1. Un mystère
1.1. Eviter les réductions
1.2. Une relation amicale du sujet à son corps
2. Mystère de la Création et de l’Incarnation
2.1. Les signes du Créateur
2.2. Une connaissance personnelle
2.3. Un salut pour tous
3. Le corps à corps avec le Christ
3.1. Mystère pascal
3.2. Le corps eucharistique
4. Parler et agir en son corps
5. Le corps pour l’éternité
6. Sous forme de conclusion
Il n’est pas si simple de parler du corps et surtout de le situer avec justesse dans la réflexion humaine et dans la vie spirituelle du chrétien. Au moment où je vous parle, je ne puis pas être « hors de mon corps » et en faire abstraction totalement. Le corps humain n’est pas un « objet » dont on pourrait se débarrasser ou que l’on pourrait enlever à certains moments pour toucher une autre réalité (celle de l’esprit) ou s’attacher à quelque chose de plus important. De fait, je parle toujours en mon corps et avec mon corps. Le corps parle au sens précis où il dit quelque chose de ma personne à chacun d’entre vous. La personne n’est jamais sans son corps.
Par ailleurs, je ne m’identifie pas totalement non plus au corps que je suis : la maladie, la voix, l’âge affectent celui ou celle qui parle et qui écoute, mais ce que je suis comme présence, comme « je » (sujet) et comme désir de transmettre une parole ne se réduit pas aux apparences du corps que j’ai. Une vérité peut être dite par un enfant, par un adulte, par un vieillard. Elle est vécue par la personne en son corps. Il y a un « mystère » dans le corps : non pas un savoir que je ne comprends pas, mais au contraire une richesse qui me remplit, qui m’investit, qui me traverse de part en part et dans lequel je suis plongé de telle manière que je suis en pleine connaissance « toujours dépassé » par la grandeur, la beauté, la noblesse du corps que je suis. Le corps est incontournable. Il est bien le lieu où je connais Dieu ou bien je le refuse, le lieu où je l’aime, je le loue, je le sers, je m’attache à lui. Qui n’aime pas ses frères n’aime pas Dieu, ainsi c’est par mon corps personnel que je puis voir Dieu en mes frères et sœurs : les émotions (sympathies et antipathies, les attirances, les passions) sont vécues en mon corps et c’est par mon corps que je rencontre l’autre.
Voici le plan de mon exposé : Montrer tout d’abord que notre être personnel est logé dans le mystère du corps et qu’il faut éviter de réduire ce mystère (1) pour avoir une relation amicale à son corps. Je fixerai ensuite combien l’Acte créateur et l’Incarnation changent les données de la réflexion et donnent un statut incontournable et noble au corps humain (2). Je montrerai ensuite comment la vie de Jésus sur notre terre et sa Pâque ont des conséquences pour nous. Nous en vivons dans l’eucharistie (3). Ce corps à corps avec le Christ implique une éthique du corps : un parler et un agir respectueux du plan de Dieu en notre corps (4). Ce corps a une destinée éternelle : je conclurai par là (5).
1. Un mystère
1.1. Eviter les réductions
Un peu de bon sens nous permet déjà de pressentir ce « mystère » qu’est notre propre corps et le corps d’autrui. Sans parler directement de l’âme, nous sentons la différence entre ce qui est animé et ce qui ne l’est pas (ce qui est bien perfectionné, techniquement robotisé et qui parfois nous ressemble, entre le pinochio en bois et en chair et en os, entre la marionnette et le bébé, entre le virtuel et le réel, entre ce qui est sans vie et qui garde la vie). Le corps est un langage qui dit une présence : celle d’un « je », d’une personne. On peut trahir ce langage de deux manières extrêmes : soit en banalisant le corps et en faisant un objet, soit en l’admirant au point d’en faire une idole. Les deux tentations existent dans notre culture et en nous. A nous de les discerner et de les éviter librement.
Certains spiritualisent l’homme à l’excès : c’est l’esprit qui compte ou c’est l’âme. Le corps est une « prison pour l’âme » : on doit s’en dégager, s’en défaire, valoriser autre chose. On ne prête pas attention aux gestes de bonté qui viennent du cœur et passent par le corps (la manière d’accueillir quelqu’un, de le saluer, de lui offrir une tasse de café, de lui parler en l’écoutant) ni à la beauté du corps (le respect des soins du corps : cf. les appareils dentaires pour ses enfants, la propreté pour soi et pour les autres, porter de beaux vêtements pour les fêtes ; le respect de nos lieux de vie : chambres, kots, lieux publics). Dans le même sens, on « fatigue » son corps parce qu’on en a l’image d’une machine qui doit bien fonctionner. On râle pour le rhume ou la grippe annuelle qui nous empêche de vivre à 100 à l’heure et d’être efficace, on prend des antibiotiques tout de suite parce qu’on n’a pas le temps de laisser le corps se refaire. Le corps risque d’être une machine, un objet qu’on manipule et qu’on laisse manipuler : on pense qu’on pourrait en remplacer toutes les pièces au fur et à mesure des progrès de la médecine. On ne voit plus l’unité d’un même corps et on se confie d’un point de vue médical à des spécialistes. On croit que tout est possible car l’esprit l’imagine et le crée : l’essentiel semble résider dans l’activité de l’intelligence, le reste est un obstacle. Face à une telle tendance, il convient d’affirmer que le christianisme n’est pas un idéalisme incorporel.
Certains font de leur corps une idole. Dans cette réaction, le corps reste une prison car on n’a que lui pour vivre et être moi-même. On le matérialise. On en fait un « pur visible » : tout dans le corps doit être visible. Pressentant qu’il n’y a rien après la mort, il faut lutter contre tout ce qui ressemble à la mort du corps dans notre vie : souffrance, infirmité, maladie. Par ailleurs, le corps étant un absolu ou l’unique horizon de la vie, il est comme « matérialisé », « blessé » ou « adulé » sous diverses formes. Pour certains, il n’est qu’un corps animal : rien ne nous distingue plus de l’animal (et certains animaux ou combats écologiques ont plus d’importance que le respect de l’être humain, par exemple dans les débats sur l’avortement). L’handicap est une catastrophe et n’est plus acceptable. Soins du corps, regard narcissique ou esthétique sur le corps prédominent. Il faut être le meilleur en son corps : performances sportives, développement de la masse musculaire, chirurgie esthétique, pommades anti-rides deviennent des carrefours incontournables. Pour certains adolescents, c’est la période des exploits mais aussi de la démesure : on fait du sport jusqu’à tomber « mort ». Ou bien on s’occupe de son corps et des plaisirs qu’il doit nous donner en priorité. On est dans le paraître : dans son miroir, dans ce qui est extérieur à soi : le corps comme l’enveloppe d’un sujet qui n’existe qu’à la superficie de soi. Les soins de santé deviennent des soins de confort. A ce point, le corps est devenu un nouveau « sacré ». Mais s’il est sacralisé dans notre culture, ce n’est pas pour le respecter ou parce qu’il renvoie au Créateur. S’il est sacralisé, ce n’est pas parce qu’il est plus qu’une Chose ou un objet, mais parce qu’il plus « objet » à ma disposition. Il est sacré au nom du principe d’autonomie, parce ce corps, je veux et je puis en disposer comme et quand je le veux. Le corps devient ainsi le lieu de tous les conflits avec les autres et avec le monde.
1.2. Une relation amicale du sujet à son corps
On ne peut pas connaître son corps sans être « dans son corps ». Il faut dépasser les expressions : « J’ai un corps » ou « je suis un corps ». L’homme a une relation et est relation à son corps. C’est le terme de « relation » qui est le plus riche pour définir ce qu’est le corps. Il faut penser une relation amicale à son corps : respectueuse de son origine et de sa fin. Personne ne s’est donné son propre corps : il nous vient de nos parents. Or, le corps personnel surgit d’une union personnelle, conjugale, inscrite dans l’écrin d’une promesse. Ce corps est inscrit également dans une longue histoire, une généalogie que la génétique explicite, mais dont on oublie le plus souvent le caractère singulier, original, personnel. Le corps de chacun d’entre nous plonge ses racines dans le cosmos et dans une longue histoire. Il est le « support » vivant d’une mémoire, d’une tradition. Le corps nous renvoie toujours à plus loin dans l’espace et dans le temps simplement par le fait que nous sommes pas l’auteur, mais l’intendant (cf. le sourire et le visage). Plus fondamentalement, il est offert par Dieu. Je suis appelé à rendre grâce au Seigneur tel que je suis en mon corps, comme homme, comme femme. Le corps signifie des limites et en même temps ouvre un horizon : il est un langage d’amour. Il faut apprendre à s’aimer en son corps, à aimer les autres aussi qui se présentent à nous, à aimer Dieu non pas comme un pur esprit, mais comme une personne bien située dans une histoire : sa famille, sa nation, sa culture, son âge, son sexe etc… (ex. les enfants africains qui dansent).
Je sais qui je suis par mon corps et dans mon corps. Je me connais moi-même en mon corps. Il y a une intimité personnelle qui se dit en mon corps. Il y a un mystère de présence amicale de « moi » à « moi » en mon corps ; cette présence est aussi de « moi » aux « autres » et de « Dieu à moi ». Tout se joue en ce corps que je suis et avec lequel je suis toujours en relation. Se connaître ou rencontrer autrui, c’est le définir, l’aimer comme sujet grâce et par son corps. La personne n’est pas sans son corps. Le corps, c’est la personne en tant qu’elle se rend visible à nos yeux et nous appelle : c’est l’appel éthique et religieux de tout corps humain.
2. Mystère de la Création et de l’Incarnation
Le mystère de notre corps s’épaissit, prend de la gravité, lorsque nous prenons conscience que nous dépendons du Dieu créateur. L’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous disent les premiers chapitres de la Genèse. La Création est un acte de Dieu : nous n’existions pas et puis nous existons pour l’éternité. Cet acte marque un avant et après de notre vie. Personne ne vient au monde sans avoir été immédiatement « voulu par Dieu ». « Alors Yahvé Dieu modela l'homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant » (Gn 2, 7). Cette conscience de venir de Dieu traverse toute la Bible. Le prophète Isaïe le rappelle : « Et pourtant, Yahvé, tu es notre père, nous sommes l'argile, tu es notre potier, nous sommes tous l'œuvre de tes mains » (Is 64, 7).
La Création est aussi un état : une durée. Nous restons des créatures, conscientes ou pas, dans les mains de Dieu, connu ou inconnu. Non seulement, nous n’avons pas demandé à venir au monde et nous sommes là en notre corps confié à d’autres personnes (nos parents, notre famille, notre culture, l’univers) . Mais le Seigneur des Seigneur ne nous abandonne pas dans l’existence : si nous vivons, c’est qu’il continue à nous donner la vie. Bien sûr les lois de la nature et de la croissance biologique nous aident à comprendre ce qui se passe en nous, mais le Dieu de l’Alliance est gardien de son alliance. Il ne fait pas de miracle tous les jours, mais le vrai miracle, c’est notre vie qui demeure, se développe, se fortifie. La Création, c’est une manière pour Dieu de rester fidèle à son alliance avec toutes ses créatures. L’existence, la vie personnelle, le corps sont des signes d’une présence de Dieu dans l’univers. L’acte créateur, c’est une présence divine qui dure, qui se prolonge, qui chemine avec l’homme sur sa route.
2.1. Les signes du Créateur
Parfois, les signes sont brouillés ou peu perceptibles. Il ne faut pas non plus comprendre Dieu comme un magicien qui intervient à chaque instant et qui est responsable ou coupable de tout ce qui passe (particulièrement du mal physique ou du mal moral). Notre existence en notre corps est une parabole de son alliance, de son désir d’amitié avec chacun de nous, de son appel à la responsabilité, de sa confiance en notre réponse d’homme. « Dieu nous connaît par notre prénom ». « Nous sommes dans sa main ». « Nous sommes la prunelle de ses yeux ». Autant d’expressions pour dire sa proximité. Cette alliance de Dieu avec les hommes nous est signifiée par l’arc-en-ciel après le déluge. Elle est le plus souvent comprise dans de nombreuses cultures par l’intériorité de l’homme : la voix profonde de sa conscience, le mouvement intime de son cœur. Pour les juifs, cette alliance est toujours très concrète : elle touche le corps. Les signes de la grâce divine sont toujours concrets : la terre, l’abondance du troupeau, la fécondité des familles, les prémices de la terre, la circoncision de l’homme est un signe intime et corporel de son lien avec son Dieu.
On comprend alors à travers toutes les Ecritures (la tradition judéo-chrétienne) que Dieu n’est pas loin des hommes, qu’il marche avec eux sur la route, qu’il nous aime comme homme et femme en notre corps, qu’il nous veut du bien, qu’il cherche notre amour et qu’il l’attend non pas au ciel mais déjà sur la terre. Notre Dieu est un Dieu de tendresse qui prend « Israël par la main » comme son enfant. Il fait « histoire » avec nous. Cette « révélation » de qui est Dieu atteint son point ultime en la personne du Christ. On comprend mieux que ce Dieu d’alliance qui désire nous sauver, ne va pas le faire « virtuellement », ou en pensée ou en actions merveilleuses seulement. Il nous sauve en une personne comme nous : le Fils incarné. Cette décision d’entrer ainsi dans notre histoire et de nous sauver en Christ, donne un statut extraordinaire au corps humain. Puisque Dieu s’est incarné en un tout petit enfant qui va connaître une vie d’homme comme nous (avec ses limites et ses joies), notre condition corporelle peut être comprise dans toute sa grandeur et ses exigences. Elle en est illuminée !
Soulignons deux conséquences essentielles pour notre réflexion : Comme fils de Marie, Jésus connaît de l’intérieur la réalité du corps. Comme Fils de Dieu, il s’est uni à tous les hommes : son corps est pour tous car c’est le corps de Dieu.
2.2. Une connaissance personnelle
La venue de Dieu sur la terre est à la racine de notre foi : événement de grâce, imprévu, fait « étrange », l’Incarnation rejaillit sur nos existences personnelles. Il est venu parmi les siens. Sa venue n’est pas extérieure à ce que nous sommes car nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu et de son Christ. Il est en vérité l’un de nous : il est « un » avec notre humanité. Il entre dans nos « pauvres histoires humaines ». Il prend corps de la Vierge Marie. Cet événement revêt les apparences de l’anodin, du non-spectaculaire, du quotidien de nos vies : la puissance de Dieu entre dans la limite du monde, du temps, de l’espace, du corps. Cette limite prend alors toute sa signification. L’héroïsme n’est pas dans l’extraordinaire, mais dans l’ordinaire (faire de manière extraordinaire les choses ordinaires, dirait Jean Berchmans, patron de la jeunesse belge). Entrer dans le « petit », assumer la « limite », c’est pour Dieu manifester d’une manière déroutante sa puissance divine. Il nous montre ainsi un chemin pour comprendre la banalité de nos vies.
Le Fils de Dieu reste Dieu, mais il est parfaitement homme. « Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes » (Ph 2, 7). S'étant comporté comme un homme, il a tout « pris » excepté le péché. Cet enfouissement de Dieu dans l’histoire d’un peuple : sa conception, sa croissance, son travail à Nazareth donnent un statut royal à ce que sont les êtres humains. Si Dieu est ainsi, si Dieu vient en nous ainsi, tout ce qui touche notre corps acquiert un poids de gravité, de lumière, de sainteté nouveau. La sainteté, l’union à Dieu, les enjeux de l’amour ne seront pas en dehors de nos personnes corporelles mais en elles, par elles avec la grâce de l’Esprit. Dieu s’est fait homme, « chair de notre chair », pour que nous devenions en Lui des fils de Dieu. Cette divinisation de nos personnes en nos corps ne s’opère pas sans notre liberté, bien sûr, mais elle s’opère à partir de nos existences corporelles et sexuelles : le mouvement de la grâce en nos corps est de ressembler à Dieu en nos corps en devenant de nouveaux Christ les uns pour les autres. Ce ne sont pas des idées qui nous sauvent ou qui sauvent le monde : c’est une personne. Le lieu de notre salut, c’est notre vie corporelle et sexuelle. Dieu n’est pas dans les hauteurs. Sa parole, il ne faut pas la chercher loin de nous, au-delà des mers, des montagnes. Sa parole est toute proche de nous. Elle est dans notre bouche et dans notre cœur.
2.3. Un salut pour tous
Il s’est uni la nature humaine. Il a pris chair de notre chair. Il « sonde les reins et les cœurs » : signes concrets de notre personnalité corporelle. Il a connu de l’intérieur ce qui fait la vérité de notre humanité, excepté le péché. Cette union est particulière pour le Christ puisque il est vrai Dieu et vrai Homme : il est une seule personne en deux natures. Par l’acte de l’Incarnation, non seulement il devient un homme comme nous mais il s’unit à toute humanité. Tous les hommes lui sont intérieurs parce que par amour, il les précède en amour : sa puissance d’amour pénètre toute réalité corporelle avant, pendant et après lui : petits embryons ou vieillards, homme préhistorique ou homme du 5è millénaire.
Il nous faut dire qu’il est bien de la « descendance de David ». Il est aussi de la même chair que celle d’Adam et Eve. Mais en vérité, il est aussi contemporain des premiers hommes : il est le « premier Adam ». C’est lui l’homme par excellence, modèle pour tous les temps et toutes les cultures. C’est le caractère universel de la personnalité de Jésus qui se révèle ainsi. Il dit ce qu’est la beauté de ce qu’est toute humanité.
Cette personne du Christ sauveur est le lieu de rencontre de toute l’humanité. La personne historique du Christ est incontournable. Il appartient à notre histoire et nous permet de l’accomplir : chacun dans sa vie peut être uni à Dieu là où il est, tel qu’il est. Le salut lui est proche en son corps. Cela n’est pensable que dans la puissance de l’Esprit et par le Corps de l’Eglise.
3. Le corps à corps avec le Christ
La bonne nouvelle du salut nous est transmise dans les Ecritures et par la Tradition de l’Eglise. Ainsi, notre bonheur consiste-t-il à vivre, à agir, à ressembler, à imiter le Christ. Nos vies devraient lui ressembler. L’aimer, c’est l’aimer en nos corps. La vie même du Christ telle qu’elle nous est rapportée dans les Evangiles est suggestive : importance de la famille, de la prière, du service des autres, du travail, de la lecture de la parole. Dieu ne nous dit pas de « le chercher dans le vide » ou seulement dans les éléments de sa création. Il nous centre vers la personne historique du Christ. Ces faits et gestes ne sont pas anodins pour nous. C’est toute l’importance de l’existence historique du Christ. Certains d’entre nous suivent Jésus dans sa vie cachée et lui obéissent intérieurement dans la maison, dans la solitude d’un ermitage ou d’un appartement. Certains vivent la chasteté dans le célibat, d’autres dans la vie conjugale. Car l’amour du Christ suppose de faire comme lui : sortir de soi, vivre un exode pour se donner à l’autre. Toutes les paraboles du Christ sur le Royaume nous signifient qu’il grandit de manière très concrète : le levain dans la pâte, le grain de moutarde. Suivre le Christ, c’est vivre un corps à corps concret avec la vie du Christ pour pouvoir parvenir à dire : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Demeurer dans l’amour, c’est faire en sorte que le Christ vienne faire sa demeure en nous : en nos vies corporelles et sexuées. Rien n’échappe à cet amour. « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Co 10, 31). Rien de nos corps est étranger à la louange du Créateur et aux signes du salut : la nourriture (d’où la valeur du jeûne comme du bon repas de fête), le sommeil (aménagement de nos chambres : posters, signes pour la prière), les expressions de tendresse, la sexualité, le lieu où nous habitons (d’où le sens de la bénédiction), le travail et les services que nous rendons, les personnes que nous accueillons et côtoyons (hypothèse ou alternative du repli sur soi ou accueil des pauvres et respect des prostituées). Donne un verre d’eau à l’assoiffé et le Seigneur te le rendra. Vous serez jugés sur l’amour : sur des gestes bien concrets qui touchent le corps : le nôtre et celui d’autrui.
« 34 Alors le Roi dira à ceux de droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. 35 Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, 36 nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » (Mt 25, 34-36 ).
La prière chrétienne est une contemplation active dans l’action : contempler la personne du Christ, sa vie et laisser l’Esprit nous identifier à Lui : devenir comme Lui et agir comme Lui. Faire sa volonté : tous les secteurs de notre vie sont concernés. Toute notre personnalité en notre corps est touchée. « Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments, et Dieu détruira ceux-ci comme celui-là. Mais le corps n'est pas pour la fornication ; il est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps. 14 Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera, nous aussi, par sa puissance. 15 Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? Et j'irais prendre les membres du Christ pour en faire des membres de prostituée ! Jamais de la vie ! 16 Ou bien ne savez-vous pas que celui qui s'unit à la prostituée n'est avec elle qu'un seul corps ? Car il est dit : Les deux ne seront qu'une seule chair. 17 Celui qui s'unit au Seigneur, au contraire, n'est avec lui qu'un seul esprit. 18 Fuyez la fornication ! Tout péché que l'homme peut commettre est extérieur à son corps ; celui qui fornique, lui, pèche contre son propre corps. 19 Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? 20 Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 13-20).
3.1. Mystère pascal
La vie du Christ est dans l’horizon de son offrande, du « don de lui-même jusqu’au bout ». Saint Jean parle de « l’heure » de Jésus, c’est-à-dire le moment où l’amour s’exprime de manière totale et définitive dans l’histoire humaine. Cette « heure », c’est la passion et la résurrection du Christ. Dieu nous sauve en acte. Nous devons contempler cette plongée dans la mort et la résurrection du Christ comme un acte libre du Christ qui se donne entièrement. Bien sûr, la grâce de la foi nous aide à comprendre : mais cette foi est « face au corps du Christ livré pour nous et pour la multitude » (paroles de la consécration). Il est difficile de théoriser la passion et la résurrection si nous suivons le Christ pas à pas : la trahison, l’agonie (la sueur et le sang), la fuite des disciples, la condamnation, les souffrances et les humiliations, la mort, nous sont connus parce qu’elles se sont imprimées dans le corps personnel de Jésus. Sur la croix, c’est en son corps que nous contemplons Dieu qui nous sauve. C’est le corps mort qui est déposé au tombeau, c’est en son corps glorifié que Jésus apparaît aux femmes et à ses apôtres. Cette insistance sur le corps du Christ nous permet de mieux comprendre :
= Que Dieu n’explique pas la souffrance, la sienne et celle de l’humanité : il la vit. Il la porte. Il en transforme le sens. C’est Lui qui souffre et qui donne consistance à toute souffrance humaine. La dignité et le respect des malades, des souffrants, des mourants réside dans cette identification de Dieu à ce qu’ils vivent. L’identification passe par le corps.
= Que Dieu n’est pas une idée, mais une personne qui aime en son corps. Le suivre, ce n’est pas « connaître » de manière intellectuelle ou sensible, mais « connaître » de manière personnelle et donc corporelle.
= Que Dieu nous sauve et que ce salut nous touche en nos corps. Tous les sacrements de l’Eglise rappellent cette vérité. Tous les signes sacramentels nous touchent en notre corps et confirment l’action divine sur ce corps : purification et habitation dans le baptême, nourriture et boisson dans l’eucharistie, don des corps dans l’union conjugale.
Le mystère pascal nous touche en notre corps : être plongé dans la mort et la résurrection du Christ, c’est vivre autrement les gestes du corps depuis le matin jusqu’au soir de chaque jour, de toute la vie : vie conjugale, vie parentale, vie des soignants par exemple.
Le corps du ressuscité témoigne que notre vie peut traverser toute mort : nos blessures, nos péchés sont pris en son corps. Le salut nous touche là où nous sommes, tels que nous sommes. Notre corps à la suite du Christ n’est plus voué à la mort mais à la vie. Nous attendons, en le manifestant déjà dans notre bonté et notre rectitude morale, la glorification de nos corps. Dès le baptême, nous sommes la demeure du Très-Haut. Nous sommes habités : « nous sommes le temple de l’Esprit ». Tel est le statut d’une vie qui est déjà éternelle en nous, par pure grâce.
A propos de la vie corporelle de chacun, il y a donc comme un double mouvement : celui d’une « venue » de Dieu en nous. Cette venue nous transforme, fait de nous des fils, génère une vie nouvelle en nous. Nous sommes invités à Lui laisser toute sa place. Dieu est venu habiter en nous. Il a fait sa demeure parmi nous. Nous l’expérimentons particulièrement dans la conversion, dans la grâce baptismale.
Un autre mouvement se poursuit : celui de notre personne-corporelle qui est comme aspirée, intégrée dans le corps du Christ. Nous sommes baptisés pour entrer et former le corps du Christ : corps bien visible dans l’histoire et dans l’Eglise. Pour cela, il faut parler du rôle déterminant du corps eucharistique du Christ.
3.2. Le corps eucharistique
Ce mouvement d’inhabitation de la divinité en nous ne s’arrête pas. Si Dieu vient en nous, s’incorpore à nous, c’est pour que nous entrions en Lui, en son corps de gloire. Ce que certaines traditions théologiques et spirituelles ont appelé le « retour à Dieu », la « glorification », le « voir le visage de Dieu », n’est pas facultatif ou le propre de l’un ou l’autre chrétien plus notable. Il ne s’agit pas non plus d’un « retour à la case zéro » (comme au jeu de l’oie), mais d’une incorporation au Corps glorieux du Christ et par là d’une entrée dans l’intimité trinitaire. Comme il y a un changement notable et voulu dans le mystère trinitaire. Par le Christ glorifié, le temps et l’espace (et donc nos corps !) semblent appelés à entrer dans l’éternité. Si la maison de Dieu se peuple de myriade d’anges et d’êtres humains, si le paradis risque d’être peuplé d’êtres chers louant le Seigneur, c’est une manière de dire aussi que le Corps du Christ grandit et grandira. L’abondance des canonisations n’est qu’un « petit signe » dans l’Eglise de ce qui est en train de se passer dans l’histoire de l’humanité et au ciel.
Le Christ vient donc à nous pour nous prendre avec Lui. Il nous prend en son corps. Il nous aspire en quelque sorte en Lui. Cette opération se fait grâce à son Esprit. Si l’Esprit saint se joint à notre esprit pour crier « Abba, Père », c’est aussi ce même Esprit qui nous saisit, nous transforme, nous transfigure et nous met en Dieu. Ceci se manifeste dans l’économie sacramentelle. Chaque sacrement reçu est une manière personnelle pour Dieu de nous rejoindre dans notre réalité terrestre et pour lui donner un statut particulier : le temps de nos vies, le sens de nos gestes, la vie de notre corps acquièrent une dimension d’éternité.
Cela ne surgit pas d’abord de nos mérites, de nos efforts, à peine de notre acquiescement. La grâce sacramentelle touche toujours notre corps et le place d’emblée dans l’éternité de l’amour divin. Ce qui est fait au niveau sensible et visible, est fait de manière invisible. Le pardon offert sur la terre est éclatant dans les cieux, le pain de vie offert en nourriture est bien le même Christ en gloire que les anges adorent. La vie sacramentelle offre la preuve tangible que rien de bon, de vrai et de beau dans nos vies d’hommes ne se perd : le ciel est déjà sur la terre sans que le dernier paragraphe de nos écritures, de nos discours, de nos actions, ne soit clôturé.
Ce mouvement de « retour en Christ » est manifesté dans les Evangiles par les 40 jours de préparation des cœurs que vivent les disciples avant sa montée à la droite du Père. Le Christ leur apparaît, fonde leur foi dans la Vie dont il vit et qu’il donne en plénitude. Les disciples sont emportés dans cette pédagogie de l’amour vivant qui est bien de cette terre, mais qui retourne à Dieu. L’Ascension atteste ce retour en Dieu. La Pentecôte atteste la manière dont nous pouvons le vivre dans notre condition mortelle. La glorification est la montée lente et sûre, régulière et assurée du peuple de Dieu avec et dans le corps du Christ. Par lui, avec Lui et en Lui : ainsi chacun de nous est-il emporté par le Christ vers le Père. Le Christ nous prend avec Lui, comme ses frères et sœurs par adoption. Il ne nous reste plus qu’à nous abandonner à cet élan et à tomber comme de petits enfants dans les bras du Père qui nous attend dans sa maison. Ce mouvement est clairement celui de l’abandon de la mort où notre corps biologique ne nous accompagne pas mais où notre identité personnelle demeure et passe la mort pour entrer dans la vie.
Mais ce mouvement est précédé dans l’aventure spirituelle de tout ce qui, en vérité, est abandon de notre propre vie, de notre propre corps dans la vie et le corps du Christ. Ce mouvement s’effectue de manière claire, forte, évidente dans chaque eucharistie quels que soient nos sentiments (la manière dont notre sensibilité réagit ou est touchée : il y a comme une « objectivité » de la grâce eucharistique offerte). Dans la répétition de ce mystère eucharistique, le corps de l’Eglise est transformé : nos corps personnels sont rassemblés et emportés dans cette grâce « transformante ». En ce sens, notre vie est eucharistique. En communiant au corps du Christ, nous devenons ce qu’Il est. L’acte du Christ, unique dans l’histoire, porte tous ses fruits en nos vies.
Les espèces eucharistiques sont un signe de la création. Elles renvoient à un plus que ce qu’elles représentent : du pain et du vin. Ainsi le mystère du corps. C’est le corps du Christ, c’est donc la personne qui est présente à nos yeux de chair, aux yeux de la foi. Le corps à corps eucharistique est une présence : il me regarde, je le regarde. Je le mange, je suis mangé par lui. Il y a incorporation réciproque par notre libre assentiment. Librement nous laissons le Christ nous intégrer en son corps. Ainsi toute notre personne, notre vie, nos actes, nos corps sont-ils non seulement en présence du Christ et offerts à Lui, mais nous lui devenons intérieurs, intimes, proches : en lui, par lui, avec lui. C’est le poids de nos corps qui surgit : poids d’éternité. Puisque nos corps, temps et espace, sont intégrés en Celui qui est ressuscité et qui nous sauve. Il nous sauve en nous prenant en Lui. « 6 En effet le Dieu qui a dit : « Que des ténèbres resplendisse la lumière », est Celui qui a resplendi dans nos cœurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ. 7 Mais ce trésor, nous le portons en des vases d'argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous. 8 Nous sommes pressés de toute part, mais non pas écrasés ; ne sachant qu'espérer, mais non désespérés ; 9 persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non annihilés. 10 Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. 11 Quoique vivants en effet, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre chair mortelle » (2 Co 4, 6-11).
4. Parler et agir en son corps
C’est dans ce mouvement que saint Paul nous invite à rendre un culte spirituel au Seigneur : « Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes, en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel » (Rm 12,1 : autre traduction possible : une adoration véritable) De là surgira toute une parénèse, une exhortation morale concrète, fondée sur le corps. Agir bien, c’est agir comme le Christ : en Lui, par Lui et avec Lui. Lorsque nous disons ces paroles, c’est au cœur du mystère eucharistique : du corps et du sang du Christ. Nous sommes aptes à faire le bien avec tout notre être. Le corps n’est pas mauvais en soi. L’enjeu est la liberté avec laquelle nous posons des actes corporels qui nous tournent vers Dieu, vers nous-mêmes ou vers le mauvais esprit. Le corps est au contraire un langage privilégié par lequel nous disons notre amour à Dieu et à nos frères et sœurs. Notre corps nous dit que nous sommes faits pour aimer, même si nous le faisons mal. Il convient que ce langage corporel, qui a son objectivité (ex. : ouvrir sa main est différent que de fermer le poing), corresponde à l’intention de la personne. Si je veux dire « je t’aime », il convient de l’exprimer adéquatement par mon corps. De même dans les relations d’autrui envers nous.
Il y a donc un travail de discernement pour faire le bien en nos corps, avec nos corps. C’est le lieu d’un combat spirituel. Je vois quatre axes importants qui nous sont rappelés par notre corps. Ils représentent une attention et un respect particuliers qui passent par le corps:
la faim dans le monde et le service des pauvres
la sexualité
le service de la vie
L’assomption et l’offrande de la souffrance
Dans ces quatre domaines, le corps personnel et social est concerné. Le plus souvent, nous peinons à voir clair, à nous décider, à changer nos vies.
Nous ne pouvons pas vivre en face du pauvre Lazare comme le riche de la parabole. Des millions d’êtres humains souffrent en leur corps de la malnutrition, de la faim, du manque d’eau potable. Ainsi, librement, le Seigneur nous appelle-t-il à une conversion, à un changement de vie, à une sobriété de nos biens, de nos désirs qui cherchent à être satisfaits avant de vouloir soulager le poids de nos peines. Sortir de notre égoïsme en notre corps, c’est prendre et assumer cet appel des pauvres et librement changer quelque chose à nos habitudes. La faim et la soif sont des besoins fondamentaux : ils disent aussi l’infini de la faim des hommes. Un corps affamé « appelle » : il nous dit que le Seigneur veut rassembler ses enfants dans le manteau de son amour. Le bonheur est pour tous ses enfants. Prendre ce souci en notre corps, c’est ne pas se satisfaire du malheur. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de donner de notre « surplus », mais le Seigneur nous appelle à donner de notre « nécessaire ». Nous ne devons pas nécessairement partir dans le tiers-monde, mais il nous faut agir, décider et vivre en gardant cette réalité dans le cœur et l’intelligence. Sans se mettre à la place de Dieu, en vivant son impuissance devant le mal dans le monde, il nous faut décider en conscience de « laver les pieds » de nos frères.
La sexualité imprègne toute notre personnalité. Elle est un don de Dieu. Cette limite de n’être qu’un homme, qu’une femme est un signe qu’il nous faut chercher aussi l’image de Dieu dans la communion et pas dans la solitude solitaire. La sexualité nous montre une harmonie du corps fait pour l’union sexuelle, signe d’une union personnelle. Le corps est toujours celui d’une personne sexuée appelée à la communion. L’éducation sexuelle, la nôtre, celle de nos proches, de nos contemporains, est une tâche urgente. La chasteté et le respect du corps d’autrui dans son intimité, sont des valeurs à promouvoir, à vivre, à fortifier. La pudeur manifeste ce mystère personnel de chacun en son corps. Regarder l’autre nu ne peut se faire que dans le respect du don qu’il est et pour faire grandir la totalité intérieure et extérieure qui s’offre à moi comme un blessé, un handicapé, un malade, un enfant. Jean Vanier parle de cette qualité de regard qui pénètre tout le corps quand il décrit la manière dont il a donné le bain pendant des mois à des handicapés et quelle expérience spirituelle ce fut pour lui. Regard de pureté et d’impureté : nous en avons tous l’expérience de manière différente. La pureté cherchera toujours à saisir dans le corps de l’autre un don de sa personne, du noyau intime de sa personne. Dans ce cas, le corps n’est plus « opaque » ou ne séduit plus pour lui-même, mais il nous entraîne plus loin dans l’amour, dans la joie, dans le plaisir ressentis
Dans notre culture fort érotisée, des évidences commencent à nous échapper et nous banalisons certaines situations. Sans juger les personnes, il nous faut être plus clairs sur des points précis qui concernent la sexualité humaine : les relations sexuelles adolescentes, pré-nuptiales, les divers modes de contraception, les détentes culturelles, l’infidélité conjugale, le langage sexuel, les unions de même sexe, des stérilisations conjugales, les méthodes bio-médicales concernant la vie. L’acte sexuel ne se pose pas n’importe où et n’importe quant : il doit s’inscrire dans l’écrin d’une promesse personnelle et mutuelle. Le mariage est l’unique lieu où il s’exerce. La morale chrétienne demande la continence à ceux qui ne sont pas mariés. La continence d’un enfant n’est pas celle d’un adolescent ni celle d’un adulte (veuf, célibataire, religieux) : elle a une signification pour la personne et pour Dieu. Elle est un lieu d’offrande et de combat spirituel. Même au cœur de la relation conjugale, il existe un rythme de continence périodique que les époux doivent exercer de commun accord. Même à travers nos faiblesses, il convient de dire ce qui est vrai. Cette lumière même peut nous aider ou aider nos contemporains à comprendre la signification profonde de la sexualité humaine.
Le service de la vie comprend plusieurs domaines : donner et goûter la saveur de la vie, respecter toute vie humaine, ajuster nos désirs de donner la vie à la bonté et la beauté de l’acte Créateur.
Les chrétiens sont d’abord appelés à donner une saveur à la vie de tous les jours : « Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde ». Il ne s’agit pas d’activités extraordinaires à promouvoir, mais de réveiller les sens organiques et spirituels par rapport à la beauté de la création et promouvoir cette beauté dans le monde tel qu’il est et tel qu’il se construit (ex. architectes, respect et estime de la nature, du silence, du milieu de vie au nom du Créateur et pas seulement dans le cadre d’un projet politique). Il faut rejoindre avec discernement l’étonnement et l’admiration de l’enfant (face à la fourmi, retour d’école et lenteur, etc.). Souligner ce qui est bon, grand, noble et beau dans les cœurs, dans les décisions et les actes de nos proches, des jeunes, des vieux etc… (l’émission des belges du bout du monde etc…). Il n’y a pas de saints tristes. Les saints peuvent pleurer, mais pas vivre de tristesse. Présenter la famille comme un lieu de vie, qui aime la vie et la goûte (cf. les cartes de Noël, les invitations et l’accueil des autres)
Respecter toute vie humaine : depuis la conception jusqu’à son départ vers le Père. Les questions sont parfois délicates et complexes. Elles ne sont pas une raison pour « viser le mal » plutôt que le bien. Exemple pour l’embryon (recherches cellulaires, congélation, tri eugénique, langage courant). Exemple pour la personne qui se meurt : accompagner signifie croire en son « statut personnel » et son « identité de fils de Dieu » jusqu’au bout : entre acharnement thérapeutique et euthanasie, il y a un chemin pour la vraie vie et le respect de ce dernier acte humain sur la terre qui est de s’abandonner et de se livrer au Père.
Donner la vie sans peur et en respectant le dessein de Dieu. Depuis toujours, et particulièrement depuis Humanae vitae, confirmée par Jean-Paul II, la conception d’un nouvel être nous est confiée par Dieu à travers un acte personnel et conjugal. La régulation naturelle des naissances touche bien le corps, dans son intimité personnelle et conjugale. Cette responsabilité est confiée aux parents. Ils sont responsables de la paternité de Dieu. La paternité responsable, c’est être responsable de la paternité de Dieu. Ainsi justesse d’attitudes, maîtrise de soi, dialogues, connaissance de son corps et du corps de son conjoint sont requises : non par obligation « retardataire » (ou traditionaliste, ou moralisante), mais par compréhension raisonnable et confiante dans la présence de la grâce dans nos corps. Le corps humain n’est pas une machine de reproduction (cf. le faire part d’annonce de naissance avec « comment arrêter la machine » ?) : il est le berceau de la vie personnelle, lieu particulier où chacun de nous a pu éprouver qu’il est unique aux yeux de Dieu, de ses parents, de la société.
L’assomption et l’offrande de la souffrance
La souffrance est un mal. La souffrance peut être physique (mal au dos), psychique (dépression, obsession) morale (culpabilité pour un acte, subir une injustice ou une infidélité). Nous percevons toujours la souffrance à travers notre corps. Certains médecins parlent souvent de « somatisation ». La personne forme une telle unité que ce qui la touche spirituellement ou psychiquement retentit dans tout le corps. La souffrance n’est pas un bien. On ne peut vouloir la souffrance pour elle-même. Elle est bien souvent présente, comme une réalité incontournable, fruit de la nature (mal au dent), ou du péché d’autrui ou personnel (gourmandise, violences). Ainsi le soin des malades, l’accompagnement des mourants, la mobilisation contre la torture, le respect pour les handicapés, le combat pour la vie dès son commencement découlent pour les chrétiens de la dignité inaliénable de la personne : corps, âme et esprit. Ils sont exigés également à cause de l’identification du Christ au plus petit et au plus pauvres : « Et le Roi leur fera cette réponse : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25, 40).
Nous sommes dans un monde où la souffrance existe et notre corps la subit ou en est l’artisan. Par la foi en Jésus Christ mort et ressuscité, nous croyons que l’amour traverse toute mort et que la souffrance de la mort est celle d’un passage, d’une nouvelle naissance. Le corps peut devenir librement l’événement et le lieu à travers lequel l’homme s’unit à Dieu : c’est le chemin de l’offrande. Ce que je vis en mon corps (tristesse, faiblesse, douleur, souffrance, mort) peut acquérir une signification qui dépasse l’apparence de ce que je vis si je l’offre au Seigneur et si le Seigneur m’associe à son acte d’offrande. Ce n’est pas du dolorisme (aimer la souffrance et la rechercher pour elle-même) ni du masochisme (trouver un plaisir dans la souffrance) : c’est un acte libre et confiant dans le Seigneur qui m’unit à lui et me permet de porter ma vie telle qu’elle, surtout si elle est de souffrance, et d’y attester une vie « nouvelle », « déjà ressuscité », « déjà transformée » : la béatitude est offerte à ceux et à celles qui librement s’associe aux paroles du Christ : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ». Les vertus qui nous aident à porter la réalité souffrante de notre corps ou du corps d’autrui sont autant de chemins à la fois naturel et de grâce pour nous unir à Dieu dans notre corps : patience, sacrifice, abstinence, courage, force…
On le voit : notre corps est le lieu de l’offrande libre de nos vies. Corps mêlé au corps de l’Agneau immolé pour nous. L’acte d’offrande n’est fécond que par la puissance de vie du Christ ressuscité. Si nos corps resplendissent et se transforment, ce n’est pas par l’entropie, la maladie ou le dynamisme mortifère qui les rongent, c’est par la force de la liberté qui s’abandonne à la grâce dans l’histoire de chacun.
5. Le corps pour l’éternité
La personne incarnée est une. Le temps lui permet de s’unifier aussi en Dieu, dans le corps de l’Eglise et le corps de l’humanité. Le temps d’une vie est variable. Le corps subit les outrages du temps. La mort est un passage inéluctable. Le plus souvent, on dit que la mort est la séparation de l’âme et du corps. Le cœur peut continuer à battre mécaniquement pour permettre par exemple un don d’organes. Le médecin a constaté la mort par des signes biologiques et il doit être précis dans ses observations. Cette séparation est déchirure de l’unité vécue ici sur la terre. Cette séparation n’est pas disparition : la personne continue à exister et va en Dieu.
Il nous est dit dans l’Ecriture comme dans le Credo que nous attendons le retour du Christ et la fin du temps : la limite du temps et sa transformation. Il y aura un temps où l’on n’engendrera plus, un temps sans eucharistie, un temps où « nous serons tout en tous », dans « le face à face avec Dieu ». Le jugement dernier marque symboliquement dans notre temps ce moment où nous seront pour toujours avec lui dans l’unité retrouvé de notre personne. Car avant la fin, tous ceux qui sont mort sont comme en attente de la résurrection de la chair. Ils existent en Dieu, mais comme en attente d’un nouveau lien parfait avec leur corps. Le corps glorifié que nous serons n’est pas identiquement le même corps biologique que nous avions. Mais il est « notre corps ». Nous pouvons dire que nous serons reconnaissables, aimables dans cette unité. L’opacité de notre être personnel n’existera plus : nous serons transparents de l’amour intérieur que nous portons à Dieu et aux autres. Nos liens seront transformés mais pas niés. Nous serons dans le corps du Christ de manière définitive, unique et personnelle.
Cette résurrection de la chair souligne la dignité de notre corps et l’unité du lien avec notre personne. Elle nous permet d’anticiper dans le temps qui est le nôtre toute sa dignité, sa beauté, son importance. Le respect du corps d’autrui qui est mort souligne le respect pour sa personne mais aussi pour ce qu’il sera en son corps à la fin des temps. La portée éternelle de nos choix et décisions soulignent leur importance dans nos courtes vies. Il n’y a rien de secret qui ne sera dé