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consacré à Alain Mattheeuws s.j. !

L'exigence que constitue la lecture des textes d'Alain Mattheeuws est à notre sens largement récompensée par cette "joie ontologique qui situe la personne en contexte de gratuité et par conséquent en climat d’obligeance éthique par opposition à l’obligation éthique, toujours teintée d’extériorité juridique" dont parle le Cardinal Ouellet, qui ajoute qu' "[Alain Mattheeuws] est marqué par une « philosophie ensoleillée » (R. Habachi) qui retrouve l’étonnement devant le mystère de l’être comme don."

La pensée d'Alain Mattheeuws est comme baignée dans la beauté et la grandeur de ce qu'est l'homme ; la réflexion sur les questions les plus concrètes ne perd jamais cela de vue, pas plus que le respect du sanctuaire de la liberté humaine. Il revivifie en nous cette espérance que, de toute circonstance, peut sans cesse émerger un chemin de joie.

Suggestion : commencer par l'introduction à la pensée d'Alain Mattheeuws par le Cardinal Marc Ouellet (Catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws").

Une bibliographie figure dans la catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws".

Les textes les plus courts sont les recensions d'ouvrages, puis les interviews, puis les articles. Enfin, les cours sont les textes les plus développés.

Conseil pratique pour parcourir le blog : pour mieux retrouver les articles, vous pouvez, dans l'encadré "Articles récents" (colonne de droite), cliquer sur "Liste complète", qui offre une prévisualisation de ceux-ci.

Vous êtes invités à prolonger votre visite par le site web du père Alain Mattheeuws en cliquant sur le lien suivant: http://www.mattheeuws.be/site/


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Gewijd aan Alain Mattheeuws s.j. !

De moeite die ons het lezen van de teksten van Alain Mattheeuws kost, wordt ons inziens ruim beloond door de “ ontologische vreugde die de persoon in een context van vrijgevigheid plaatst, en bijgevolg een klimaat van ethische dankbaarheid schept, in tegenstelling tot een van ethische verplichting, steeds gekleurd door een juridische uitwendigheid” waarover Kardinaal Ouellet spreekt, die eraan toevoegt dat “|Alain Mattheeuws| getekend is door een “zonnige filosofie”(R. Habachi) die terugkeert tot de verbazing over het misterie van de gave van het zijn. ”

De denkwereld van Alain Mattheeuws is als het ware gedompeld in de schoonheid en de grootsheid van het menszijn; de bezinning over de meest concrete vragen verliest dit nooit uit het oog, evenmin als het respect voor het heiligdom van de menselijke vrijheid. Hij laat in ons die hoop heropleven, dat, uit alle omstandigheden, steeds een weg van vreugde kan ontstaan.

Suggestie: begin bij de inleiding tot de denkwereld van Alain Mattheeuws door Kardinaal Marc Ouellet (Categorie : "Werken van Alain Mattheeuws").

Een bibliografie is te vinden in de categorie : "Werken van Alain Mattheeuws".

De korste texten zijn de recensies, dan de interviews, vervolgens de artikels. De meest uitgebreide texten zijn de cursussen.

Practische tip om de blog te raadplegen : om de artikels beter te vinden, kunt u in het kader “Recente artikels” (rechterkolom) op “Volledige lijst” klikken. Hier vindt u een preview van de artikels.

Verder kunt u ook u bezoek vervolledigen met de website van pater Alain Mattheeuws door te klikken op de volgende hyperlink: http://www.mattheeuws.be/site/

Interviews

Mardi 4 mars 2008

Eglise en Ille-et-Vilaine n°131, 25 février 2008

Du 18 au 20 février, 61 évêques participaient au Centre de La Hublais à une session de formation sur les débuts de la vie, organisée par la Commission doctrinale des évêques de France. Le généticien Axel Kahn et le théologien jésuite Alain Mattheeuws, deux des experts qui intervenaient à cette session, ont accepté de répondre à nos questions.

Pourquoi étudier aujourd’hui
les questions éthiques
posées par le début de la vie ?

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Alain Mattheeuws :
Il faut vivre avec son temps et ne pas ignorer les découvertes biomédicales ni les projets scientifiques nouveaux. Il s’agit le plus souvent de questions qui touchent l’homme de près, en son corps, en son intimité.

En ce qui concerne la transmission de la vie, rien n’est « neutre ». L’homme y est appelé à faire le bien. Il en est capable même dans des situations frontières. L’être humain est un « monde », mais il n’est pas une « île ». Prendre soin du début de la vie, c’est prendre soin de ce qui nous dépasse puisque personne n’a demandé de venir au monde, mais chacun est responsable de la manière dont un autre être humain est conçu.

L’enjeu éthique se vérifie : l’homme est le gardien de son frère. Il l’est particulièrement quand l’autre n’a ni voix pour dire qui il est, ni force pour vivre par lui-même. Prendre soin de l’origine, c’est s’assurer du bonheur au présent et construire l’avenir. Si l’origine de l’homme est respectée, c’est un gage de paix pour toute sa vie.

Si nous apprenons à respecter l’humanité d’autrui dans sa vulnérabilité, nous l’aimerons en tout temps et en tout lieu. Le respect de l’embryon humain est un « signe privilégié » de cet appel éthique à respecter tout homme quelle que soit son apparence.

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Axel Kahn :
La question de « l’animation de l’embryon » est posée en des termes variés par toutes les religions. Discutée par les Grecs de la haute époque, elle agite les églises chrétiennes depuis les origines du christianisme.

Les non-croyants posent bien sûr ce problème en d’autres termes. Ils s’interrogent sur les relations entre la personne, dont la valeur et son respect sont au centre des injonctions éthiques, et la cellule-œuf originelle dont elle est issue. En d’autres termes, quelle part du respect due à la personne l’est aussi à la cellule unique ou au « grumeau » de cellules qu’est l’embryon  ?

La multiplicité des études et recherches susceptibles d’impliquer ce stade du développement rend aujourd’hui ce débat d’une acuité particulière.

Quelle est la question
qui vous préoccupe le plus ?

Alain Mattheeuws :
Le statut de la recherche sur les cellules souches et les découvertes concernant la différenciation et la reprogrammation cellulaire, sont décisives pour le monde biomédical et pour la reconnaissance de l’homme en tant qu’homme.

Les débats scientifiques se cristallisent sur l’utilisation de ces diverses cellules (embryonnaires, souches adultes, du cordon ombilical) et désormais sur la possibilité d’obtenir des cellules toti ou pluripotentes à partir de cellules différenciées.

Comment et pourquoi poursuivre des recherches aux enjeux si cruciaux sans respecter à la fois l’individualité et les traits personnels de l’embryon humain ? Comment ne pas en faire un objet d’expérience, un embryon congelé, une nouvelle lignée cellulaire ? Les traits de l’humain sont inscrits dans la chair : dans le corps tel qu’il se donne, dans le génome, dans la puissance de vie qui traverse les cellules qui le composent.

Mais l’homme passe l’homme, dit Pascal. Il nous faut des yeux pour voir ce que nous ne voyons plus : la présence aimante de Dieu dans tout le créé. Ouvrir les yeux sur l’ultime réalité de l’homme et sa dignité incontournable me semble être un défi incontournable.

Axel Kahn :
Les questions posées par l’embryon, le foetus et les premiers âges de la vie restent nombreuses et difficiles. Je ne puis ici que les énumérer.

·      Je ne reviendrai pas sur ce que comporte la singularité de l’embryon, prémices éventuels d’une personne.

·      Les limites entre les techniques admissibles de lutte contre la stérilité et des pratiques de plus en plus audacieuses, voire incertaines – ce que j’appelle acharnement procréatique – sont difficiles à préciser.

·      La mise en oeuvre de méthodes de diagnostics prénatals, voire préimplantatoires, d’affections dont la menace se fait sentir tardivement dans la vie, soulève aussi de redoutables questions éthiques et s’intègre à une pensée eugénique dont la prégnance croît. Les débats à propos de l’affaire Perruche en 2001 et 2002 illustrent bien la montée des périls en ce domaine.

·      La situation des grands prématurés dont le poids de naissance avoisine 500g, qui ont été réanimés et sauvés mais qui ont des lésions cérébrales incompatibles avec un éveil ultérieur de la conscience, est un drame auquel il n’existe pas de réponse satisfaisante.

Toutes ces circonstances témoignent des interrogations morales nouvelles qui découlent des avancées scientifiques et médicales sur les débuts de la vie.
Par Alain Mattheeuws
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Mardi 27 mars 2007

Dépêche Cathobel - Le P. Alain Mattheeuws et Monette Vacquin, psychanalyste, ont traité le thème : "Agir : à chacun sa vérité ?"

Par Alain Mattheeuws
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Samedi 24 mars 2007

23/03/2007 17:24  - La Croix

Pour le jésuite Alain Mattheeuws, de l'Institut d’études théologiques de Bruxelles, nous devenons ce que nous faisons, car chaque acte nous transforme

Par Alain Mattheeuws
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Mardi 20 mars 2007

L'exhortation apostolique post-synodale «Sacramentum Caritatis», sur l'Eucharistie, source et sommet de la vie et de la mission de l'Eglise vient de paraître. Elle est le fruit du dernier Synode des Evêques qui s'est tenu du 2 au 23 octobre 2005 et où se sont rassemblés des évêques du monde entier afin de réfléchir et de conseiller le pape sur la question de l'Eucharistie. C'était le premier synode de Benoît XVI comme pape. Au-delà d'une lecture superficielle, cette exhortation apostolique se situe au plus profond du mystère de la foi. Elle nécessite une lecture théologale et pastorale. Quelques questions posées au Père A. Mattheeuws, professeur de théologie morale et sacramentaire, peuvent nous aider à entrer dans cette démarche qui doit par ailleurs être poursuivie. Le Père A. Mattheeuws, jésuite belge, a été expert à ce Synode 2005 sur l'Eucharistie.

 

Zénit : Qu'est-ce qui vous a le plus frappé pendant le synode 2005 ?

Il s'agissait de recueillir un « héritage » : les « merveilles de Dieu » = les mirabilia Dei, de l'année de l'eucharistie et de l'encyclique de Jean-Paul II, et d'affronter d'anciennes et de nouvelles questions. Le nombre des participants et d'invités à ce synode était très élevé. J'ai été fort sensible aux soucis exprimés librement par ces évêques qui me sont apparus vraiment comme des pasteurs liés à leur peuple, à leur culture, à leur Eglise particulière. Cette particularité était comme un défi pour eux : il s'agissait non seulement d'apprendre à se connaître et à s'estimer, mais de faire l'effort de saisir les questions posées « ailleurs » dans l'Eglise par la célébration de l'Eucharistie. Chacun a pu faire un travail de prise de conscience des enjeux non seulement de sa région, mais de l'Eglise universelle. Les débats étaient ouverts, directs, dans le respect des différences parfois notables de théologie et d'options pastorales.

L'Église à travers le visage de ces pasteurs est aussi face à des défis redoutables, des inquiétudes, des impuissances incontournables : faim et soif de Dieu, faim et soif de justice, faim et soif d'une liturgie adaptée, faim et soif de serviteurs de l'Eucharistie. Dans les lieux où l'Eglise est persécutée ou minoritaire, les évêques témoignaient de la force qu'est l'Eucharistie pour la vie personnelle et ecclésiale. Certains témoignages qui nous ont été offerts (Rwanda, Brésil, Russie, Chine) nous montraient une grande vitalité, un corps à corps direct et non légaliste avec le Mystère pascal, une relation immédiate avec le Seigneur présent dans l'histoire humaine.

Il y avait aussi des contrastes violents entre des Eglises particulières qui ont de grands désirs de se rassembler (Amérique Latine), qui ont faim de l'Eucharistie et qui n'ont pas de célébrants, qui y passent du temps et s'engagent culturellement et d'autres Eglises où les rassemblements sont plus difficiles, de même que les problématiques et les perspectives d'avenir. L'Occident pour sa part apparaissait parfois comme meurtri, comme heurté frontalement par les conséquences de la sécularisation et du manque de vocations.

 

Zénit : Quel était l'enjeu essentiel que vous aviez perçu par rapport au thème choisi ?

Il était évident : laisser l'Eucharistie être le mystère central de la foi. N'est-elle pas l'amour en acte ? Son signe « parfait » dans l'histoire ? Ainsi toute tentative d'instrumentaliser l'Eucharistie (en faire un instrument d'unité au lieu d'un fruit de l'unité par exemple), de l'idéologiser à gauche ou à droite, de la réduire à tel ou tel aspect fut « petit à petit » comme écarté, mis de côté, même parfois maladroitement. Dans une analyse sociologique, certains ont parlé de recentrement, de réajustement. Il me semblait plutôt percevoir, à travers des motivations bien différentes, parfois ambiguës, le désir de laisser Dieu être Dieu parmi nous (« Emmanuel ») pour en éprouver les conséquences et en vivre, même s'il fallait renoncer à ses propres idées : le retour au latin, les règles, l'inculturation à outrance, les concepts théologiques.

 

Zénit : L'exhortation reflète-t-elle pour vous bien le synode ?

Elle reflète plus que le Synode. Le Pape y recueille, confirme et approfondit tout un chemin synodal : depuis les lineamenta jusqu'à l'instrument de travail élaboré dans la préparation, les synthèses (relatio) faites au début (ante disceptationem) des interventions des évêques et à la fin (post disceptationem) et particulièrement toutes les interventions en sens divers, les 50 propositions élaborés dans les « sous-groupes » (circuli minores). Il faut ajouter pour ce synode l'écho des interventions libres en fin de journées voulues par Benoît XVI. C'est une masse d'informations de genres très variés : depuis des affirmations doctrinales jusqu'aux questions pastorales, depuis les plaintes jusqu'aux louanges, depuis les témoignages émouvants jusqu'aux argumentations plus ou moins pointues.

Depuis la publication de l'exhortation je n'ai pas eu le temps de faire une étude « scientifique » de l'usage des « propositions » que nous connaissons tous depuis octobre 2005, mais à première lecture, le pape en fait un très grand usage : je ne vois guère que la proposition 21 (sur les acclamations dans la prière eucharistique) qui ne soit pas citée ou référée. Ce qui m'étonne le plus, c'est l'abondance et le « mot à mot » de ces reprises : comme si le pape voulait s'effacer comme théologien devant une manière de sentir des membres du synode. La plupart d'entre nous, nous connaissons les livres écrits par le Cardinal J. Ratzinger et ses thèses sur la liturgie et l'eucharistie. Comme il l'avait dit simplement lors de son unique intervention (repris par ailleurs dans l'exhortation), il y a plus de 50 ans qu'il étudie ce sujet. Mais la priorité donnée dans l'exhortation semble être « ailleurs ». Comme si le pape avait voulu laisser parler de manière « prioritaire » un collège d'évêques, en essayant de mettre paix et sérénité sur des questions difficiles, complexes et controversées. Bien sûr, il assume tout à la première personne. Bien sûr, il a mis sa touche personnelle : en reliant ce document avec son encyclique sur l'amour, la vision trinitaire de cet amour, l'unité de la vie sacramentelle (les 7 sacrements), l'importance de célébrer et de vivre de l'eucharistie. En citant aussi souvent aussi Saint Augustin ! Il nous redit de manière vigoureuse, en suivant une option christologique : l'amour s'est dit « une fois pour toutes » en Jésus Christ. Peut-être n'est-ce que dans cet « espace »-là, dans cette personne du Christ, que toutes nos questions peuvent trouver petit à petit leur réponse ?

 

Zénit : Qu'est-ce qui vous frappe le plus dans l'exhortation ?

Tout d'abord le désir du pape d'unifier des « propositions » parfois fort diverses qu'il reprend à son compte à travers les yeux de la foi, de l'espérance et de l'amour : le mystère eucharistique, l'action liturgique et le nouveau culte spirituel. Ce sont les trois parties de l'exhortation. Il reprend ainsi la constitution conciliaire Sacrosanctum concilium n°7. De manière sobre et subtile, il montre que l'Eucharistie est le véritable « espace de l'amour ». Cet amour trinitaire prend forme dans l'histoire de manière continue, sans ruptures, à travers des rites différents et suivant les cultures variées.

Par ailleurs, la réforme liturgique de Vatican II est une expression voulue par le Concile de cet amour pour notre temps. Non seulement il l'approuve, mais il nous pousse à l'approfondir. Il n'y a pas d'hésitation sur ce point tout comme il n'y en avait pas dans le discours des Pères synodaux aux chrétiens du monde entier.

Théologiquement il prend position et manifeste plus clairement combien l'Eucharistie fonde l'Eglise et pas l'inverse. C'est l'acte de Jésus Christ sauveur qui est toujours premier. Cela donne la mesure de nos réflexions, de nos débats, de nos actions, de tous nos documents. Nos mots et nos liturgies disent en vérité le mystère de Dieu, mais ne l'enferment pas. La meilleure preuve se trouve être la présence de l'Esprit dans toute eucharistie : sans lui, tout ne serait que rite et souvenir du passé. Avec Lui, le Christ est rendu présent personnellement à nos yeux : son corps et son sang nous sont offerts. L'apport de l'Orient et de sa pneumatologie est sensible. Le Christ fait de nous en vérité son propre corps. C'est Lui qui agit et qui construit l'Eglise dans la puissance de l'Esprit.

Ce qui m'a touché aussi, c'est le lien fait par Benoît XVI entre la beauté de la liturgie et l'humilité, la simplicité des gestes et des rites : ce lien n'est pas d'ordre formaliste mais théologique et s'appuie sur le revalorisation d'une esthétique théologique.

Enfin, il ne faut pas oublier que le synode a voulu réfléchir sur la relation entre l'Eucharistie et la mission. Ce thème parcourt toute l'exhortation, depuis la fondation de la mission dans la Trinité et l'acte d'Amour de Jésus dans l'institution de l'Eucharistie, jusqu'à la perspective eschatologique dans la relation de l'Eucharistie avec l'écologie, en passant par la participation des personnes handicapées à la forme eucharistie de la vie chrétienne.

 

Zénit : Que dites-vous du style et de la méthode de l'exhortation ?

L'exhortation a plutôt le style d'une méditation. Les références scripturaires en témoignent. Elles sont surtout johanniques. Ne serons-nous pas jugés sur l'amour, sur le sacrement qui nous nourrit ? Les lettres de saint Paul sont aussi régulièrement citées. Le thème central du « culte spirituel » est abondamment commenté (Rm 12, 1). Personnellement, je regrette la référence plus que modeste aux textes de l'Ancien Testament : l'équilibre « Ecriture et Tradition » en est fragilisé. Cette manière de faire ne facilite pas l'intégration paisible de la pensée magistérielle (celle du pape et des évêques). Par ailleurs, le langage « sacramentel » est richement explicité, même s'il nous est difficile d'accès et de compréhension : c'est une question pastorale et théologique décisive pour des sociétés post-industrielles et fortement sécularisées.

L'exhortation traite de l'économie sacramentelle et du sacrement par excellence qu'est l'Eucharistie. Le langage lui-même dépend du sujet traité. Ne nous trompons pas en interprétant trop vite certaines affirmations de l'exhortation. Une affirmation simple et nette n'est pas la négation stricte de son contraire, surtout dans le domaine du langage symbolique et des sacrements. Elle peut dire un souhait, une décision, une prise de position, une demande, une exhortation sur un point précis sans nier d'autres points passés sous silence ou jugés inopportuns à redire ou à dire en ce moment.

Notre culture n'est pratiquement plus apte à recevoir une vérité symphonique et cela se reflète souvent dans les commentaires que nous entendons à propos des documents du magistère, dans nos interprétations même ecclésiales, dans nos querelles fraternelles, pastorales et théologiques. Nous oublions également que certaines questions sont suscitées par d'autres univers que le nôtre. Nous oublions aussi la nécessaire médiation des réflexions théologiques par les évêques, les conférences épiscopales et surtout le langage « pastoral » qui assume ce que dit l'Esprit saint dans le c'ur de la personne et de telle communauté. Cela signifie le plus souvent que deux propositions différentes ne peuvent plus être assumées par notre intelligence (et donc aussi par notre affectivité !). Notre esprit est parfois pénétré d'une telle négativité qu'il nous est impossible de penser le « paradoxal » sans le nommer « contradictoire ». Dans l'ordre sacramentaire, c'est très dommageable. Pensons à ce que peut être la beauté liturgique. Pensons, par exemple, à l'unité entre l'art de célébrer et la participation active et fructueuse des fidèles : elle concerne d'abord l'ensemble du peuple sacerdotal et pas la distinction prêtre-laïcs. L'affirmation de l'unité entre les deux Tables, celle de la Parole et celle du Pain et du vin, est un antidote contre une telle herméneutique. D'un point de vue méthodologique, Benoît XVI reprend la plupart des points qui concernent l'eucharistie dans un esprit unifié, désireux de manifester l'unité d'un seul geste liturgique : d'un seul acte sauveur dont l'Eglise fait mémoire et qui la fonde.

 

Zénit : Quelle « nouveauté » dans ce texte ?

La vraie « nouveauté » comme le disait la proposition 3 des Pères synodaux, c'est le Christ. Benoît XVI le dit à de nombreuses reprises dans l'exhortation (cf. par exemple les n°11-12, 22, 70-79). Si ce synode et l'exhortation permettent de mieux observer la présence du Christ dans notre histoire personnelle, dans celle de nos communautés et dans le monde : c'est gagné. Mais il ne suffit pas d'observer le Christ, il faut « être nouveau » avec Lui : entrer dans son corps, être « par lui, avec lui et en lui » offert au Père. Cette considération me permet d'indiquer que si la charité (l'agapè) ne grandit pas, la « nouveauté » n'est pas encore advenue : c'est un critère de l'Eucharistie. Qu'elle soit clairement articulée à un changement de vie et que ses implications morales sociales et personnelles soient joyeusement perçues. L'Eglise doit servir le Christ. Elle ne peut pas faire mémoire de son acte sauveur sans être changée elle-même, sans être réévangélisée. La mission en est le fruit espéré.

Ajoutons le point suivant : le synode concluait l'année de l'Eucharistie. Il montrait à nouveau l'importance de l'acte du Christ : une répétition, une expérience conclusive comme une « confirmation spirituelle » que l'Eucharistie est bien le centre de la vie chrétienne. Qui dit centre, dit qu'on ne passe pas à côté de l'essentiel : du don total du Christ pour chacun. L'Eucharistie comme thème synodal a montré les poids et les peines qui restent à résoudre. L'humanité, les chrétiens eux-mêmes souffrent et leur vie est en hiatus avec la grâce. Il nous faut à tous un sauveur : le synode l'a bien montré. L'exhortation le redit. Sans le Christ, rien de solide ne se construit. Tous les membres de l'Eglise peuvent vivre ensemble certaines impuissances : ne pas avoir réponse à tout, ne pas résoudre telle difficulté, attendre qu'une réconciliation s'opère (avec les frères séparés). Déjà la décision de Benoît XVI de laisser les propositions qui lui sont faites à la disposition de tous, telles qu'elles sont, était un acte de courage et d'humilité. A leur lecture, chacun de nous pouvait voir que ce n'était pas si simple. Des questions restent encore à approfondir, même après l'exhortation. Et puis la vie de l'Eglise est plus large qu'un Synode !

 

Zénit : Plusieurs sujets restent « controversés », montrez-nous ce qui apparaît comme décisif et original dans cette exhortation.

Ce que j'ai dit dans la première interview, en novembre 2005 sur les points délicats tels que le célibat sacerdotal, les divorcés remariés, la cohérence morale me semble pouvoir encore être utile pour comprendre ce qu'en dit maintenant l'exhortation. Par ailleurs, pour répondre à votre question, il me semble qu'il faut souligner trois points théologiques décisifs et approfondis de manière originale : la beauté, le culte et la vie, l'adoration.

Commençons par la Beauté. En italien, le mot « stupore » a une belle sonorité : il chante le mystère. Il évoque et traduit pour l'eucharistie, les mots d' « émerveillement », de « stupeur », d'« étonnement ». La liturgie eucharistique est un acte de louange qui ouvre les personnes devant le mystère. Elle est « veritatis splendor », splendeur de la vérité (titre d'une encyclique consacrée à la théologie morale !) (n°34). En soi, la liturgie est liée à la beauté. Cette beauté est à comprendre non pas comme un esthétisme de bon ou de mauvais aloi. Elle est « christologique » : elle fait resplendir le visage du Christ dans l'histoire humaine. En ce sens, l'eucharistie est bien d'abord le fait de Dieu avant d'être le fait de l'Eglise. Elle lui est confiée. Elle la construit dans le temps et dans l'espace. Mais il est primordial de comprendre les traits de ce visage : ils appartiennent au mystère pascal (n°36). Jésus est à la fois « le plus beau des enfants des hommes » (Ps 45,3) et celui qui « n'était ni beau ni brillant pour attirer nos regards » (Is 53,2). Ces paroles de l'Ancien Testament nous aident à comprendre celles du Nouveau : « Qui m'a vu, a vu le Père » (Jn 14,18) ou bien, les mots de Pilate présentant Jésus : « Voici l'homme » (Jn 19,5). Contempler le Christ et son action, c'est ne jamais détourner son regard de ce qu'est l'homme. L'Esprit seul nous découvre son passage en nos vies.

 

Zénit : Ensuite le culte et la vie ?

Le culte spirituel dont nous parle saint Paul (Rm 12,1) n'est pas spiritualisant au point de nous abstraire du temps. Au contraire, il nous place dans le temps. Le Christ se fait « nourriture de vérité et d'amour » en nous pour que nos vies deviennent « cohérentes » dans nos actions et nos pensées. La vie morale est intimement liée à cette offrande du Christ. Cette « vie » nouvelle est à la fois transformée et transformante. L'eucharistie ne nous mène pas au ciel sans nous placer en responsabilité sur la terre, face aux hommes et au cosmos. Les mots « cohérence », « dynamisme », « transformation », « fission nucléaire », « sacrifice saint », « communion », tâchent de rendre compte de cette articulation entre la liturgie eucharistique et la liturgie de la vie qui nous est confiée et qui est la nôtre. Le culte agréable à Dieu, c'est de « vivre selon le dimanche » (n°72). C'était la terminologie d'Ignace d'Antioche pour qualifier les chrétiens.

 

Zénit : Enfin, l'adoration ?

Plusieurs interventions ont souligné l'importance en Occident de l'adoration eucharistique (n°66-67). L'évêque de Tarbes et Lourdes, Mgr J. Perrier, avait noté son actualité pour la prière des jeunes et donné des critères de discernement et d'accompagnement. L'adoration du côté latin a surgi non pas comme une nouvelle forme de prière ou de dévotion, non pas d'abord pour « garder Jésus auprès de soi » ou risquer même de le chosifier, mais pour inscrire la « forme » eucharistique dans l'histoire humaine (n°76). Saint Augustin (cité au n°70) dit de belle manière que si nous mangeons le corps du Christ et nous buvons à la coupe de son sang, le mouvement réciproque est encore plus vrai : c'est le Christ qui nous prend en son corps et fait de nous son corps. L'acte de manducation est de totale et mutuelle confiance. Il doit être fait en « adoration véritable ». Cependant la plus belle des Eucharisties, puisque et tant que notre vie se poursuit, ne nous permet pas d'être totalement mis en Lui, transformé. L'Eglise elle-même est appelée à grandir et à se sanctifier encore et toujours comme « corps du Christ ». Cette « extériorité » que nous pouvons éprouver par rapport à l'acte sauveur du Christ nous est manifestée dans l'acte d'adoration de son corps. Il nous faut passer du temps devant Lui pour que notre être passe en Lui. C'est la Pâque ! Le temps que nous sommes, l'histoire qui est la nôtre a besoin de ce temps d'adoration pour « passer en Lui » totalement. L'acte du Christ sauveur a besoin de temps pour opérer en nous les fruits du salut. Dans l'adoration véritable et humble de son corps eucharistique, nous avouons notre désir d'être tout entier en Lui et en même temps nous avouons que seule sa grâce peut « faire » cela et que Dieu prend son temps. Toute une théologie de l'histoire est comprise dans ce lien entre l'Acte pascal du Christ et l'adoration de son corps. Ce point est décisif pour la mission et pour l'évangélisation.

 

Zénit : De nombreuses questions se posent encore. D'autres points sont douloureux ou restent controversés quand on lit les commentaires ? Que faut-il donc faire de cette exhortation ?

Il faut la lire ! Avec les yeux ouverts ! Si on se fixe uniquement sur ses propres désirs et attentes, on sera frustré ou bien, pire encore, dans la variété des points de l'exhortation, on trouvera toujours un point sur lequel se bloquer et se rigidifier. Avant d'en parler il faut lire l'exhortation calmement, seul ou en bonne compagnie, avec un commentaire. Chacun trouvera dans le texte des points qui l'attireront ou le contraire. Il faut s'arrêter sur les consonances que l'on a pour telle ou telle expression. Ce qui ne résonne pas avec notre mentalité, notre manière de voir, notre sensibilité : il faut l'affronter et essayer de comprendre. Toutes les questions ne sont pas résolues dans une exhortation ou même dans un compendium. Mais voyager paisiblement entre ce qui attire et ce qui éloigne, nous permet peut-être d'approfondir un Mystère qui est au-delà des mots. Tel est le but poursuivi : approfondir le sacrement d'un amour qui nous dépasse.

 

Note : Le texte de l'exhortation présentée par le Cardinal G. Danneels et avec un « guide de lecture » rédigé par les P. A. Mattheeuws s.j., expert au Synode et A. Massie s.j., théologien, est disponible aux éditions « Fidélité » à partir du lundi 19 mars.

 

 

 

 

Par Alain Mattheeuws
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Jeudi 15 mars 2007
Par Alain Mattheeuws
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Vendredi 2 février 2007

et trois « After confs’ »

ROME, Mardi 30 janvier 2007 (ZENIT.org) – Cette année les Conférences de Carême en la cathédrale Notre-Dame de Paris porteront sur le thème de la Vérité, annonce le diocèse de Paris (http://catholique-paris.cef.fr) et offriront la possibilité de participer à des « After confs’ ».

Les différents thèmes abordés seront : « Vérité de la foi et vérité de la raison ? », « Faire mémoire : vérité et histoire ? », « Communiquer: vérité et médias? », « Créer : art et vérité ? », « Agir : à chacun sa vérité ? », « Une vérité qui aime » : cette dernière conférence sera donnée par l’archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois.

Ces conférences seront données en la cathédrale Notre-Dame de Paris chaque dimanche de Carême de 16h30 à 17h15 et seront suivies par les vêpres à 17h45 et la messe à 18h30.

Le texte des conférences est publié chez « Parole et Silence », et il sera en vente en librairie à partir du 9 avril.

A noter les « After Confs’ », un rendez vous pour les étudiants et les jeunes professionnels proposé par « Intiatives Jeunes », en trois rencontres en lien avec les conférences de Carême.

Ces rencontres permettront aux jeunes qui le souhaitent de dialoguer sur les thèmes proposés par les conférenciers avec un prêtre, un dimanche soir.

Dimanche 25 février 2007 : « Vérité de la foi et vérité de la raison? », à l’Ecole cathédrale.
Dimanche 11 mars 2007 : « Communiquer: vérité et médias? », à la paroisse Saint Germain des Près.
Dimanche 25 mars 2007 : « Agir : à chacun sa vérité ? », à la paroisse Saint-Etienne du Mont.

Par Zenit.org
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Samedi 25 novembre 2006

Une problématique d’avenir ?

À Paris, du 11 au 15 septembre, s’est tenu un colloque intitulé “Guerre et paix des sexes”. Des spécialistes internationaux de la question de la différence sexuelle y ont confronté leurs points de vue. Le père Alain Mattheeuws, de l’Institut d’Étude théologique de Bruxelles, nous aide à y voir clair dans cette problématique née aux USA au début des années 1970.

Pouvez-vous préciser la question, ce que l’on entend par sexe et par genre ?

Quand on parle de sexe, on se réfère principalement à des déterminations naturelles, liées au corps, aux traits morphologiques et endocriniens du sexe masculin et féminin. Spontanément, on distingue deux sexes génitalement caractérisés. Le genre féminin ou masculin évoque tout ce que culturellement un homme et une femme font, développent, construisent, épousent comme responsabilité sociale, politique et religieuse. Le genre et ses traits spécifiques surgissent de l’interaction entre « nature et culture » et revêtent ainsi des figures différentes selon l’époque et les lieux. La question délicate est la suivante : pour certains, seul importe une nouvelle définition du « genre » compris « uniquement » comme produit par la culture. Peu importe le corps qui est sien, si psychiquement ou socialement, l’homme désire pour toujours ou pour un temps déterminé « se définir » comme homme ou comme femme.

 

La différence des sexes serait-elle remise en question ? Quelles sont les questions que cache cette question ?

Dans l’horizon d’une logique de conflits, d’une dialectique « maître-esclave », d’une nouvelle revendication féministe, la différence sexuelle n’apparaît plus comme « fondatrice ». Elle est ce qu’il faut nier ou affirmer selon le pouvoir culturel ou les discriminations vécues par les femmes et les hommes. La différence sexuelle n’est plus le lieu de rencontre d’une véritable altérité ni le modèle d’une unité originelle voulue par Dieu. «On ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir en 1949. Cette part de vérité et de contestation aboutit actuellement à affirmer que l’identité sexuelle importe peu face à la décision personnelle. C’est la volonté individuelle inscrite, développée et choisie dans une culture donnée, qui nous fait appartenir à un genre : hétérosexuel masculin, hétérosexuel féminin, homosexuel, lesbienne, bisexuel ou indifférencié. La nouvelle interprétation du « gender » se combine ainsi avec les postulats de la révolution sexuelle (W. Reich), les désirs de promotion sociale de l’homosexualité, un féminisme plus radical pour affirmer que chacun est à même et a le droit de choisir son genre ; peu importent son sexe et son identité sexuelle. La liberté « néolibérale », individualiste, est à ce prix.

Quels sont les faits ou les idées qui remettent en question la vision classique de la différence sexuelle ?

De nombreuses études ethnologiques ont montré que les rôles et les comportements de l’homme et de la femme varient d’une société à l’autre. Certains déterminismes liés à la nature biologique ont été érigés en système : instinct de maternité, suprématie d’un sexe sur l’autre. Des faits historiques montrent que des rapports de force ont gouverné et souvent blessé les relations sociales hommes-femmes : il faudrait donc repenser l’organisation sociale selon d’autres modèles. La « révolution sexuelle » serait non seulement un fait, mais un bienfait : elle est la matrice d’une évolution culturelle radicale. L’hétérosexualité ne serait pas l’unique modèle : en témoigne la vague homosexuelle qui revendique des droits civiques communs (mariage, adoption). Certaines réflexions philosophiques poussent aussi à la « déconstruction » de qui ne serait finalement qu’arbitraire. Même l’altérité serait aliénante, surtout si elle est fondée sur le sexe.

Jusqu’où est-ce compatible avec l’anthropologie chrétienne ? Comment formuleriez-vous celle-ci ?

Le genre est certainement issu d’une interaction entre le corps personnel et la culture. L’éducation a donc une importance pour révéler à chacun la beauté de son être et lui permettre de vivre en « relation » avec d’autres. Le genre peut suggérer des liens relationnels plus profonds entre les hommes, entre les femmes et « appeler » au respect de ce qui est féminin ou masculin. La variété des cultures suggère des coutumes, des rôles, des responsabilités différentes pour l’homme et la femme dans la société. Au niveau relationnel, que de changements et d’améliorations possibles ! Mais si l’identité sexuelle est polymorphe et ne dépend que d’une construction arbitraire de l’individu, nous ne rencontrons plus la vérité fondamentale exprimée dans les premiers chapitres de la Genèse. La différence sexuelle n’est pas seulement de nature biologique : elle est personnelle et corporelle. Elle souligne une relation immédiate entre tout être humain et Dieu, puisque l’homme et la femme sont créées à l’image et à la ressemblance du Créateur. Leur union également. Cette « nature » est le réel de l’être humain en tant qu’il lui est offert. Elle est un « don ». Autrement dit, chacun devient soi à travers la relation à un autre qui est différent en son corps sexué. La différence sexuelle, signe d’une relation plus profonde avec Dieu, ne devrait ni être niée ni exagérée, mais assumée en vue d’une croissance des relations personnelles dans la société.

Recueilli par Charles DELHEZ

Par Alain Mattheeuws
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Mardi 21 novembre 2006

Interview d’un autre style, par Olivia Raw.

Entre banalisation et dramatisation, parlons et discutons des enjeux bioéthiques récents.

Rebondissant sur l’entretien avec le Pr Cassiers paru dans Cathobel, il nous a semblé intéressant d’interroger le Père Alain Mattheeuws s.j.*

 

O.R. : Mères porteuses, euthanasie, enfants-médicaments, avancées dans la recherche sur les cellules souches... L'actualité en matière de bioéthique est assez agitée ces derniers temps. Qu’en pensez-vous ?

Que la recherche scientifique se développe à bon rythme ne me surprend pas car chaque science a son dynamisme. La biologie n’est pas une science morte. Elle suit depuis quelques années des chemins tellement neufs qu’avec un appui socio-économique important dans de nombreux pays occidentaux, elle s’engage « toutes voiles dehors » sur ce qui l’intéresse, est nouveau, prometteur et permet peut-être des découvertes. C’est la logique normale d’une science qui se développe. Ce qui est surprenant, c’est l’objet : cette fascination pour l’origine et la fin de la vie de l’homme. On devrait psychanalyser ce désir des chercheurs, dirait Monette Vacquin ! Par ailleurs, ce qui devrait davantage nous étonner et nous alerter, c’est d’abord le désir de maîtriser à tout prix toute chose, reflet d’une affirmation d’autonomie absolue de certains scientifiques ou manières de « se poser » de certaines sciences et de ceux qui en vivent, et ensuite l’incapacité juridique des Etats et des comités multiples de « cerner » les limites et de définir le bien commun de l’Humanité, enfin le refus d’entendre et d’intégrer les interpellations de type psychanalytique, philosophique et religieux. Les réflexions de type ecclésial et la doctrine catholique sont ignorées, rejetées ou passées sous silence.

O.R. : L’Eglise serait-elle toujours en retard ou a-t-elle des positions archaïques ?

C’est l’objection classique, un peu « bâteau » pour disqualifier une tradition réflexive qui a pourtant ses critères de noblesse et d’efficacité. N’est-ce pas à cause du « phénomène chrétien » que les universités ont été conçues et se sont établies dans l’horizon occidental. Comme le soulignait le Père Jean-Louis Bruguès, évêque d’Angers, ancien membre du Comité national d’Ethique en France, l’Eglise représente au niveau occidental l’une des traditions les plus anciennes de « sagesse » : au sens d’une raison au service de l’homme, de tout homme. Il y a des combats dans lesquels l’Eglise se veut partenaire, non pas d’abord au nom d’une Révélation divine particulière, mais par respect pour la dignité de l’être humain. Paul VI avait repris cette tradition et ce service de l’Eglise en disant qu’elle est « experte en humanité » : depuis son souci pour les mourants et les pauvres partout dans le monde (pensons à l’Afrique et à l’Asie) jusqu’aux débats bioéthiques les plus délicats : statut de l’embryon, questions de congélation d’embryons, clonage. Le chemin de l’Eglise, c’est l’homme dans toute sa grandeur et sa beauté. Les exigences éthiques de l’Eglise sont toujours fondées en raison : sans être toujours d’accord, un homme de bonne volonté peut essayer de comprendre avec son intelligence ce que l’Eglise dit pour qualifier et refuser l’avortement directement provoqué ainsi que l’acharnement thérapeutique ou l’euthanasie.

O.R. : Ce n’est pas l’image que l’Eglise a dans les médias, même catholiques, surtout quand on parle des positions du Magistère.

C’est tout le problème de l’image. Par définition, elle renvoie immédiatement à l’affectivité du sujet regardé et de ceux qui regardent : il y a peu de recul, peu de temps laissé à la « réflexion », On est impacté par l’image, on « ressent », on réagit sous le coup de l’image. C’est le plus souvent émotif. Si les questions et les enjeux ne se jouent qu’à ce niveau, « bonjour les dégâts ». On peut avoir le meilleur et le pire ! On dépend beaucoup de ceux qui construisent l’image, de la technique qui la produit, de ceux qui regardent et qui parfois veulent se voir dans l’image comme dans un miroir. Les enjeux de la vie et de la mort des autres ou de nous-mêmes ne sont pas des images : nous touchons à la « res », au réel, au corporel (à l’homme dans sa chair), au spirituel concret.

O.R. : Vous ne répondez pas à la question de l’image de l’Eglise ?

« Amour et vérité se rencontrent et s’embrassent », nous dit un psaume : toute image ne coïncide vraiment avec la réalité qu’à cette condition ; sinon elle ne rend pas compte de la réalité, elle reste virtuelle ou fausse le réel. Il nous faut travailler à ce que l’ image de l’Eglise puisse être vue dans sa totalité. L’annonce d’une loi éthique, d’une exigence morale devrait toujours être en surimpression d’un acte de miséricorde et d’amour. Se rappeler le commandement « Tu ne tueras pas » et voir des milliers d’enfants sauvés par les sœurs de Mère Théresa. L’Eglise est pour la vie, elle est du côté des petits et des pauvres. Elle parle d’une vie qui appartient à Dieu et qui est un don.

O.R. : N’est-ce pas des restes-fossiles du pouvoir que l’Eglise veut exercer sur le monde ?

Les chrétiens sont des hommes et des femmes toujours situés dans une société et une culture. N’ont-ils pas droit à la parole comme les autres ? N’ont-ils pas une conscience et un désir d’aimer au mieux comme les autres ? Nous ne sommes plus en régime de chrétienté. Cette culpabilisation (ou ce mal-être, cette « mauvaise conscience ») au sujet du pouvoir est fantasme d’un autre monde. La question n’est pas celle de savoir si l’Eglise veut imposer son pouvoir ou sa morale. La question est de savoir si l’Eglise sera respectée dans ses membres et dans la « bonne nouvelle » dont librement elle veut témoigner et parler. Le Concile avait parlé de la liberté religieuse. Jean-Paul II a axé de nombreux enseignements sur cette vérité : son combat spirituel était toujours d’ affirmer l’importance de la liberté religieuse. Le plus souvent aujourd’hui, l’Eglise parle et n’est pas entendue. Parfois, elle est réduite au silence. Ou bien sa parole est perçue comme un « non », un rappel des interdits.

En fait, c’est un « cri », le plus souvent d’impuissance, devant le mal que les hommes se font les uns aux autres : une supplication. C’est un cri qui ne peut pas être celui d’une désespérance, qui ne doit pas être interprété comme celui d’une Cassandre grecque : c’est un « cri vers Dieu et les hommes de bonne volonté ». Il s’agit d’une parole prophétique pour dire qu’il est encore possible d’aimer, de faire le bien, de respecter la vie, d’être heureux sur la terre. Le cri de l’Eglise vise aussi le bonheur de tous et pas seulement celui des chrétiens ou d’un « caste » d’hommes : les intellectuels, les riches, les politiques, les scientifiques, etc… Quand le Magistère crie par exemple « plus jamais la guerre », c’est une supplication : jamais une menace. « Où sont les armées du Pape ? » sinon parmi les myriades d’anges et de saints du ciel. De même dans les questions de bioéthique…

O.R. : On est impuissant par rapport aux avancées scientifiques. De toute façon, cela doit se découvrir et cela se fera, vous ne pensez-pas ?

Les travaux scientifiques ne se font pas par hasard. Il n’y a rien de fatal dans les découvertes humaines et dans les projets d’expérimentation et de recherche : nous ne sommes pas des fourmis ou des robots. Dans l’expérimentation et dans la recherche, la liberté des hommes intervient toujours. Ce n’est pas une « activité inéluctable ». Comme toute activité humaine, la recherche est un acte de liberté dirigée vers un domaine, au service de quelqu’un. Actuellement une avancée scientifique relève de l’ordre de l’option d’un groupe de chercheurs. Elle est programmée, c.-à.-d. voulue institutionnellement et soutenue politiquement et financièrement. Ces choix-là dessinent un visage pour nos sociétés. Ils peuvent nous déterminer. Prenons un exemple : la recherche sur l’embryon humain est fascinante et nous livre des problèmes complexes. On peut penser que pour l’urgence de la planète, les recherches de médicaments pour lutter contre le paludisme seraient plus utiles. La faim dans le monde est une question plus brûlante que l’amère souffrance de la stérilité. Le sort de millions d’enfants est plus lié à nos choix que nous ne le pensons.

O.R. : Des avancées scientifiques ont été annoncées en Corée du Sud et en Grande-Bretagne, les Etats-Unis débattent de la recherche sur les cellules souches. Et pour la première fois en Europe, deux bébés-médicaments sont nés dans notre pays. Faut-il s’inquiéter de cette évolution si rapide ?

Cherchons à éviter de tomber dans l’ inquiétude ou les angoisses existentielles. Mais évitons aussi de nous endormir en croyant que « nous sommes dans le meilleur des mondes ». Ce serait une illusion et un manque de responsabilité. Les agriculteurs du Sahel ou du Sud de la France peuvent s’inquiéter à propos d’une sécheresse prochaine. Pourquoi les chrétiens ne pourraient-ils pas s’inquiéter de l’avenir de l’humanité ? Face aux progrès de la science, le discours ambiant nous anesthésie toujours en disant que tout va s’arranger, que les nouvelles techniques pourront tout résoudre, que la science et que l’homme sont tout puissants. Cette illusion profonde est à dénoncer. Aucune découverte n’est automatiquement un gage de progrès, une avancée morale, ou une source de bonheur.

L’inquiétude morale est légitime. Elle est nécessaire aussi. Dans de nombreuses situations, nous agissons en fonction d’un « ciel de valeurs ». On peut être inquiet à juste titre devant certains événements qui menacent la paix, brisent la vie d’autres êtres humains. Ce type d’inquiétude honore la conscience morale et la dignité de l’homme qui la vit. L’inquiétude morale est une sortie de soi pour penser à l’autre, s’ouvrir à sa vie et à sa condition physique, psychique, morale et religieuse.

Les évolutions actuelles peuvent inquiéter l’homme de bonne volonté, quand l’homme et le respect de sa dignité intime ne sont plus respectés ni compris, passent au deuxième plan, ne sont plus un critère fort de référence. Pas de science sans conscience : si l’évolution est si rapide, demandons-nous ce qui la guide, la finance, la sous-tend implicitement, et considérons ce qu’elle vise et quelle est la part de la noblesse de l’homme qui demeure ? La promotion en Belgique du « Kit euthanasie » est un bon exemple.

O.R. : La Belgique est-elle un lieu particulier ? Il semble ces dernières semaines que beaucoup d’événements s’y précipitent ?

Il n’est pas besoin d’être un « politologue » averti pour comprendre que la précipitation du gouvernement dans ces domaines d’éthique personnelle et sociale, est une revanche face aux prises de position des gouvernements antérieurs. Les brouillages communautaires nous rendent ridicules aux yeux du monde, mais ils servent aussi à nous masquer les vrais problèmes : le sens du vivre en commun. Si l’individualisme ambiant est promu comme une valeur absolue, ne nous étonnons pas si nous devenons violents, incapables d’accueillir les étrangers, résolus à ne plus respecter les communautés différentes. Que la loi de la jungle règne, et JE vivrai ! L’humanisme très à l’honneur dans les débats idéologiques revêt de nouveaux visages : ne sont-ils pas des masques qui cachent nos nudités de sens et la vacuité de nos vies ?

La Belgique est un carrefour pour l’Europe. De nombreux groupes savent l’importance symbolique et stratégique de ce qui se passe à Bruxelles, surtout du point de vue juridique. Ce qui passe à l’Europe devrait passer dans les législations nationales. S’il y a un vide juridique ou une faiblesse politique, elle a actuellement plus de retentissement à Bruxelles.

Mais plus important : l’atonie de la morale laïque et des réactions religieuses devant la crise de sens est le plus étonnant chez nous. Ne plongeons pas dans le militantisme, mais le silence est signe de mort ou de complicité dans des questions aussi graves. Regardons ce qui est écrit, parlé, nommé dans ces domaines et l’on s’étonnera de la pauvreté de l’Eglise et des institutions. Sommes-nous à ce point aveuglés par la culture ambiante si peu favorable à la vie ?

O.R. : On a parfois l'impression que les pouvoirs législatifs sont dépassés par les événements et ne parviennent plus à suivre l'évolution. Est-ce exact ?

Un « vide juridique » sur une question nouvelle peut être une tentation pour poser certains actes en toute impunité. Par ailleurs le droit ne sert pas à « justifier » a posteriori les actes que l’on pose ou que l’on veut poser. Puisque la loi n’existe pas, je puis le faire. Il y a des lois non écrites qui règlent la conscience humaine. Par ailleurs, pour éviter de blesser le bien commun, et en référence à ce bien commun, des lois doivent être énoncées et édictées. Si elles sont justes, elles feront du bien.

Les lois sont nécessaires, mais pas suffisantes. Elles ne sont pas nécessaires dans tous les domaines et leur nombre peut être limité. Je m’explique : plus une civilisation perd ses références ultimes, plus elle a besoin de lois pour « régler le bien commun ». Une personne « noble » a ses lois à l’intérieur d’elle-même, dans son cœur. Il y a des évidences qui ne doivent pas être mises par écrit : ce qu’on appelle la loi non-écrite. Quand on perd le sens et l’évidence des lois non-écrites, on est obligé de faire des lois écrites. De plus, quand il y a trop de lois, les hommes ne les observent plus ou n’y parviennent plus. Les vrais moralistes ne multiplient pas les lois, mais s’attachent à révéler celles qui sont inscrites dans le cœur de l’homme. « Fends le cœur de l’homme et il en sortira un soleil », dit souvent Sœur Emmanuel en rapportant un proverbe égyptien.

Il existe un décalage entre les pouvoirs législatifs et les avancées de la science. Des ajustements sont nécessaires. Mais je ferais deux observations : ce qui est légal n’est pas toujours moral, surtout si le droit ne se fonde pas sur une vision de l’homme transcendante ; il faut éviter d’édicter des lois immorales, qui ne respectent pas ce qu’est l’homme et le bien commun ; par ailleurs, le pouvoir législatif, dans son travail concret, doit anticiper les conséquences de ce qu’il énonce, mais ce ne sont ni les conséquences heureuses ni les conséquences malheureuses qui attestent qu’une loi est moralement bonne.

O.R. : Quelle est votre opinion au sujet de ces deux bébés-médicaments dont on a annoncé la naissance dans notre pays, il y a quelques jours ?

Aimons et respectons « pour eux-mêmes » ces enfants qui viennent de naître. Car tel est leur statut : un être humain est une fin en soi. Il ne peut jamais devenir un objet, un instrument de nos désirs même les meilleurs. On ne fait pas un enfant : on l’accueille tel qu’il est. Le terme « bébé-médicament » exprime une mauvaise intention de ceux et celles qui l’ont désiré, conçu et enfanté dans ce but. Sous le couvert d’une générosité, ils risquent de ne vouloir ni accepter ces enfants gratuitement, « pour eux-mêmes ». Chaque être humain est unique et il faut éviter de le réduire à un projet extérieur à lui-même, même généreux. Bébé-médicament, bébé-prothèse, bébé-clone : dans ces cas de figure, l’enfant n’est pas voulu pour lui-même, mais comme un moyen de « résoudre un problème ». On réduit son « mystère » en « problème » : on s’épuise à savoir comment l’obtenir selon l’attente et le modèle voulu, il faut qu’il ait les bonnes caractéristiques, etc.

Ajoutons à ces indications ce que l’on ne dit pas : pour obtenir un vrai bébé-médicament, il faut en produire plusieurs, les observer, les trier, ne prendre que ceux qui potentiellement seront utiles à la thérapie future, ne réimplanter que ceux-là. Que fait-on des autres ? La venue à l’existence est ainsi conditionnée par des caractéristiques purement biologiques. Cet a priori témoigne de l’imperfection de ce type d’acte médical et du manque de respect de l’enfant à naître et de ceux qui ne naîtront jamais. Personne ne discute plus de l’immoralité du Diagnostic préimplantatoire et de la sélection d’embryon qu’il comporte méthodologiquement en soi. A croire que personne n’a lu les livres de Testart sur l’eugénisme « mou » ou que les comités nationaux d’éthique n’ont rien dit sur ce sujet

Je ne pense donc pas que cette technique soit un progrès médical (on pourrait chercher plus dans le sang des cordons ombilicaux). Elle ne respecte pas les enfants triés. Elle induit une « instrumentalisation » de l’enfant qui naît, de la notion de fratrie. Ceux qui la pratiquent exercent un pouvoir qui ne leur appartient pas.

O.R. : N'avez-vous pas l'impression que l'être humain est en train de jouer à l'apprenti sorcier?

La recherche n’est jamais sans risque, mais dans de nombreux domaines de la bioéthique, on prend consciemment des risques, et je crois que souvent l’on ne respecte pas la dignité de l’être humain. Ne jetons pas le discrédit sur des personnes ou sur des scientifiques, mais n’ayons pas la naïveté de croire que les actes posés en laboratoire, dans les cliniques ou dans les universités, sont neutres et qu’ils ne sont pas emportés par des dynamismes qui les dépassent mais auxquels ils collaborent de fait. La fascination pour les débuts de vie et l’exacerbation des désirs nous font oublier le principe de réalité. A la lumière de ce principe, nous devrions être plus prudents en tout ce qui concerne l’expérimentation humaine. Je ne parlerais pas d’apprenti sorcier, mais d’abus de pragmatisme, de totalitarisme de la pensée uniforme, d’émotivisme ou de primauté de l’économique sur l’humain et le bien commun. Sous le couvert d’une générosité humaniste, chacun fait ce qu’il veut.

O.R. : Que pensez-vous de l’interview de Monsieur Cassiers ?

Par respect pour lui, je dirai peu de choses. Pourtant, il me faut avouer que je ne partage pas du tout son point de vue et que je trouve son discours lénifiant et hors de la réalité. Ce qu’a dit Mr Cassiers tombera dans les oubliettes de l’histoire tout en ayant fait du tort autour de lui ces jours-ci.

O.R. : Finalement quels sont les points essentiels de ces problèmes nouveaux ?

Ces points sont les « personnes-mystères », les personnes-dons, celles dont on parle le moins en disant de manière pudique : il y a une question éthique ! La question éthique est évacuée ou noyée dans une « procédure » d’arguments « pour et contre » qui sont censés donner une solution. Ce qui est nié, c’est le caractère « différent » et « humain » de l’embryon humain. L’enjeu est donc bien celui du statut de l’embryon humain et du respect intangible qu’on lui doit.

Un a priori régulier est celui de l’utopie du progrès. L’homme s’affirme le plus souvent dans une autonomie absolue qui fait fi du respect des autres, du jeu démocratique, de références transcendantes. Le « droit de Dieu », selon l’expression d’un philosophe célèbre, n’est plus respecté. Dieu n’a plus voix au chapitre : la question de la création (tant au point de vue philosophique que théologique) est évacuée au profit d’un pragmatisme efficace : si je parviens à le faire, c’est bon. Si c’est bon pour mon couple, c’est bon.

L’objectivité d’un acte ou d’un ensemble d’attitudes qui puissent se fonder en raison, par la mémoire et portant une signification qui transcende la vie humaine (la souffrance et la mort, par exemple) n’est plus fort respectée ni entendue.

Par Alain Mattheeuws
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Mardi 21 novembre 2006

Entretien avec le Père Alain Mattheeuws. Il vient de publier un livre sur l’accompagnement spirituel et une réflexion sur les vocations : « Conduits par l’Esprit Saint » (Cahiers de l’Ecole Cathédrale, Ed Parole et Silence).

1. Pourquoi avez-vous écrit ce livre ? Quelle est son histoire ?

En dehors des réseaux de formation, l’accompagnement spirituel n’est pas une tâche fort reconnue ni une mission « spectaculaire » dans l’Eglise. C’est un trésor caché qu’il me semblait bon de mettre en évidence en ces temps d’évangélisation et d’écoute plus intense de l’Esprit Saint. Il s’agissait à la fois de répondre à des questions simples et directes (1è partie) et d’offrir une réflexion de théologie spirituelle sur cette relation ecclésiale (3è partie) en unifiant ce charisme à la grâce baptismale. Le centre du livre explicite le souci du livre : comment accueillir au sein de l’Eglise et de la famille (p.64-102) les différents appels de Dieu qui résonnent encore ? La question délicate des ministères et des charismes, de l’accueil des dons de Dieu, est toujours « située » dans un terreau particulier : un cœur qui écoute, une personne ou une communauté « en exil » ou « en exode », un combat spirituel particulier, une suite et une identification à l’un des visages du Christ de l’Evangile. Cet ouvrage s’adresse à tous ceux et celles qui perçoivent que leur vie peut être une aventure spirituelle et qu’elle est le lieu privilégié d’une rencontre et d’une amitié avec Dieu grâce à l’Esprit Saint.

2. Si chaque chrétien souhaitait l’aide d’un accompagnateur spirituel, il n’y en aurait pas assez ! A qui suggérez-vous de faire appel à un accompagnateur spirituel ? Un frère ne peut-il pas prendre soin de son frère ou de sa sœur ?

Tout en donnant des traits spécifiques de la direction spirituelle, j’ai cherché à montrer combien les formes de soutien et d’accompagnement sont bien variées et qu’il n’y a pas qu’un seul modèle. Cette richesse exprime la réalité de l’Eglise-famille ou l’Eglise-communion dans laquelle le baptisé n’est jamais seul et ne peut pas se penser seul dans son aventure spirituelle. Pour celui qui a goûté la présence de Dieu dans sa vie, quoi de plus normal que de continuer à Le suivre et à chercher à comprendre sa volonté. Nous pouvons et nous devons nous aider plus régulièrement à marcher vers Dieu. Plus concrètement, celui (celle) qui a une vie de prière régulière, a besoin de certains dialogues et conseils. De même, au moment des décisions importantes de la vie, l’accompagnement peut aider le chrétien à les prendre et à les vivre « dans le Seigneur ». Enfin, des questions plus radicales concernant la foi et les mœurs suscitent le désir également d’un accompagnement.

3. Vous dites que plus fréquemment qu’on ne le pense, des adolescents avouent leur désir d’une vocation consacrée. Comment réagissez-vous ? Que lui conseillez-vous ?

Dans la pastorale des jeunes, particulièrement la catéchèse de la confirmation, on peut observer l’expression de ces désirs, l’élan d’une question, la maturation d’une réponse et d’une décision. Que la question surgisse me semble normal dans la vie chrétienne. C’est un signe de santé et de l’action de l’Esprit ! Quelques verbes pour réagir : écouter avec attention, rendre grâce pour la beauté de tout appel, inviter à la discrétion et à la patience, dynamiser la vie chrétienne et sacramentelle ordinaire, insister sur la liberté de la réponse, faire aimer l’Eglise telle qu’elle est.

4. Vous suggérez qu’un adolescent puisse avoir un accompagnateur spirituel ; n’est-il pas plus judicieux avant 18 ans de parler d’une attention éducative ?

L’attention éducative, la catéchèse, les engagements d’un jeune ne s’opposent pas à la prise de conscience personnelle d’une amitié avec Dieu appelée à grandir et à se développer. A l’âge des confidences, pourquoi refuser à un jeune de parler de cette amitié et de réfléchir à ce qu’elle signifie ? L’âge adulte de la foi n’est pas le même que celui que définissent nos sociétés. L’accompagnement prend des modalités diverses suivant les âges et les questions posées, mais son contenu est essentiellement la foi du baptisé. Comment vivre sous le regard de Dieu ? lui offrir sa vie concrète ? choisir Sa vie ? Tels sont les enjeux. Entrer dans une relation d’accompagnement est un signe de maturation de la vie chrétienne qui prend conscience d’elle-même. Ne réservons pas cette expérience au monde adulte.

5. Dans la crise des vocations, pensez-vous faire avancer le débat ?

Aux lecteurs et aux formateurs de le dire après lecture de ces pages et ces réflexions ! J’insiste cependant sur certains points qui me paraissent incontournables : Dieu appelle encore et toujours, la famille doit être un lieu d’écoute et de confirmation d’un appel; prendre le temps d’accompagner un appel signale un respect de Dieu et de l’homme. Sous le signe de l’espérance, je souligne que nous sommes dans un vrai combat spirituel dont il convient de comprendre les enjeux et pour lequel il faut utiliser les « armes de lumière » du Christ lui-même. Nous n’avons pas encore compris (ni résolu) tout à fait la crise des vocations et il nous faut chercher les lieux de l’Ecriture où le Christ lui-même peut nous révéler ce qu’il veut et ce qu’il donne pour aujourd’hui. Si nous pouvions comprendre avec plus de profondeur le lien « nuptial » qui fonde la relation du Christ et de son Eglise, nous verrions plus clair dans l’observation, le discernement, l’accueil, l’accompagnement des vocations. Toute vocation tend vers la découverte qu’a faite Thérèse de Lisieux : au cœur de l’Eglise ma mère, je serai l’amour.

Propos recueillis par R. de Dinechin.

Par Alain Mattheeuws
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Vendredi 17 novembre 2006

Professeur à l’Institut d’Etudes Théologiques de Bruxelles, le P. Alain Mattheeuws a participé comme expert au Synode sur l’Eucharistie. Voici le texte de l’interview faite par l’abbé Philippe Mawet dans le cadre de l’émission radio « Le Cœur et l’Esprit » à la RTCB le dimanche 6 novembre 2005

 

D’une façon générale, quelles sont vos impressions après avoir participé, de l’intérieur, à toutes les sessions d’un synode ? Quel(s) visage(s) d’Eglise se dégage(nt) d’une telle expérience ?

 Je n’ai pas d’éléments de comparaison puisque, comme pour plus de la moitié des évêques et des experts, c’était notre première expérience synodale. Le nombre des participants était très élevé. J’ai été fort sensible aux soucis exprimés librement par ces évêques qui sont vraiment des pasteurs liés à leur peuple, à leur culture, à leur Eglise particulière. Cette particularité est comme un défi pour eux : il s’agit non seulement d’apprendre à se connaître et à s’estimer, mais de faire l’effort de saisir les questions posées « ailleurs » dans l’Eglise par la célébration de l’eucharistie. Dire que c’était un temps fort fraternel, c’est dire ce travail de prise de conscience des enjeux non seulement de sa région, mais de l’Eglise universelle. Les débats étaient ouverts, directs, dans le respect des différences parfois notables de théologie et d’options pastorales. A travers chaque participant, il y a un visage de l’Eglise. Mes impressions sont mélangées : l’Eglise me paraît jeune, dynamique, pleine d’élan sur la terre. Elle est aussi face à des défis redoutables, des inquiétudes, des impuissances incontournables : faim et soif de Dieu, faim et soif de justice, faim et soif d’une liturgie adaptée, faim et soif de serviteurs de l’eucharistie.

 

Quel est l’enjeu essentiel que vous avez perçu par rapport au thème choisi ?

Ce qui m’apparaît comme le mouvement le plus intérieur, profond et fort, des interventions et de la dynamique du Synode, c’est le désir de laisser l’eucharistie être le mystère central de la foi. Ainsi toute tentative d’instrumentaliser l’eucharistie (en faire un instrument d’unité au lieu d’un fruit de l’unité par exemple), de l’idéologiser à gauche ou à droite, de la réduire à tel ou tel aspect est « petit à petit » comme écarté, mis de côté parfois maladroitement. Dans une analyse sociologique, certains ont parlé de recentrement, de réajustement. De fait, je crois percevoir, à travers des motivations bien différentes, parfois ambiguës, le désir de laisser Dieu être Dieu parmi nous (« Emmanuel ») pour en éprouver les conséquences et en vivre, même s’il faut renoncer à ses propres idées : le retour au latin, les règles, l’inculturation à outrance, les concepts théologiques.

 

Quel était votre rôle en tant qu’expert au sein du Synode 2005 consacré à l’eucharistie ?

 Les experts sont nommés par le pape et sont au service du secrétaire général du Synode. Il y a variété d’experts selon les langues et les compétences. Dans le déroulement du Synode, nous assistions à toutes les séances générales et étions témoins de toutes les interventions. Chacun de nous avait par ailleurs l’un ou l’autre thème à suivre pour mémoriser in vivo ce qui était dit, discuté, affirmé dans la grande aula. Le premier travail était donc un travail d’écoute et de discernement des enjeux pour les mettre en mémoire et permettre l’élaboration du deuxième rapport (relatio) du Cardinal A. Scola : synthèse des questions et des enjeux des interventions. Ce travail était vaste et austère.

Une autre phase pour chacun d’entre nous fut la participation aux circuli minores : sous-groupe linguistique de 15 évêques, deux ou trois experts, un observateur, un frère séparé. Discussion thématique, échange informel, élaboration des propositions. Avec deux autres experts, j’étais dans un sous-groupe de haut niveau théologique, très ouvert, discutant de points fondamentaux avec des évêques de tous les continents. La parole nous était donnée facilement non seulement pour répondre à des questions mais même pour en susciter. Durant la phase des amendements et propositions, nous pouvions proposer à l’un des évêques de prendre en charge l’une ou l’autre de nos suggestions. Donc, travail dynamique, parfois en tensions puisque les problématiques culturelles et ecclésiales étaient fort diverses.

Ensuite, vient la phase des « propositions » où nous sommes invités à donner notre avis sur les « meilleures propositions », susciter des formules plus synthétiques, intégrer les modi (c’est-à-dire les amendements ou améliorations au texte). En un WE, il a fallu passer ainsi de 187 propositions aux 50 finales. En deux jours, il convenait d’intégrer ou pas plus de 500 modi. Rappelons cependant que ce sont les évêques qui font ce travail et prennent les décisions.

 

Au terme de cette année (2004-2005) consacrée à l’eucharistie, quelles étaient les raisons et l’actualité du choix de ce thème ?

C’était à la fois une belle manière de conclure l’année que de rendre grâce ensemble pour ce grand mystère. C’était aussi une manière de partir en « mission » : l’eucharistie finale, célébrée le dimanche de la mission universelle et marquée des cinq premières canonisations de Benoît XVI en fut une illustration.

L’actualité de ce thème me semble être la suivante : dans l’eucharistie se cristallisent tous les enjeux, les défis, les divisions, les grâces de la vie ecclésiale. L’Eucharistie telle qu’elle est célébrée, réfléchie, vécue est un révélateur de ce que vit l’Eglise. En quel sens l’Eglise fait-elle l’eucharistie et réciproquement jusqu’à quel point l’eucharistie fait-elle l’Eglise surtout pour les millions de chrétiens qui ne peuvent pas y participer régulièrement ? Ce retour au cœur du mystère pascal permet à chacun de mesurer comment il se laisse entraîner dans le mystère pascal, quels sont ses résistances, ses élans, ses grands désirs, ses peurs. Terminer l’année de l’eucharistie par ce synode, c’est accepter de ne pas avoir sa propre idée sur l’eucharistie mais l’approfondir en écoutant l’expérience spirituelle d’autres Eglises. Cet approfondissement n’aboutit pas nécessairement à de nouvelles doctrines, à un langage totalement renouvelé, mais à un désir de vivre en vérité de l’eucharistie.

 

De cette vision universelle que permet un synode, comment apparaît aujourd’hui la ou les pratique(s) de l’eucharistie ?

Dans les lieux où l’Eglise est persécutée ou minoritaire, les évêques témoignent de la force qu’est l’eucharistie pour la vie personnelle et ecclésiale. Certains témoignages qui nous ont été offerts (Ruanda, Brésil, Russie, Chine) nous montrent une grande vitalité, un corps à corps direct et non légaliste avec le mystère pascal, une relation immédiate avec le Seigneur présent dans l’histoire humaine.

Il y a aussi des contrastes violents entre des Eglises particulières qui ont de grands désirs de se rassembler, qui ont faim de l’eucharistie, qui y passent du temps et s’engagent culturellement et d’autres Eglises où les rassemblements sont plus difficiles, de même que les problématiques et les perspectives d’avenir. L’Occident se heurte frontalement aux conséquences de la sécularisation

 

Quelles sont les grandes questions et les grands défis qui apparaissent d’un tel tour du globe ?

Elles sont nombreuses. En voici quelques-unes.

Comprendre l’articulation entre la Cène, la Pâque juive et le mémorial que nous en faisons dans nos célébrations eucharistiques.

Articuler avec justesse la vérité du Mystère pascal qui est à la fois banquet nuptial (irruption de l’éternité dans notre temps, ciel sur la terre) et sacrifice (participation gratuite au don que le Christ a fait de lui-même jusqu’à la mort et la résurrection).

Se mettre dans une dimension universelle, c.-à.-d. comprendre à partir de notre réalité personnelle la justesse de pratiques liturgiques différentes dans les divers lieux du patriarcat latin d’abord puis dans les célébrations d’autres rites.

Comprendre la vérité sacramentelle du célibat sacerdotal et la situer par rapport à la vocation au mariage.

Dans certaines Eglises, l’appréhension de ce qu’est le prêtre et surtout le presbyterium autour de l’évêque, doit être approfondie. Quand on parle de « ministres du sacrement », comprend-on la valeur de signe permanent qu’est tout prêtre dans une communauté.

Situer les pratiques dévotionnelles avec justesse et rectitude en harmonie avec l’acte du Christ : processions, adoration, vénération des icônes. La perspective liturgique et l’importance théologique du triduum pascal m’apparaissent déterminantes.

L’eucharistie est source et sommet de la vie et de la mission de l’Eglise. C’est la place ordinaire de l’eucharistie dans cette vie et cette mission qui doit être explicitée : spiritualité, « figure eucharistique » concrète, unification du cœur, vie de grâce.

 

Il apparaît, dans certaines conclusions, qu’on assiste plus à un statu-quo qu’à de nouvelles orientations par rapport à l’eucharistie : est-ce votre avis ? Peut-on parler d’un « retour du balancier » par rapport à des pratiques jugées trop déviantes ?

L’année de l’eucharistie a déjà suscité de nombreuses publications et interventions dans toutes les parties du monde. Jean-Paul II avait publié une encyclique relativement originale mais qui ne reprenait pas tous les traits de la doctrine générale. La frustration vient de l’attente erronée ou bien de l’incompréhension des enjeux qui restent difficiles. Si des solutions aussi claires que ne le pensent certains médias étaient possibles et bonnes, si elles étaient clairement de l’Esprit saint, elles auraient été prise ! N’en doutons pas.

Sur certains points de doctrine, il y a eu approfondissement, partage d’expérience, assentiment ou prudence nouvelle. On a vu également, ce qui est très important, que les voix légalistes ou pessimistes, si elles sont tonitruantes parfois, ne représentent pas le sentiment général des pasteurs. La réforme liturgique était un souci, mais nous avons entendu des interventions classiques, prudentes, ouvertes, positives sur l’importance des objectifs de Vatican II. Même si la mode est au compendium, dans le fond, chacun sait que ce n’est pas un livre qui change les cœurs : c’est l’Esprit et la grâce qui surgit de l’eucharistie.

C’est dans l’articulation sacrement-morale que les enjeux sont décisifs et délicats : le service des pauvres et de la vie (eucharistie et vie politique), la communion des divorcés-remariés, la communion entre chrétiens séparés, le service ecclésial rendu par les prêtres. Ces 4 thèmes délicats ont été discutés. On a avancé légèrement pour l’un et pour l’autre. Les évêques ont réaffirmé plus ou moins ensemble la position actuelle pour ces thèmes car il n’y avait pas d’alternatives théologiques et pastorales mûres et prêtes pour la discussion. Pour la découverte de « solutions » nouvelles et réalistes, il faudrait partir de l’aspect « dynamique » de l’eucharistie, comme dirait Benoit XVI. Il faudrait plus réfléchir la dimension de l’Acte du Christ Sauveur pour tous les temps.

 

Mais un « statu quo » n’est jamais bon

Il y a plus qu’un « statu quo » : il y a une vie et un dynamisme dans ce qui a été échangé et assumé ensemble par les évêques. On ne mesure pas assez les différences culturelles, psychologiques, théologiques en présence et le lent travail qui est opéré dans les esprits et dans les cœurs. Les évêques perçoivent les chemins de miséricorde nécessaires, les options liturgiques potentielles, la puissance du Christ dans l’histoire. Il faut attendre l’heure de Dieu pour qu’elles prennent chair dans nos vies si différentes. C’est un Synode et non pas un Concile. Donnons un exemple de type liturgique et qui rende raison d’un souci légitime de régions différentes : si, pour certains, la pratique du jeûne eucharistique devrait être remise à l’honneur afin de mieux goûter et respecter la présence de Jésus et de communier avec les pauvres, pour d’autres, c’est la justice qui apparaît le fruit et la condition de la vérité de l’eucharistie : ne demandez pas de jeûner à ceux qui déjà risquent de mourir de faim et qui font des kilomètres pour assister à l’eucharistie.

 

Que pensez-vous de la publication des propositions ? Elles étaient destinées au pape. Souvent, le secret était rompu, mais lorsqu’on en prend connaissance, on est déçu ?

La publication des propositions est une bonne chose. Elle a été voulue par le pape. Elle est à double tranchant comme la plupart de nos actes. On peut l’interpréter de plusieurs manières. Ces propositions sont hétérogènes. Leur importance relative est très variable (puisque par ailleurs nous ne savons le nombre de voix qu’elles ont recueillies). Mais cette publication livre un « certain » état de la question. Je crois qu’elles témoignent de la connaissance existentielle et claire qu’ont les évêques de certaines difficultés, de leur souci pastoral pour tous (des migrants aux malades), du désir de vivre le mystère eucharistique plus en profondeur.

La publication des propositions est une bonne chose. Elle a été voulue par le pape. Elle est à double tranchant comme la plupart de nos actes. On peut l’interpréter de plusieurs manières. Ces propositions sont hétérogènes. Leur importance relative est très variable (puisque par ailleurs nous ne savons le nombre de voix qu’elles ont recueillies). Mais cette publication livre un « certain » état de la question. Je crois qu’elles témoignent de la connaissance existentielle et claire qu’ont les évêques de certaines difficultés, de leur souci pastoral pour tous (des migrants aux malades), du désir de vivre le mystère eucharistique plus en profondeur.

Elles montrent humblement la pauvreté et l’impuissance de l’Eglise face à certains problèmes. C’est déjà arrivé dans l’histoire de l’Eglise et il faut parfois du temps pour trouver la solution adéquate ou une formulation juste du Mystère. Pourquoi le nier ou s’en offusquer ? Quand la foule était rassemblée et qu’il était question de devoir donner à manger à tous ces gens, les disciples étaient bien inquiets. Surtout que le Seigneur lui-même leur avait dit : « donnez-leur vous-même à manger ». Une question difficile est toujours une occasion pour les membres de l’Eglise de venir avec leurs victuailles dérisoires et de faire confiance en l’action du Christ et de son Esprit. Pour certaines questions, nous sommes à cette étape. Il faut la vivre en paix et poser un acte de confiance dans le Christ. C’est le sens de l’envoi à la fin de l’eucharistie.

 

Du point de vue théologique, qu’avez-vous remarqué comme faiblesses ?

Après lecture des propositions et expérience faite, il y aurait beaucoup à dire. Je ferais trois observations :

a. Une méconnaissance ou une amnésie concernant le mouvement liturgique qui a aboutit à la réforme conciliaire. Beaucoup de chrétiens en vivent et en sont heureux, mais ils ne savent pas pourquoi on célèbre ainsi maintenant et différemment d’il y a 50 ans. Cela vaut aussi pour les membres du Synode. Ceux qui regrettent le passé ou qui ont été blessé par des abus ou des erreurs, n’en savent pas plus. De part et d’autre, la nouveauté de la transcendance du Christ n’est pas perçue en profondeur et souvent le critère des deux commandements de l’amour n’est pas inscrit dans l’acte ou le jugement liturgique.

b. Dans la prise de conscience de la place incontournable du ministre de l’eucharistie, de la répartition des prêtres et de la question des vocations sacerdotales, on raisonne à partir du « manque » et non à partir de ce que Dieu donne déjà ou est en train de donner. Les critères restent extérieurs, utilitaristes et de militance. Les collaborateurs de l’évêque ne sont pas assez perçu comme un corps (un presbyterium), et le don du célibat est défendu encore de manière extrinsèque au sacrement de l’ordre Il est le plus souvent désarticulé du lieu où ce don est offert et éduqué (la famille, les cellules d’Eglise). Dès lors, il est peu mis en lien avec la vocation au mariage et n’éclaire pas la possibilité de ce sacrement d’être « transformé » par la grâce de l’ordination sacerdotale. Cette observation vaut pour l’Orient comme pour l’Occident.

c. Dans de nombreuses interventions ou interprétations médiatiques, il me semble qu’il y a confusion entre le respect et le sens du sacré et ce qu’est la sacramentalité d’un geste ou d’un objet. Certains conservent ou développent un sens païen, latin au sens historique du terme, du sacré. La désarticulation de la foi des chrétiens par rapport à la racine juive ne peut qu’engendrer ce type de phénomène. Il y a un sacré qui est l’exact opposé du sécularisme : il est tout aussi nocif pour la foi. Les deux pôles se nourrissent mutuellement dans une dialectique pratique et pastorale que l’on peut voir avec surprise dans les jeunes générations ou dans certains mouvements d’Eglises.

 

Comment insister sur l’eucharistie dans un contexte où les « ministres de l’eucharistie » sont de moins en moins nombreux ? Est-ce là une caractéristique occidentale ? Quelle pastorale envisager pour les vocations ? Pourquoi avoir refusé d’élargir les conditions d’accès au sacerdoce ministériel ?

Nous avons oublié que l’eucharistie exprime de manière indépassable sur terre la joie du ressuscité : elle se célèbre par définition le jour du Seigneur. C’est dans un contexte où le dimanche sera mieux compris dans toutes ses dimensions que la célébration sera plus vraie et que certaines questions pratiques se poseront différemment ou ne se poseront plus. L’enjeu est la consécration du temps de l’homme. C’est d’ailleurs la denrée rare et précieuse. La faim de l’eucharistie ne surgit pas dans n’importe quel contexte. C’est ainsi qu’il faut accepter et vivre nos pauvretés et nos richesses sur la terre. Le Seigneur ne nous a pas promis un « quota » de prêtres fixé par la commission européenne ou par le Vatican.

Les évêques ont ressenti douloureusement la question du manque de « ministres de l’eucharistie ». Mais les situations régionales et les raisons sont bien différentes. En Amazonie, les chrétiens reçoivent une fois ou deux par an la visite d’un prêtre et ne peuvent pas se déplacer comme dans le Brabant wallon. Au Brésil, la communion au corps du Christ différencie les réunions communautaires catholiques des immenses rassemblements évangélistes ou des sectes. Ces questions ne sont donc pas ignorées ou méprisées. Ce fut d’ailleurs, à mon humble avis, un des tournants du Synode que de se centrer sur les vocations et sur les prêtres. Les réflexions et les suggestions sont classiques et vont dans le sens d’une meilleure formation des futurs « ministres » et dans une plus grande conscientisation du peuple de Dieu à cette thématique. Le nœud de la question, c’est la foi du peuple de Dieu en son Seigneur qui peut lui offrir des « pasteurs selon son cœur ».

 

Mais pourquoi le refus de l’ordination d’hommes mariés ?

La question n’a été abordée que dans 3 ou 4 circuli minores sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de « viri probati » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique », de « grâce », du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas « située » anthropologiquement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment.

La question n’a été abordée que dans 3 ou 4 sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de «  » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique », de « grâce », du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas « située » anthropologiquement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment.

 

Quelles « nouveautés » attendre d’un tel synode ?

La vraie « nouveauté » comme dit la proposition 3, c’est le Christ. Si ce synode permet de mieux observer la présence du Christ dans notre histoire personnelle, dans celle de nos communautés et dans le monde : c’est gagné. Mais il ne suffit pas d’observer le Christ, il faut « être nouveau » avec Lui : entrer dans son corps, être « par lui, avec lui et en lui » offert au Père. Cette considération me permet d’indiquer que si la charité ne grandit pas, la « nouveauté » n’est pas encore advenue : c’est un critère de l’eucharistie. Qu’elle soit clairement articulée à un changement de vie et que ses implications morales sociales et personnelles soient joyeusement perçues. L’Eglise doit servir le Christ. Elle ne peut pas faire mémoire de son acte sauveur sans être changée elle-même, sans être réévangélisée.

 

Et que pressentez-vous comme points à venir ?

Je ne suis pas « prophète », mais je peux livrer un sentiment. On peut les attendre dans trois domaines : l’enseignement doctrinal, l’art de célébrer, les options pastorales.

a. Du point de vue doctrinal : une meilleure compréhension de l’action du Christ dans nos célébrations ; une plus grande interpénétration de la Table de la Parole et de la Table des dons eucharistiques, une meilleure articulation de l’eucharistie avec les sacrements de l’initiation chrétienne, et avec les sacrements de la mission de l’Eglise (l’ordre et le mariage), un approfondissement du « pourquoi » de la réforme liturgique, une unification de deux significations eucharistiques peu harmonisées jusqu’à présent : le banquet, le repas de noce, et le sacrifice du Christ, le don entier de lui-même au Père ; l’importance de l’épiclèse et du rôle de l’Esprit saint dans l’acte eucharistique.

b. Dans l’art de célébrer : il ne s’agit pas seulement de « bien faire », ou de bien respecter les rubriques ou normes, mais de discerner ce qui manifeste la présence du Christ ressuscité à son peuple et dans le monde. Je pense à des questions d’inculturation de la liturgie, à la présence des pauvres, des malades, des handicapés dans nos célébrations, au respect des acteurs liturgiques différents, à des approfondissements et changements facultatifs du « signe de la paix », des acclamations durant la prière eucharistique, et surtout de l’envoi en mission. Un compendium surgira peut-être.

c. Des « audaces pastorales » suivant la méthode Benoit XVI : humble et modeste, dans un climat de paix. Sa manière de procéder ne vise pas le « spectaculaire ». Elle vise à respecter la variété des sensibilités et à approfondir les points difficiles, point par point. Il me semble que les deux poumons de l’Eglise, l’Orient et l’Occident, seront toujours mis en évidence.

 

Personnellement, que retirez-vous d’une telle expérience ?

Un regard plus ample sur l’Eglise, une perception accrue des défis théologiques et pastoraux, une plus grande patience pour le rythme de la vie ecclésiale, un immense stimulant théologique car il y a des études et des recherches à faire.

 

Alain Mattheeuws, jésuite

Professeur à l’Institut d’Etudes Théologiques

24, boulevard Saint Michel

B-1040 Bruxelles

Par Alain Mattheeuws
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