il faut étudier les liens multiples et profonds qui relient entre elles l'Eglise et la famille chrétienne et qui font de cette dernière comme "une Eglise domestique" (Ecclesia domestica), de telle sorte qu'elle soit, à sa façon, une image vivante et une représentation historique du mystère même de l'Eglise" (FC n 49) [7].
Lumen Gentium n°11 b (haec velut Ecclesia domestica) le souligne et Familiaris Consortio le déploie: les époux reçoivent des dons spécifiques dont ils auront, comme le dit la parabole des talents, à user et à rendre compte [8]. Le don reçu concerne l'Eglise: il fait des époux et de la famille une Ecclesia domestica. Le sacrement de mariage est pénétré d'une force constructrice de l'Eglise, Corps du Christ. Le couple chrétien entre dans la communion de tout le corps et, dans ce Corps, il est lui-même une communion: celle de deux êtres donnés l'un à l'autre pour toujours. La famille devient une réalité ecclésiale. Puisque, par le sacrement de mariage, la famille est devenue signe de l'union du Christ et de l'Eglise, en elle tout le mystère de l'Eglise est en quelque sorte présent. Comme l'Eglise universelle n'est pas seulement une juxtaposition d'Eglises particulières, mais que dans chaque Eglise particulière, l'Eglise universelle est présente en elle et fait de celle-ci une épiphanie de la Catholica. De manière analogique, la communio sanctorum, l'ecclesia est présente sacramentellement dans l'ecclesia domestica.
Comment décrire cette Eglise domestique? Chacun des conjoints d'abord est pour l'autre signe du Christ et de l'Eglise, et en même temps il doit le devenir davantage. Le sacrement est inscrit dans le temps: il y a permanence et déploiement du sacrement que sont les époux l'un pour l'autre [9]. L'histoire sainte de chaque baptisé l'inscrit dans la vie de l'Eglise. Les témoins du mariage ne manifestent pas seulement le passé des époux, ni l'instant de leur consentement, mais ils attestent également l'avenir ecclésial du nouveau couple et sa mission. Ils restent les témoins bienveillants de la croissance du don: les germes doivent porter des fruits.
Ensuite, dans le partage du "don" qu'ils sont l'un pour l'autre et dans leur communion de vie et d'amour, peut advenir l'enfant, le don qu'est l'enfant pour ses parents et pour l'Eglise. La vérité du sacrement pousse les conjoints à bâtir l'Eglise et l'apparition de l'enfant en est un des signes privilégiés.
"De leur union, en effet, procède la famille où naissent des membres nouveaux de la cité des hommes, dont la grâce de l'Esprit Saint fera par le baptême des fils de Dieu pour que le peuple de Dieu se perpétue tout le long des siècles. Il faut que par la parole et par l'exemple, dans cette sorte d'Eglise qu'est le foyer (in hac velut Ecclesia domestica), les parents soient pour leurs enfants les premiers hérauts de la foi, au service de la vocation propre de chacun tout spécialement de la vocation sacrée" (LG n 11 b).
On comprend mieux la mission de cette Ecclesia domestica à partir de l'Eglise comme organisme vivant. Celle-ci se déploie à travers les espaces géographiques et culturels, mais également à travers les temps. L'Eglise grandit et atteint sa plénitude à travers les générations différentes. Il n'y a pas de transmission héréditaire de la grâce, mais une famille chrétienne offre un milieu de grâce aux générations qui se succèdent. Le sacrement de mariage est un des lieux de croissance de l'Eglise. Dans le don mutuel, dans la procréation, la naissance et l'éducation des enfants, les époux offrent avec le Christ un milieu où le don et la charité peuvent être reconnus. A travers la succession des générations, l'abnégation et la gratuité de dons sans repentance, s'écrit l'"Histoire" et s'accroît l'"Eglise" jusqu'au moment où le nombre des élus sera complet. L'Histoire est pétrie de cette espérance. Elle est portée par les grandes contemplations de l'Apocalypse où le croyant "voit" des myriades et des myriades de saints (Ap 7,9; 19,1).
II.- L'Eucharistie et le mariage
La pratique liturgique de l'Eglise marque les affinités entre plusieurs sacrements. Le sens de l'un comme de l'autre s'illumine de cette proximité. Tel est, nous semble-t-il, le cas de l'eucharistie et du mariage. Le mariage est souvent célébré à l'intérieur d'une eucharistie. Dans certains courants de spiritualité conjugale (les Equipes Notre-Dame, par exemple), ce lien est fréquemment souligné. Cette unité du mariage et de l'eucharistie est rappelée dans le Catéchisme de l'Eglise catholique. Elle jaillit de la dynamique du don du Christ en sa chair [10].
"Dans le rite latin, la célébration du mariage entre deux fidèles catholiques a normalement lieu au cours de la Sainte Messe, en raison du lien de tous les sacrements avec le mystère Pascal du Christ. Dans l'Eucharistie se réalise le mémorial de la Nouvelle Alliance, en laquelle le Christ s'est uni pour toujours à l'Eglise, son épouse bien-aimée pour laquelle il s'est livré. Il est donc convenable que les époux scellent leur consentement à se donner l'un à l'autre par l'offrande de leurs propres vies, en l'unissant à l'offrande du Christ pour son Eglise, rendue présente dans le sacrifice eucharistique, et en recevant l'Eucharistie, afin que, communiant au même Corps et au même Sang du Christ, ils "ne forment qu'un corps" dans le Christ" [11].
D'un point de vue pastoral, la question de l'union des deux sacrements - mariage et eucharistie - se pose souvent étant donné les difficultés des couples mal croyants qui se présentent pour vivre la célébration de leur union. Le sacrement de mariage est un sacrement distinct et peut être célébré seul [12]. Pourquoi cependant le rituel prévoit-il la célébration conjointe des deux sacrements et lui accorde-t-il tant de valeur?
"Le devoir de sanctification qui incombe à la famille chrétienne a sa racine première dans le baptême et sa plus grande expression dans l'Eucharistie à laquelle le mariage chrétien est intimement lié. Le Concile Vatican II a voulu rappeler la relation spéciale qui existe entre l'eucharistie et le mariage en demandant que le "mariage soit célébré ordinairement au cours de la messe"" [13] (FC n 57).
En méditant sur le mystère eucharistique, le don que le Christ y fait de lui-même, apparaît archétypique du don mutuel des époux [14]. Les époux sont plongés dans l'Alliance que Dieu propose à son peuple. Mystère d'Alliance que l'Acte du Christ à son Heure accomplit en offrande une fois pour toutes. La Parole faite chair résonne dans nos mots et dans nos propres paroles humaines. C'est l'eucharistie qui édifie l'Eglise et les époux y trouvent leur mission. Ils parviennent ainsi, dans l'amour du Christ qui les fait vivre, à trouver le repos et la guérison de toutes leurs blessures et leurs peines (Mt 11,28-30). L'amour est de toujours à toujours. Dans l'histoire de chaque couple, il est eucharistie, mort et résurrection avec le Christ.
L'essentiel de notre propos s'articule autour des axes suivants:
- Le don des époux est à l'image de celui du Christ. C'est le Christ qui donne les époux l'un à l'autre et qui donne aux époux de se donner. Tout don humain, particulièrement dans le consentement conjugal se greffe sur le don du Christ. Pour nous donner, nous avons besoin du Christ. En se donnant, le chrétien donne le Christ.
- Les époux doivent s'offrir eux-mêmes comme "pain et vin" du sacrifice. Par l'épiclèse, le prêtre les offre au Père pour que son Esprit les transfigure. Le don des époux est "transformé" par l'acte du Christ: la charité conjugale construit l'amour, édifie l'Eglise, guérit les époux. L'amour humain y trouve sa vérité.
2.1. Le mystère de l'alliance
Le mariage, comme l'eucharistie, est pénétré du mystère de l'alliance. Nous allons essayer d'en dessiner quelques traits en montrant le lien des deux sacrements dans l'histoire du salut. La symbolique de l'alliance sous-tend l'architecture et la vie des deux sacrements [15]. Elle justifie la pratique pastorale qui promeut cette unité du mystère.
2.1.1. L'histoire de l'humanité
La création - nous l'avons vu dans les premiers récits de la Genèse - est ferme volonté de Dieu de faire l'homme à son image et de faire "alliance" avec lui. Dès l'origine, le don de Dieu à l'homme se dit avec "effusion" et "abondance". Ce don divin est "vie et amour". La structure de l'homme est d'être-don. Il est un être de relation dès l'origine. L'homme est créé pour aimer et se donner: cette structure sponsale, cette "mise en alliance" naturelle s'accomplit dans la reconnaissance du don qu'est la femme. Le don s'exprime dans un visage: Eve, la mère des vivants. "Celle-ci est os de mes os et chair de ma chair" (Gn 2,23). Emerveillé devant le don reçu - amour et vie -, devant ce que chacun est l'un pour l'autre et pour Dieu, le premier couple pressent, d'abord dans la joie et le bonheur, l'amplitude du dessein de Dieu. Par le péché, l'homme et la femme prennent le risque de le briser. Ils ne pourront cependant l'anéantir. Par le don originel, Dieu en effet, veut se lier à toute l'humanité: il veut se mettre en alliance avec tous les hommes. C'est ce désir qu'Il poursuit, du premier Adam au second, à travers tous les refus des hommes, en se choisissant un peuple choisi et en lui offrant son Fils. Le mariage en Christ devient un signe privilégié de cette Alliance et il la transfigure [16].
2.1.2. L'histoire d'Israël et de l'Eglise
L'histoire mouvementée du peuple d'Israël avec son Dieu est celle d'une alliance. Dieu a pris l'initiative de "faire alliance" avec les hommes, de constituer un peuple, de le choisir pour une mission de témoignage aux yeux des nations. "Je suis Yahvé ton Dieu, qui t'ai fait sortir d'Egypte... Tu n'auras pas d'autres dieux devant moi" (Ex 20,2-3). Alliances variées, gages de la fidélité de Dieu à son peuple malgré ses refus et ses infidélités. La fidélité de Dieu est à la fois conjugale (Osée 2 et 3) et parentale (Osée 11 - Is 49,15 - Jr 31,20). Les prophètes ont scruté ce mystère d'alliance à travers leur parole et leur vie (Os 2,21-22) [17]. Ils annoncent une Alliance nouvelle inscrite dans les coeurs.
"La Bible, qui s'ouvre sur les "noces" d'Adam et d'Eve, s'achève sur celles du Christ et de l'Eglise (Ap 22,20). Ce n'est point sans signification. Il existe un lien mystérieux entre l'amour de Dieu pour les hommes et le mariage, au point que le Christ en a fait un sacrement. C'est la seule des relations humaines qui soit élevée à cette dignité. La vieille alliance de la Genèse affaiblie par le péché des hommes, la voici restaurée, plus belle encore, transfigurée dans l'Alliance nouvelle et éternelle. Elle en devient le signe et en même temps une mystérieuse préparation. Si bien que lorsque deux baptisés font "alliance", ils entrent dans une réalité qui va "au-delà, infiniment au-delà" de leur demande et de leur pensée (Ep 3,20)" [18].
L'envoi de l'Unique, du Fils, "quand vint la plénitude des temps", marque l'avènement de cette nouvelle alliance. En Marie, le Verbe épouse la condition humaine. "Le Verbe s'est fait chair" (Jn 1,14): désormais plus rien ne pourra séparer l'homme de son Dieu, puisqu'ils sont intimement unis en Christ. L'Alliance est indéfectible en Christ. Elle se dit en termes d'épousailles. Elle est scellée dans le sang versé et la remise de l'Esprit Saint à l'Eglise, son épouse (Jn 19,30). L'Eglise est comblée du don de Dieu en son époux qu'est le Christ. Elle est sacrement universel du salut (GS 45,1 et 42,3), c'est-à-dire don offert au monde entier dans l'Alliance qu'elle vit.
2.1.3. L'histoire sainte du couple
L'histoire des époux se greffe sur celle de l'Eglise et se coule dans le sacrement qu'elle constitue. L'alliance de tel homme et de telle femme s'inscrit dans celle de l'Eglise et de son Christ. Cette dernière transforme intimement celle des chrétiens qui s'aiment et désirent vivre en alliance à la suite du Christ. Le mariage "intimement lié" à l'eucharistie (FC n 57) est contracté dans la Nouvelle Alliance, dans le Corps et le Sang du Christ. L'Alliance se retrouve au coeur de l'eucharistie comme au coeur du consentement matrimonial. Comme mystère de communion et d'unité - "Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui" (Jn 6,56) -, l'eucharistie vivifie et fortifie la communion des époux. L'unité qu'ils vivent dans la chair, n'est-elle pas un signe de cette unité profonde et "cordiale" que Dieu veut nouer avec chacun dans le mystère de son corps et son sang? Plusieurs auteurs ont dessiné l'analogie entre le Christ qui se donne en son corps et le don corporel des époux l'un à l'autre [19], ou celle entre le sacrement de l'ordre et celui du mariage [20].
Les époux en leur être-conjugal sont appelés à représenter "l'Alliance Nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés" (paroles de l'Institution). "Le mariage des baptisés devient ainsi le symbole réel de l'Alliance nouvelle et éternelle, scellée dans le sang du Christ. L'Esprit Saint, que répand le Seigneur, leur donne un coeur nouveau et rend l'homme et la femme capables de s'aimer comme le Christ nous a aimés" (FC n 13). Cette représentation de l'Alliance déploie à l'intérieur de l'être conjugal toute sa grâce spécifique [21]. Elle "informe" les faits et gestes des époux de sorte qu'ils s'aiment comme le Christ, de l'amour même du Christ. C'est l'oeuvre de l'Esprit Saint. Tout comme Il "oeuvre" dans le pain et le vin, Il transforme le don des époux de telle manière qu'ils puissent s'aimer avec le "coeur nouveau" promis par Jérémie (Jr 31,31) pour les temps nouveaux. C'est là l'oeuvre du Seigneur, "une merveille à nos yeux" (Ps 117,23).
2.1.4. Les noces éternelles
L'eucharistie est le don du pain et du vin pour la route. Elle est "viatique", quel que soit le moment où le Christ se donne à nous. Elle prépare le Jour où nous "le verrons face-à-face" "tel qu'il est" (1 Jn 3,2). L'eucharistie en est l'annonce et les arrhes, la préparation et l'anticipation de l'Alliance éternelle. L'eucharistie est promesse d'immortalité qui donne tout son poids au présent de ceux qui la célèbrent dans la chair. Elle est "attente" de l'époux "jusqu'à ce qu'il vienne": Maranatha! Elle situe le présent de l'homme dans l'éternité de Dieu [22]. "L'alliance nuptiale entre Dieu et son peuple Israël avait préparé l'Alliance nouvelle et éternelle dans laquelle le Fils de Dieu, en s'incarnant et en donnant sa vie, s'est uni d'une certaine façon toute l'humanité sauvée par Lui, préparant ainsi les "noces de l'Agneau" (Ap 19,7.9)" (CEC n 1612).
Se marier, c'est accepter de devenir veuf: l'horizon de la mort et de la séparation est au coeur de tout amour. Cet aspect transitoire de l'amour conjugal est transfiguré dans l'Alliance à laquelle nous convie le don eucharistique du Seigneur. Car si "la figure de ce monde passe" (1 Co 7,31), l'amour lui "ne passera pas" (Hymne à la charité: 1 Co 13,8). L'alliance des époux repose sur celle du Christ et de l'Eglise et s'y alimente; leur amour est plus fort que toute mort. Dès ici-bas, le don demeure vivant à travers toutes les forces de mort, le temps et les péchés des hommes. Le corps, parabole de l'esprit, dit la personne appelée au don éternel et à la vision du Donateur. L'alliance conjugale annonce l'Alliance divine. Le don conjugal conduit dans la charité à la source de tout don.
L'homme et la femme se guident mutuellement vers leur Seigneur. Ils sont "chemin" l'un pour l'autre. La vérité de leur être les conduit à être "Christ" l'un pour l'autre, à perdre leur vie pour que l'autre la trouve: le mystère de l'eucharistie devient chair de leur chair. Chacun confie l'autre à l'Epoux de tous. Le véritable Epoux des noces, c'est l'Agneau immolé, le Christ donné humblement dans l'eucharistie (Ap 19,6-9) [23]. Le don du mariage est traversé de cette remise l'un de l'autre à Celui qui est source de toute source. L'eucharistie est un moment privilégié de cet abandon.
2.2. L'acte du Christ
La lecture de l'Evangile de saint Jean nous place dans la perspective de "l'Heure" du Christ dans le don total de lui-même. La mort du Christ sur la croix est l'"Heure" de la gloire car s'y manifestent à la fois la vulnérabilité et la puissance divine. Cet acte, par lequel le Christ va jusqu'au bout de l'amour et du don de soi, est prototypique de tout don et inspirateur de toute réflexion sur le don. En expirant sur la croix, Jésus dit : "Tout est consommé" (Jn 19,30). En se donnant ainsi aux hommes, Dieu a tout donné. Que peuvent faire de plus les hommes sinon communier à cet acte indépassable?
"Dans la mort de Jésus, l'histoire humaine tout entière parvient à sa consommation, à son sommet. Un homme de notre race à été jusqu'au bout de l'amour: il a fait de sa mort un acte parfait d'amour, s'abandonnant sans réserve entre les mains du Père (Lc 23,46) et entre les mains de ses frères pécheurs (Lc 23,33-34). Cet acte est indépassable: il porte d'un coup l'histoire à son accomplissement, et si celle-ci continue, c'est pour que les hommes entrent dans cet Acte, le fassent leur, acceptant d'être pris en lui, sanctifiés, consacrés par lui, qui les transforme et leur permet d'aller, eux aussi, jusqu'au bout de l'amour. L'Acte de mourir de Jésus sur la Croix est l'acte auquel l'humanité entière est suspendue, l'Acte qui la sanctifie et la consacre tout entière dans l'amour" [24].
Tout don de soi et tout amour véritable prennent leur source dans cet Acte du Christ. La tradition chrétienne ne parle-t-elle pas des "épousailles" du Christ avec l'humanité sur la Croix? Elle situe la naissance de l'Eglise dans l'eau et le sang qui sortent du coeur transpercé. Cet acte du Christ a été anticipé la veille de sa mort durant la dernière Cène. Méditons à présent la volonté du Christ de se donner totalement aux hommes pour la vie du monde. "On ne m'ôte pas la vie, je la donne de moi-même" (Jn 10,18). Entrons dans l'ordre de la gratuité de l'amour.
L'instant est solennel. Jésus l'a voulu dans le cadre de la Pâque juive. Il connaît la haine de ceux qui refusent son témoignage. Il connaît celui qui va le trahir. En cet instant, Jésus prend sa vie en main et parle de lui-même comme d'un pain qui "doit être livré" et "saisi" par les hommes. Dans la maîtrise parfaite de ce qu'il est, le Don du Père, il donne sa vie, vérifie sa prédication, authentifie ses gestes de puissance, fait advenir le Royaume dont il a annoncé la venue sur les routes de Palestine. Jésus n'est pas seulement la victime passive innocente: "Ma vie, nul ne la prend, c'est moi qui la donne" (Jn 10,18). Sa vie lui appartient: il lui revient d'accomplir toutes les Ecritures par le don de Lui-même jusqu'à mourir. Il manifeste ainsi l'être de l'homme: être-de-don qui a capacité d'ordonner sa vie, de dire "oui" ou "non" au don qu'il est pour les autres et pour Dieu. Le Christ l'avait dit: "Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui s'y attache en ce monde la gardera pour la Vie éternelle" (Jn 12,25). Sa vie, toute vie humaine, est faite pour être donnée. On ne réussit, on n'accomplit sa vie qu'en la donnant. "Il n'est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" (Jn 15,13). Jésus se fait pain de ses disciples, pain des hommes.
Jésus "se rompt lui-même, avant même d'être rompu par nous tous, ses frères pécheurs; il se partage: consommant sa mort lui-même, il devient capable de se partager entre tous dans un partage où il est vraiment tout entier à chacun: il passe au Père dans les autres et, nous regardant tous, il dit: "Mon corps, c'est vous". La Parole par laquelle il se livre est efficace: il est déjà mort, il vit déjà au coeur des siens. La Passion ne fera qu'accomplir ce qu'il a dit: les hommes seraient d'ailleurs bien incapables de faire mourir celui qui est la Vie, s'il ne voulait lui-même mourir pour eux et par eux, dans l'amour" [25].
Ce soir-là, Jésus rassemble le passé de ses jours dans le présent de son Acte. Il condense aussi le futur en affirmant librement la liberté de son don. Son sang versé révèle le prix de ce don. Il révèle aussi à l'homme que sa grandeur est dans le don total de lui-même. Le sang du Christ est don de vie, source d'une communion au-delà de toute mort. Dans l'eucharistie, ceux qui boivent le sang du Christ demeurent en Lui (Jn 6, 56) et sont entraînés dans le dynamisme du don de sa vie, par amour.
La mémoire de ce don est un rite sacré confié par Lui à la mémoire des hommes. Elle est le mémorial et l'actualité d'un passé éternel. Ce don s'actualise en Eglise par l'Esprit Saint: "Pour accomplir le dessein de ton amour, il s'est livré lui-même à la mort et, par sa résurrection, il a détruit la mort et renouvelé la vie. Afin que notre vie ne soit plus à nous-mêmes, mais à lui qui est mort et ressuscité pour nous, il a envoyé d'auprès de toi, comme premier don fait aux croyants, l'Esprit qui poursuit son oeuvre dans le monde et achève toute sanctification" (Prière eucharistique n 4). L'Acte du Christ ouvre dans l'Eglise le chemin de la communion avec Lui. Jésus Lui-même l'a demandé à ses disciples à ce moment: "Faites ceci en mémoire de moi" (Lc 22,19).
"L'Eglise est tout entière invitée à entrer dans l'Acte qui la sauve et la consacre: nous sommes sauvés, nous faisons de notre vie un acte d'amour parfait dans la mesure où "nous faisons ceci en mémoire de lui", dans la mesure où nous nous prenons, où nous nous rompons dans la mort à nous-mêmes et où nous devenons réellement le pain des autres, à la gloire du Père. L'Acte de mourir de Jésus, son acte parfait d'amour, est re-présenté (rendu présent dans un symbole) à l'humanité, jusqu'à la fin des siècles dans l'eucharistie. La messe est le moment où cet Acte nous rejoint et où nous le laissons s'emparer de nous, nous consacrer et nous "transsubstantier", pour que, nous aussi, nous allions jusqu'au bout de l'amour" [26].
Les époux sont invités à travers le sacrement de mariage à entrer dans cet Acte du Christ donné à l'Eglise pour toute l'humanité. Ils sont pour l'Eglise "le rappel permanent de ce qui est advenu sur la croix" (FC n 13). Les époux engagent leur couple dans l'Acte du Christ qui sauve le monde. Dans cet engagement, ils rendent visibles l'eucharistie dans la vie quotidienne. L'eucharistie fait "advenir" le don du Christ dans la charité du couple et de la famille. Toutes les sphères de la vie humaine doivent être intégrées dans l'acte eucharistique. Cette intégration suppose la "purification" des désirs, la mort à soi-même, le désintéressement et l'humilité. Cette transformation s'opère dans le don du Christ. Les époux associés à l'action du Christ qui s'offre au Père [27] sont "incorporés" au corps livré du Christ. Le culte pénètre la chair et la liberté des époux. Ils ont d'une manière spécifique à vivre cette exhortation de saint Paul: "Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu: ce sera là votre culte spirituel" (Rom 12,1). Chacun reçoit l'autre de Dieu et, dans le Christ-Prêtre, l'offre à Dieu, le lui "donne" en sacrifice. "T'aimer, pour moi, c'est te donner au Christ. Ne pas te garder pour moi, mais t'offrir à Dieu". Les époux s'offrent mutuellement à Dieu pour se recevoir encore et toujours de Lui. Ce sacerdoce rend grâce à Dieu pour le don de l'autre: "Ce que j'ai reçu gratuitement, à Toi, Seigneur, je Le rends. Tout est tien. Je le rends gratuitement et librement à l'auteur de tout don". Une charité cultuelle anime l'aventure spirituelle des époux: chacun se voit offert à Dieu par l'autre et reçoit par lui les fruits de ce sacrifice mutuel. La sanctification des époux à travers le sacerdoce commun assumé l'un pour l'autre s'exerce puissamment dans l'éducation à la foi des enfants et l'humble offrande de leur vie à Dieu [28].
Cette transformation et cette communion dans le sacrifice sont réellement à l'oeuvre en eux. Comme Il agit pour "actualiser" le don du Christ et changer le pain et le vin en Corps et Sang, l'Esprit Saint transforme les époux qui s'offrent à suivre le Christ: "Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit: qu'elles deviennent pour nous le corps et le sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur" (Prière eucharistique n 2). Cette incorporation des époux leur donnera de coopérer au salut du monde avec le Christ, de témoigner de la Bonne Nouvelle, de rayonner la joie de leur amour, de reconnaître l'éternel mérite de leurs actes. Telle est la responsabilité missionnaire des époux en communion avec l'offrande du Christ.
"Seigneur notre Dieu,
Tu as appelé par leur nom N. et N.
pour qu'en se donnant l'un à l'autre
ils deviennent une seule chair et un seul esprit;
donne-leur
le corps de ton Fils
par qui se réalisera leur unité.
Tu es la source de leur amour
et tu as mis en eux
le désir de bonheur qui les anime;
donne-leur
le sang de ton Fils
qui sanctifiera leur amour et leur joie."
(Prière de bénédiction nuptiale n 4)
2.3. Le Christ comme Parole de vie et d'amour
2.3.1. Au creuset de la Parole
Dans l'eucharistie, le Christ nous convie à la table de sa parole donnée et à celle de son corps et de son sang. Au commencement de son Evangile, Jean nous dit: "Le Verbe s'est fait chair et Il a demeuré parmi nous. Et nous avons vu sa gloire" (Jn 1,14). L'Oint du Seigneur est "Parole" adressée aux hommes pour leur libération et pour leur bonheur. Le Christ est le Verbe, la Parole du Père. Il nous "dit" qui est le Père. La plénitude du mystère divin se manifeste en cette Parole. "Qui m'a vu, a vu le Père. Pourquoi dis-tu: "Montre-nous le Père"? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même! Au contraire, c'est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres oeuvres" (Jn 14,9-10). La Révélation est "enseignement" du mystère du Dieu Trinité. Dieu n'est pas réduit au silence et nous non plus. Il se dit et nous pouvons dire qui Il est. Dieu n'est pas muet et nous pouvons nous aussi "parler" de l'amour. Nous pouvons dire ce qu'Il est en nous et pour nous. Le IVe Evangile nous enseigne, dans le temps et dès avant le temps, les rapports du Père et du Fils comme ceux de l'amour qui se donne. L'amour se définit par le don de soi et de ses biens (Exercices spirituels n 231).
Le Verbe incarné parle aux époux au coeur de leur coeur, mais aussi dans l'Ecriture proclamée. L'écoute du Christ suppose des coeurs ouverts et prêts à vivre l'aventure de la Parole. Ce qui est murmuré au coeur d'un des époux peut être proclamé à l'autre pour qu'ensemble, ils mettent "en pratique" les volontés de Dieu et correspondent ainsi à sa volonté d'amour dans leur vie. La liturgie eucharistique est une éducation à l'écoute d'une parole qui les dépasse et les appelle. La Parole les précède de toujours. Elle appelle à une nouvelle obéissance: l'obéissance de l'amour. Saint Paul dit aux époux: "Vous qui craignez le Christ, soumettez-vous les uns aux autres; femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur..." Ce passage, lourd de nombreux malentendus, ne nie pas l'égale dignité entre l'homme et la femme. De fait, l'épouse, autant que l'époux, exerce le sacerdoce des baptisés dans la vie conjugale. Tous deux ont cependant à s'offrir à Dieu. Les prophètes ont dénoncé durant des siècles chez le peuple d'Israël un péché qui hante toute alliance: endurcir son coeur, ne plus écouter son Dieu ni autrui. Il s'agit encore et toujours de "circoncire ses oreilles" pour écouter la volonté de Dieu sur chacun des époux et sur leur couple [29].
Cet "exercice spirituel" d'écoute de la Parole se prolonge dans toute la vie conjugale qui doit être "écoute et obéissance mutuelles" pour la plus grande gloire de Dieu. Le conjoint est un autre "Christ" qui parle à l'autre. Chacun des conjoints est appelé à écouter l'autre comme Marie écoutait et "gardait tout en son coeur" (Lc 2,19). Le dialogue dans le couple - dialogue si important et si difficile - se fonde sur la certitude que, dans leurs échanges, Dieu "dit quelque chose" de Lui-même et de leurs vies. Le Verbe incarné est la source du dialogue conjugal. Il lui donne sa profondeur. Il est comme un écho permanent du cri d'Adam quand il reçoit sa femme de Dieu: "Voici cette fois l'os de mes os et la chair de ma chair" (Gn 2,23). De louange en louange, chaque membre du couple est appelé à entrer dans la louange éternelle.
2.3.2. Une Parole qui édifie l'Eglise
Nous avons déjà évoqué l'Ecclesia domestica qu'est la famille comme fruit du sacrement de baptême. Il faut à présent la relier à l'eucharistie pour qu'elle revête toute sa dimension de gratuité et de don. La famille est d'Eglise. Elle est Eglise aussi, si "l'Eucharistie fait l'Eglise" [30]. Comment l'Eglise domestique, la famille peut-elle grandir et se construire sinon à partir de l'eucharistie? La famille, comme unité et corps spirituels, "fait corps" dans le Corps du Christ. "Dans le don eucharistique de la charité, la famille chrétienne trouve le fondement et l'âme de sa "communion" et de sa "mission": le pain eucharistique fait des différents membres de la communauté familiale un seul corps, une manifestation et une participation à la vaste unité de l'Eglise" (FC n 57). L'intimité de la "manducation" du Corps du Christ rejaillit sur la croissance de l'Ecclesia domestica: elle s'y manifeste et donne à la famille de "représenter" le corps vivant de son Christ.
La famille, comme l'Eglise, grandit à partir de l'eucharistie. Le don du Christ suscite le don des époux l'un à l'autre, le don généreux de la vie, la paternité et maternité spirituelles, les multiples dons de soi dans l'Eglise et pour la société [31].
2.3.3. Une Parole d'action de grâce
Le don de la vie du Christ suscite action de grâce et louange pour "tant de merveilles". La mémoire de l'action du Seigneur éveille les coeurs à cette louange pour le don du Père en son Fils Jésus-Christ. En se regardant l'un l'autre et en faisant mémoire de leur amour, les époux sont appelés à cette louange: louange de leur vie, louange dans leur vie quotidienne, louange au coeur de l'eucharistie. La célébration de leur mariage les a associés à l'action de grâce de l'Eglise. Comment "rendre au Seigneur tout le bien qu'il nous a fait", sinon en élevant "la coupe de bénédiction" (1 Co 10,16) et en faisant don de moi-même avec le Christ.
La bénédiction originelle (Gn 1,28) n'a jamais disparu. Elle s'accomplit dans le présent de chaque couple qui s'unit "dans le Seigneur" [32]. Toute bénédiction s'achève dans la bénédiction du nouvel Adam et de la nouvelle Eve: l'alliance des époux est tissée de la joie de l'épouse proche de son époux au coeur du mystère pascal. Reconnaissance, gratitude, action de grâce, louanges... les époux "avouent" leur "dette d'amour" vis-à-vis de Dieu qui les a donnés l'un à l'autre à travers le don du corps et du sang du Christ. La prière d'action de grâce imprime au coeur des époux l'humilité et la modestie. Elle garde leurs yeux ouverts sur la grandeur de ce don, sa beauté, mais aussi sa fragilité. "Ce trésor, ne le portons-nous pas dans des vases (corps) d'argiles pour que cette incomparable puissance soit de Dieu et non de nous" (2 Co 4,7).
Cette gratuité est nécessaire à la vitalité du don de soi, affermi dans le don du Christ à tous. "Il est vraiment juste et bon de te rendre grâces, de t'offrir notre action de grâces toujours et partout, à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant, par le Christ, notre Seigneur". Les diverses "préfaces" des messes de mariage explicitent les raisons et le contenu de cette action de grâces: dons, propriétés, fins, biens du mariage redisent la "beauté" du dessein de Dieu. L'amour des époux est associé dans la grâce eucharistique à l'amour trinitaire. "Et maintenant que le mystère de ton amour se révèle encore une fois à nos yeux, nous unissons notre louange à celle de tous les vivants qui sont auprès de toi pour chanter et proclamer: Saint!..."
2.3.4. Une Parole de pardon ou la grâce d'un cheminement
L'amour est ambigu et fragile. Il court le risque de l'illusion et de la désillusion. Méfiance, jalousie, soupçon, peuvent l'accompagner. L'amour ne peut vivre et grandir dans le mariage sans pardonner. Les refus et les trahisons de ce don existent entre les époux comme à l'égard de Dieu. Le don proposé par Dieu dans le sacrement ne rencontre pas un acquiescement total. Dès les origines, l'homme et la femme se replient sur eux-mêmes, se cachant de la source de tout don.
Le sacrement du mariage offre une expérience concrète de la fidélité de Dieu à travers nos propres infidélités.
"Pour ceux qui cherchent à imiter Dieu, il va falloir donner sans compter; sinon c'est le marchandage, le contrôle, l'analyse, le discours, et finalement le refus de se donner. (...) La psychologie va s'employer à réduire ces frustrations. Mais Jésus, lui, les guérit. Se voir frustré, c'est la conséquence de faire des comptes avec celui qu'on aime. C'est le chemin inverse de l'amour qui est "don" sans retour. Qui sème chichement récolte chichement (2 Co 9,6)" [33].
La liberté peut s'être refusée ou reprise. Elle demeure appelée à la grâce du pardon. Les époux demeurent toujours appelés à s'aimer dans le pardon. Pardonner, c'est donner deux fois. Et Jésus nous invite à pardonner 7 fois 77 fois, c'est-à-dire toujours (Mt 18,21). La logique du don suppose une générosité qui revient toujours vers l'autre, même après les offenses.
"C'est par la foi en Dieu que nous sommes purifiés de nos péchés et sauvés; c'est par la foi en l'autre que chaque époux expérimente la bonté miséricordieuse de Dieu et que chacun, en accueillant cet amour gratuit de l'autre pour lui, en reçoit aussi tous les fruits: de pardon, de grâce et de vie renouvelée [34].
Demander et donner le pardon, c'est préparer l'accueil du don eucharistique et c'est se préparer à pouvoir pardonner également. Chacun peut devenir Christ pour son conjoint et manifester la tendresse du pardon offert par l'Innocent qui a donné sa vie pour tous. Le Christ pardonne en chaque eucharistie et y offre aux époux les gages de sa miséricorde. Le dynamisme du don est imprimé au coeur du couple par le pardon divin.
L'eucharistie - et le sacrement de pénitence et de réconciliation - l'attestent. Le sang du Christ a été "versé en rémission des péchés". Le sang et le don de l'Alliance pardonnent les égoïsmes rencontrés, remettent les faiblesses et les fautes, effacent les déceptions et les limites. L'amour humain est racheté dans le sang du Christ. Toutes les blessures du couple peuvent être "élevées" sur la croix du Christ ressuscité. Par le sacrifice eucharistique les époux éprouvent la force régénératrice du don infini de Dieu. L'Esprit sanctificateur les purifie de leurs souillures et il construit un être-de-don toujours plus fort et plus transparent de la grâce divine. Don et pardon sont plus qu'une réparation: il s'agit d'une régénération.
L'espace infini du "don et du pardon" invite les époux à une recherche à la mesure du Don reçu. Il offre la découverte incessante de l'amplitude de l'amour. "Si tu savais le don de Dieu" (Jn 4,10): cette parole de Jésus fonde la fidélité de l'homme à sa femme et de l'épouse à son époux. Toute la vie conjugale suffit-elle pour pénétrer la profondeur de ce don divin? Il s'agit pour l'homme comme pour la femme de "trouver le trésor caché dans le champ" (Mt 13,44), de laisser se révéler à travers l'autre le "visage" du Père, du Fils et de l'Esprit Saint. "Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: "Donne-moi à boire", c'est toi qui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive" (Jn 4,10). Les époux chrétiens cheminent sous le soleil de l'eucharistie. Leur soif sera comblée quand ils laisseront l'autre leur "donner et leur montrer" le visage du Christ. C'est Lui qui, dans le long cheminement de l'amour humain, apparaît et donne l'eau vive. Son Esprit Saint ouvre l'intelligence du coeur et permet à l'homme et à la femme d'explorer, l'un grâce à l'autre, "la hauteur et la profondeur, la longueur et la largeur de l'amour de Dieu qui défie toute connaissance" (Ep 3,18-19). Le mariage chrétien est comparable à "une très haute montagne qui met les époux dans le voisinage immédiat de Dieu" [35]. "C'est en se donnant que l'on reçoit, c'est en s'oubliant que l'on se trouve, c'est en pardonnant que l'on obtient le pardon" (prière de saint François d'Assise) [36]. Telle est la logique spirituelle du don et du pardon dans la vie de l'homme et de la femme.