Professeur à l’Institut d’Etudes Théologiques de Bruxelles, le P. Alain Mattheeuws a participé comme expert au Synode sur l’Eucharistie. Voici le texte de l’interview faite par l’abbé Philippe Mawet dans le cadre de l’émission radio « Le Cœur et l’Esprit » à la RTCB le dimanche 6 novembre 2005
D’une façon générale, quelles sont vos impressions après avoir participé, de l’intérieur, à toutes les sessions d’un synode ? Quel(s) visage(s) d’Eglise se dégage(nt) d’une telle expérience ?
Je n’ai pas d’éléments de comparaison puisque, comme pour plus de la moitié des évêques et des experts, c’était notre première expérience synodale. Le nombre des participants était très élevé. J’ai été fort sensible aux soucis exprimés librement par ces évêques qui sont vraiment des pasteurs liés à leur peuple, à leur culture, à leur Eglise particulière. Cette particularité est comme un défi pour eux : il s’agit non seulement d’apprendre à se connaître et à s’estimer, mais de faire l’effort de saisir les questions posées « ailleurs » dans l’Eglise par la célébration de l’eucharistie. Dire que c’était un temps fort fraternel, c’est dire ce travail de prise de conscience des enjeux non seulement de sa région, mais de l’Eglise universelle. Les débats étaient ouverts, directs, dans le respect des différences parfois notables de théologie et d’options pastorales. A travers chaque participant, il y a un visage de l’Eglise. Mes impressions sont mélangées : l’Eglise me paraît jeune, dynamique, pleine d’élan sur la terre. Elle est aussi face à des défis redoutables, des inquiétudes, des impuissances incontournables : faim et soif de Dieu, faim et soif de justice, faim et soif d’une liturgie adaptée, faim et soif de serviteurs de l’eucharistie.
Quel est l’enjeu essentiel que vous avez perçu par rapport au thème choisi ?
Ce qui m’apparaît comme le mouvement le plus intérieur, profond et fort, des interventions et de la dynamique du Synode, c’est le désir de laisser l’eucharistie être le mystère central de la foi. Ainsi toute tentative d’instrumentaliser l’eucharistie (en faire un instrument d’unité au lieu d’un fruit de l’unité par exemple), de l’idéologiser à gauche ou à droite, de la réduire à tel ou tel aspect est « petit à petit » comme écarté, mis de côté parfois maladroitement. Dans une analyse sociologique, certains ont parlé de recentrement, de réajustement. De fait, je crois percevoir, à travers des motivations bien différentes, parfois ambiguës, le désir de laisser Dieu être Dieu parmi nous (« Emmanuel ») pour en éprouver les conséquences et en vivre, même s’il faut renoncer à ses propres idées : le retour au latin, les règles, l’inculturation à outrance, les concepts théologiques.
Quel était votre rôle en tant qu’expert au sein du Synode 2005 consacré à l’eucharistie ?
Les experts sont nommés par le pape et sont au service du secrétaire général du Synode. Il y a variété d’experts selon les langues et les compétences. Dans le déroulement du Synode, nous assistions à toutes les séances générales et étions témoins de toutes les interventions. Chacun de nous avait par ailleurs l’un ou l’autre thème à suivre pour mémoriser in vivo ce qui était dit, discuté, affirmé dans la grande aula. Le premier travail était donc un travail d’écoute et de discernement des enjeux pour les mettre en mémoire et permettre l’élaboration du deuxième rapport (relatio) du Cardinal A. Scola : synthèse des questions et des enjeux des interventions. Ce travail était vaste et austère.
Une autre phase pour chacun d’entre nous fut la participation aux circuli minores : sous-groupe linguistique de 15 évêques, deux ou trois experts, un observateur, un frère séparé. Discussion thématique, échange informel, élaboration des propositions. Avec deux autres experts, j’étais dans un sous-groupe de haut niveau théologique, très ouvert, discutant de points fondamentaux avec des évêques de tous les continents. La parole nous était donnée facilement non seulement pour répondre à des questions mais même pour en susciter. Durant la phase des amendements et propositions, nous pouvions proposer à l’un des évêques de prendre en charge l’une ou l’autre de nos suggestions. Donc, travail dynamique, parfois en tensions puisque les problématiques culturelles et ecclésiales étaient fort diverses.
Ensuite, vient la phase des « propositions » où nous sommes invités à donner notre avis sur les « meilleures propositions », susciter des formules plus synthétiques, intégrer les modi (c’est-à-dire les amendements ou améliorations au texte). En un WE, il a fallu passer ainsi de 187 propositions aux 50 finales. En deux jours, il convenait d’intégrer ou pas plus de 500 modi. Rappelons cependant que ce sont les évêques qui font ce travail et prennent les décisions.
Au terme de cette année (2004-2005) consacrée à l’eucharistie, quelles étaient les raisons et l’actualité du choix de ce thème ?
C’était à la fois une belle manière de conclure l’année que de rendre grâce ensemble pour ce grand mystère. C’était aussi une manière de partir en « mission » : l’eucharistie finale, célébrée le dimanche de la mission universelle et marquée des cinq premières canonisations de Benoît XVI en fut une illustration.
L’actualité de ce thème me semble être la suivante : dans l’eucharistie se cristallisent tous les enjeux, les défis, les divisions, les grâces de la vie ecclésiale. L’Eucharistie telle qu’elle est célébrée, réfléchie, vécue est un révélateur de ce que vit l’Eglise. En quel sens l’Eglise fait-elle l’eucharistie et réciproquement jusqu’à quel point l’eucharistie fait-elle l’Eglise surtout pour les millions de chrétiens qui ne peuvent pas y participer régulièrement ? Ce retour au cœur du mystère pascal permet à chacun de mesurer comment il se laisse entraîner dans le mystère pascal, quels sont ses résistances, ses élans, ses grands désirs, ses peurs. Terminer l’année de l’eucharistie par ce synode, c’est accepter de ne pas avoir sa propre idée sur l’eucharistie mais l’approfondir en écoutant l’expérience spirituelle d’autres Eglises. Cet approfondissement n’aboutit pas nécessairement à de nouvelles doctrines, à un langage totalement renouvelé, mais à un désir de vivre en vérité de l’eucharistie.
De cette vision universelle que permet un synode, comment apparaît aujourd’hui la ou les pratique(s) de l’eucharistie ?
Dans les lieux où l’Eglise est persécutée ou minoritaire, les évêques témoignent de la force qu’est l’eucharistie pour la vie personnelle et ecclésiale. Certains témoignages qui nous ont été offerts (Ruanda, Brésil, Russie, Chine) nous montrent une grande vitalité, un corps à corps direct et non légaliste avec le mystère pascal, une relation immédiate avec le Seigneur présent dans l’histoire humaine.
Il y a aussi des contrastes violents entre des Eglises particulières qui ont de grands désirs de se rassembler, qui ont faim de l’eucharistie, qui y passent du temps et s’engagent culturellement et d’autres Eglises où les rassemblements sont plus difficiles, de même que les problématiques et les perspectives d’avenir. L’Occident se heurte frontalement aux conséquences de la sécularisation
Quelles sont les grandes questions et les grands défis qui apparaissent d’un tel tour du globe ?
Elles sont nombreuses. En voici quelques-unes.
Comprendre l’articulation entre la Cène, la Pâque juive et le mémorial que nous en faisons dans nos célébrations eucharistiques.
Articuler avec justesse la vérité du Mystère pascal qui est à la fois banquet nuptial (irruption de l’éternité dans notre temps, ciel sur la terre) et sacrifice (participation gratuite au don que le Christ a fait de lui-même jusqu’à la mort et la résurrection).
Se mettre dans une dimension universelle, c.-à.-d. comprendre à partir de notre réalité personnelle la justesse de pratiques liturgiques différentes dans les divers lieux du patriarcat latin d’abord puis dans les célébrations d’autres rites.
Comprendre la vérité sacramentelle du célibat sacerdotal et la situer par rapport à la vocation au mariage.
Dans certaines Eglises, l’appréhension de ce qu’est le prêtre et surtout le presbyterium autour de l’évêque, doit être approfondie. Quand on parle de « ministres du sacrement », comprend-on la valeur de signe permanent qu’est tout prêtre dans une communauté.
Situer les pratiques dévotionnelles avec justesse et rectitude en harmonie avec l’acte du Christ : processions, adoration, vénération des icônes. La perspective liturgique et l’importance théologique du triduum pascal m’apparaissent déterminantes.
L’eucharistie est source et sommet de la vie et de la mission de l’Eglise. C’est la place ordinaire de l’eucharistie dans cette vie et cette mission qui doit être explicitée : spiritualité, « figure eucharistique » concrète, unification du cœur, vie de grâce.
Il apparaît, dans certaines conclusions, qu’on assiste plus à un statu-quo qu’à de nouvelles orientations par rapport à l’eucharistie : est-ce votre avis ? Peut-on parler d’un « retour du balancier » par rapport à des pratiques jugées trop déviantes ?
L’année de l’eucharistie a déjà suscité de nombreuses publications et interventions dans toutes les parties du monde. Jean-Paul II avait publié une encyclique relativement originale mais qui ne reprenait pas tous les traits de la doctrine générale. La frustration vient de l’attente erronée ou bien de l’incompréhension des enjeux qui restent difficiles. Si des solutions aussi claires que ne le pensent certains médias étaient possibles et bonnes, si elles étaient clairement de l’Esprit saint, elles auraient été prise ! N’en doutons pas.
Sur certains points de doctrine, il y a eu approfondissement, partage d’expérience, assentiment ou prudence nouvelle. On a vu également, ce qui est très important, que les voix légalistes ou pessimistes, si elles sont tonitruantes parfois, ne représentent pas le sentiment général des pasteurs. La réforme liturgique était un souci, mais nous avons entendu des interventions classiques, prudentes, ouvertes, positives sur l’importance des objectifs de Vatican II. Même si la mode est au compendium, dans le fond, chacun sait que ce n’est pas un livre qui change les cœurs : c’est l’Esprit et la grâce qui surgit de l’eucharistie.
C’est dans l’articulation sacrement-morale que les enjeux sont décisifs et délicats : le service des pauvres et de la vie (eucharistie et vie politique), la communion des divorcés-remariés, la communion entre chrétiens séparés, le service ecclésial rendu par les prêtres. Ces 4 thèmes délicats ont été discutés. On a avancé légèrement pour l’un et pour l’autre. Les évêques ont réaffirmé plus ou moins ensemble la position actuelle pour ces thèmes car il n’y avait pas d’alternatives théologiques et pastorales mûres et prêtes pour la discussion. Pour la découverte de « solutions » nouvelles et réalistes, il faudrait partir de l’aspect « dynamique » de l’eucharistie, comme dirait Benoit XVI. Il faudrait plus réfléchir la dimension de l’Acte du Christ Sauveur pour tous les temps.
Mais un « statu quo » n’est jamais bon
Il y a plus qu’un « statu quo » : il y a une vie et un dynamisme dans ce qui a été échangé et assumé ensemble par les évêques. On ne mesure pas assez les différences culturelles, psychologiques, théologiques en présence et le lent travail qui est opéré dans les esprits et dans les cœurs. Les évêques perçoivent les chemins de miséricorde nécessaires, les options liturgiques potentielles, la puissance du Christ dans l’histoire. Il faut attendre l’heure de Dieu pour qu’elles prennent chair dans nos vies si différentes. C’est un Synode et non pas un Concile. Donnons un exemple de type liturgique et qui rende raison d’un souci légitime de régions différentes : si, pour certains, la pratique du jeûne eucharistique devrait être remise à l’honneur afin de mieux goûter et respecter la présence de Jésus et de communier avec les pauvres, pour d’autres, c’est la justice qui apparaît le fruit et la condition de la vérité de l’eucharistie : ne demandez pas de jeûner à ceux qui déjà risquent de mourir de faim et qui font des kilomètres pour assister à l’eucharistie.
Que pensez-vous de la publication des propositions ? Elles étaient destinées au pape. Souvent, le secret était rompu, mais lorsqu’on en prend connaissance, on est déçu ?
La publication des propositions est une bonne chose. Elle a été voulue par le pape. Elle est à double tranchant comme la plupart de nos actes. On peut l’interpréter de plusieurs manières. Ces propositions sont hétérogènes. Leur importance relative est très variable (puisque par ailleurs nous ne savons le nombre de voix qu’elles ont recueillies). Mais cette publication livre un « certain » état de la question. Je crois qu’elles témoignent de la connaissance existentielle et claire qu’ont les évêques de certaines difficultés, de leur souci pastoral pour tous (des migrants aux malades), du désir de vivre le mystère eucharistique plus en profondeur.
La publication des propositions est une bonne chose. Elle a été voulue par le pape. Elle est à double tranchant comme la plupart de nos actes. On peut l’interpréter de plusieurs manières. Ces propositions sont hétérogènes. Leur importance relative est très variable (puisque par ailleurs nous ne savons le nombre de voix qu’elles ont recueillies). Mais cette publication livre un « certain » état de la question. Je crois qu’elles témoignent de la connaissance existentielle et claire qu’ont les évêques de certaines difficultés, de leur souci pastoral pour tous (des migrants aux malades), du désir de vivre le mystère eucharistique plus en profondeur.
Elles montrent humblement la pauvreté et l’impuissance de l’Eglise face à certains problèmes. C’est déjà arrivé dans l’histoire de l’Eglise et il faut parfois du temps pour trouver la solution adéquate ou une formulation juste du Mystère. Pourquoi le nier ou s’en offusquer ? Quand la foule était rassemblée et qu’il était question de devoir donner à manger à tous ces gens, les disciples étaient bien inquiets. Surtout que le Seigneur lui-même leur avait dit : « donnez-leur vous-même à manger ». Une question difficile est toujours une occasion pour les membres de l’Eglise de venir avec leurs victuailles dérisoires et de faire confiance en l’action du Christ et de son Esprit. Pour certaines questions, nous sommes à cette étape. Il faut la vivre en paix et poser un acte de confiance dans le Christ. C’est le sens de l’envoi à la fin de l’eucharistie.
Du point de vue théologique, qu’avez-vous remarqué comme faiblesses ?
Après lecture des propositions et expérience faite, il y aurait beaucoup à dire. Je ferais trois observations :
a. Une méconnaissance ou une amnésie concernant le mouvement liturgique qui a aboutit à la réforme conciliaire. Beaucoup de chrétiens en vivent et en sont heureux, mais ils ne savent pas pourquoi on célèbre ainsi maintenant et différemment d’il y a 50 ans. Cela vaut aussi pour les membres du Synode. Ceux qui regrettent le passé ou qui ont été blessé par des abus ou des erreurs, n’en savent pas plus. De part et d’autre, la nouveauté de la transcendance du Christ n’est pas perçue en profondeur et souvent le critère des deux commandements de l’amour n’est pas inscrit dans l’acte ou le jugement liturgique.
b. Dans la prise de conscience de la place incontournable du ministre de l’eucharistie, de la répartition des prêtres et de la question des vocations sacerdotales, on raisonne à partir du « manque » et non à partir de ce que Dieu donne déjà ou est en train de donner. Les critères restent extérieurs, utilitaristes et de militance. Les collaborateurs de l’évêque ne sont pas assez perçu comme un corps (un presbyterium), et le don du célibat est défendu encore de manière extrinsèque au sacrement de l’ordre Il est le plus souvent désarticulé du lieu où ce don est offert et éduqué (la famille, les cellules d’Eglise). Dès lors, il est peu mis en lien avec la vocation au mariage et n’éclaire pas la possibilité de ce sacrement d’être « transformé » par la grâce de l’ordination sacerdotale. Cette observation vaut pour l’Orient comme pour l’Occident.
c. Dans de nombreuses interventions ou interprétations médiatiques, il me semble qu’il y a confusion entre le respect et le sens du sacré et ce qu’est la sacramentalité d’un geste ou d’un objet. Certains conservent ou développent un sens païen, latin au sens historique du terme, du sacré. La désarticulation de la foi des chrétiens par rapport à la racine juive ne peut qu’engendrer ce type de phénomène. Il y a un sacré qui est l’exact opposé du sécularisme : il est tout aussi nocif pour la foi. Les deux pôles se nourrissent mutuellement dans une dialectique pratique et pastorale que l’on peut voir avec surprise dans les jeunes générations ou dans certains mouvements d’Eglises.
Comment insister sur l’eucharistie dans un contexte où les « ministres de l’eucharistie » sont de moins en moins nombreux ? Est-ce là une caractéristique occidentale ? Quelle pastorale envisager pour les vocations ? Pourquoi avoir refusé d’élargir les conditions d’accès au sacerdoce ministériel ?
Nous avons oublié que l’eucharistie exprime de manière indépassable sur terre la joie du ressuscité : elle se célèbre par définition le jour du Seigneur. C’est dans un contexte où le dimanche sera mieux compris dans toutes ses dimensions que la célébration sera plus vraie et que certaines questions pratiques se poseront différemment ou ne se poseront plus. L’enjeu est la consécration du temps de l’homme. C’est d’ailleurs la denrée rare et précieuse. La faim de l’eucharistie ne surgit pas dans n’importe quel contexte. C’est ainsi qu’il faut accepter et vivre nos pauvretés et nos richesses sur la terre. Le Seigneur ne nous a pas promis un « quota » de prêtres fixé par la commission européenne ou par le Vatican.
Les évêques ont ressenti douloureusement la question du manque de « ministres de l’eucharistie ». Mais les situations régionales et les raisons sont bien différentes. En Amazonie, les chrétiens reçoivent une fois ou deux par an la visite d’un prêtre et ne peuvent pas se déplacer comme dans le Brabant wallon. Au Brésil, la communion au corps du Christ différencie les réunions communautaires catholiques des immenses rassemblements évangélistes ou des sectes. Ces questions ne sont donc pas ignorées ou méprisées. Ce fut d’ailleurs, à mon humble avis, un des tournants du Synode que de se centrer sur les vocations et sur les prêtres. Les réflexions et les suggestions sont classiques et vont dans le sens d’une meilleure formation des futurs « ministres » et dans une plus grande conscientisation du peuple de Dieu à cette thématique. Le nœud de la question, c’est la foi du peuple de Dieu en son Seigneur qui peut lui offrir des « pasteurs selon son cœur ».
Mais pourquoi le refus de l’ordination d’hommes mariés ?
La question n’a été abordée que dans 3 ou 4 circuli minores sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de « viri probati » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique », de « grâce », du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas « située » anthropologiquement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment.
La question n’a été abordée que dans 3 ou 4 sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de « » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique », de « grâce », du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas « située » anthropologiquement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment.
Quelles « nouveautés » attendre d’un tel synode ?
La vraie « nouveauté » comme dit la proposition 3, c’est le Christ. Si ce synode permet de mieux observer la présence du Christ dans notre histoire personnelle, dans celle de nos communautés et dans le monde : c’est gagné. Mais il ne suffit pas d’observer le Christ, il faut « être nouveau » avec Lui : entrer dans son corps, être « par lui, avec lui et en lui » offert au Père. Cette considération me permet d’indiquer que si la charité ne grandit pas, la « nouveauté » n’est pas encore advenue : c’est un critère de l’eucharistie. Qu’elle soit clairement articulée à un changement de vie et que ses implications morales sociales et personnelles soient joyeusement perçues. L’Eglise doit servir le Christ. Elle ne peut pas faire mémoire de son acte sauveur sans être changée elle-même, sans être réévangélisée.
Et que pressentez-vous comme points à venir ?
Je ne suis pas « prophète », mais je peux livrer un sentiment. On peut les attendre dans trois domaines : l’enseignement doctrinal, l’art de célébrer, les options pastorales.
a. Du point de vue doctrinal : une meilleure compréhension de l’action du Christ dans nos célébrations ; une plus grande interpénétration de la Table de la Parole et de la Table des dons eucharistiques, une meilleure articulation de l’eucharistie avec les sacrements de l’initiation chrétienne, et avec les sacrements de la mission de l’Eglise (l’ordre et le mariage), un approfondissement du « pourquoi » de la réforme liturgique, une unification de deux significations eucharistiques peu harmonisées jusqu’à présent : le banquet, le repas de noce, et le sacrifice du Christ, le don entier de lui-même au Père ; l’importance de l’épiclèse et du rôle de l’Esprit saint dans l’acte eucharistique.
b. Dans l’art de célébrer : il ne s’agit pas seulement de « bien faire », ou de bien respecter les rubriques ou normes, mais de discerner ce qui manifeste la présence du Christ ressuscité à son peuple et dans le monde. Je pense à des questions d’inculturation de la liturgie, à la présence des pauvres, des malades, des handicapés dans nos célébrations, au respect des acteurs liturgiques différents, à des approfondissements et changements facultatifs du « signe de la paix », des acclamations durant la prière eucharistique, et surtout de l’envoi en mission. Un compendium surgira peut-être.
c. Des « audaces pastorales » suivant la méthode Benoit XVI : humble et modeste, dans un climat de paix. Sa manière de procéder ne vise pas le « spectaculaire ». Elle vise à respecter la variété des sensibilités et à approfondir les points difficiles, point par point. Il me semble que les deux poumons de l’Eglise, l’Orient et l’Occident, seront toujours mis en évidence.
Personnellement, que retirez-vous d’une telle expérience ?
Un regard plus ample sur l’Eglise, une perception accrue des défis théologiques et pastoraux, une plus grande patience pour le rythme de la vie ecclésiale, un immense stimulant théologique car il y a des études et des recherches à faire.
Alain Mattheeuws, jésuite
Professeur à l’Institut d’Etudes Théologiques
24, boulevard Saint Michel
B-1040 Bruxelles