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consacré à Alain Mattheeuws s.j. !

L'exigence que constitue la lecture des textes d'Alain Mattheeuws est à notre sens largement récompensée par cette "joie ontologique qui situe la personne en contexte de gratuité et par conséquent en climat d’obligeance éthique par opposition à l’obligation éthique, toujours teintée d’extériorité juridique" dont parle le Cardinal Ouellet, qui ajoute qu' "[Alain Mattheeuws] est marqué par une « philosophie ensoleillée » (R. Habachi) qui retrouve l’étonnement devant le mystère de l’être comme don."

La pensée d'Alain Mattheeuws est comme baignée dans la beauté et la grandeur de ce qu'est l'homme ; la réflexion sur les questions les plus concrètes ne perd jamais cela de vue, pas plus que le respect du sanctuaire de la liberté humaine. Il revivifie en nous cette espérance que, de toute circonstance, peut sans cesse émerger un chemin de joie.

Suggestion : commencer par l'introduction à la pensée d'Alain Mattheeuws par le Cardinal Marc Ouellet (Catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws").

Une bibliographie figure dans la catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws".

Les textes les plus courts sont les recensions d'ouvrages, puis les interviews, puis les articles. Enfin, les cours sont les textes les plus développés.

Conseil pratique pour parcourir le blog : pour mieux retrouver les articles, vous pouvez, dans l'encadré "Articles récents" (colonne de droite), cliquer sur "Liste complète", qui offre une prévisualisation de ceux-ci.

Vous êtes invités à prolonger votre visite par le site web du père Alain Mattheeuws en cliquant sur le lien suivant: http://www.mattheeuws.be/site/


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Gewijd aan Alain Mattheeuws s.j. !

De moeite die ons het lezen van de teksten van Alain Mattheeuws kost, wordt ons inziens ruim beloond door de “ ontologische vreugde die de persoon in een context van vrijgevigheid plaatst, en bijgevolg een klimaat van ethische dankbaarheid schept, in tegenstelling tot een van ethische verplichting, steeds gekleurd door een juridische uitwendigheid” waarover Kardinaal Ouellet spreekt, die eraan toevoegt dat “|Alain Mattheeuws| getekend is door een “zonnige filosofie”(R. Habachi) die terugkeert tot de verbazing over het misterie van de gave van het zijn. ”

De denkwereld van Alain Mattheeuws is als het ware gedompeld in de schoonheid en de grootsheid van het menszijn; de bezinning over de meest concrete vragen verliest dit nooit uit het oog, evenmin als het respect voor het heiligdom van de menselijke vrijheid. Hij laat in ons die hoop heropleven, dat, uit alle omstandigheden, steeds een weg van vreugde kan ontstaan.

Suggestie: begin bij de inleiding tot de denkwereld van Alain Mattheeuws door Kardinaal Marc Ouellet (Categorie : "Werken van Alain Mattheeuws").

Een bibliografie is te vinden in de categorie : "Werken van Alain Mattheeuws".

De korste texten zijn de recensies, dan de interviews, vervolgens de artikels. De meest uitgebreide texten zijn de cursussen.

Practische tip om de blog te raadplegen : om de artikels beter te vinden, kunt u in het kader “Recente artikels” (rechterkolom) op “Volledige lijst” klikken. Hier vindt u een preview van de artikels.

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Articles - Anthropologie

Samedi 25 novembre 2006

L’unité engendre la différence. La différence est vocation à l’unité.

Traits de l’anthropologie de Jean-Paul II

 

Les débats de société, les prises de position morales, les affirmations théologiques sont toujours en lien plus ou moins cohérents avec une vision de l’homme. Plusieurs anthropologies peuvent coexister et signifier la richesse de la réflexion sur l’identité de l’homme. Certaines tonalités varient avec le temps et les cultures. Des traits d’une anthropologie peuvent cependant être en contradiction avec ce que la Révélation divine nous dit de l’homme. Car la vision de ce qu’est l’homme n’est pas « fiction de l’esprit » : elle se fonde sur un « donné » où s’articulent le corps et l’esprit, la liberté et la nature, la conscience et le temps. Elle se fonde aussi sur la manière dont Dieu se rend présent à l’histoire humaine, à l’histoire de tout homme. La publication récente d’un corpus de textes de Jean-Paul II témoigne de l’ampleur d’une réflexion théologique sur l’amour humain dans le plan divin. Elle est imprégnée d’une vision anthropologique originale .

Ces quelques lignes serviront de balises pour souligner combien cette pensée se centre sur l’unité de la personne humaine, homme et femme, dans le respect et l’accentuation de leurs différences. Il y a bien deux modalités d’être personne, donc d’être dans l’histoire, de faire histoire et de vivre en relation. La distinction « masculinité-féminité » est signifiée dans le corps, mais pour rendre compte de sa beauté personnelle. Ce qui fonde ces traits de l’anthropologie de Jean-Paul II est l’unité d’un acte créateur (1), qui fait de l’homme une personne-don (2) dont le corps sexué manifeste la grandeur et la noblesse (3).

 

 La création : un acte qui unit dans la distinction 

Les premiers récits du livre de la Genèse sont commentés abondamment par le philosophe et le théologien qu’est Jean-Paul II. Rejoignant la Tradition, il met en lumière dans ses catéchèses combien l’homme est voulu par Dieu « à son image et à sa ressemblance ». Cette volonté créatrice de Dieu est à l’origine de tout être humain. Dieu donne l’existence et dans le même acte, fait alliance avec tout homme. La « solitude » d’Adam (Gn 2,18) signifie à la fois une relation privilégiée avec ce Dieu créateur et une distinction radicale d’avec le monde des animaux (Gn 2,20). N’est-il pas vrai que personne ne vient au monde « sans avoir été voulu par Dieu » ? N’est-il pas vrai que l’homme ne trouve pas d’aide « assortie » après s’être mis à distance des animaux et les avoir nommé, ? L’Ecriture nous le décrit comme en « attente » d’une différence qui puisse lui faire goûter l’unité de l’acte dont il est issu et de l’être-de-don qu’il est.

Etre créé, c’est vivre de cette unité « originelle » et « immédiate » avec le Créateur. Cette alliance est respect de la distinction Créateur-créature. Cette distinction fonde d’ailleurs cette relation d’amitié que l’homme vit avec Dieu. L’œuvre créatrice de Dieu nous est décrite comme « faisant la différence » entre les êtres par sa parole (Gn 1,3-31). Créer, c’est « magnifier » une différence et apprendre à la goûter puisqu’elle est fondée sur un Amour indéfectible, et sans raisons. Je « suis » parce que Dieu a voulu que je « sois », gratuitement, par amour. Cette différence que je suis, homme ou femme, est à « expérimenter » dans l’univers de Don que le Créateur a établi et continue de déployer pour ceux et celles qu’il établit dans son alliance. Cette toute-puissance du Créateur est d’amour, de gratuité, de reconnaissance de la valeur, de l’irréductibilité, de la singularité de la créature humaine. La toute-puissance du Dieu Créateur est celle du «don».

«La toute-puissance révèle aussi l'amour de Dieu qui, dans la création, donne la vie à des êtres différents de Lui et en même temps différents entre eux. La réalité de son don imprègne tout l'être et l'existence de la création. Créer veut dire donner (surtout donner l'existence). Et celui qui donne, aime. L'auteur du livre de la Sagesse l'affirme lorsqu'il déclare: «Oui tu aimes tous les êtres, et n'as de dégoût pour rien de ce que tu as fait; car si tu avais haï quelque chose, tu ne l'aurais pas formé» (11,24); et il ajoute: «Mais tu épargnes tout, parce que tout est à toi, Maître, ami de la vie» (11,26)» .

 

 Une personne-don

« Homme et femme il les créa » (Gn 1,27). Et voilà, « c’était très bon » (Gn 1,31) « Puis, de la côte qu'il avait tirée de l'homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l'amena à l'homme » (Gn 2,22). Les deux récits nous content l’apparition d’une différence au sein de l’humanité. N’est-ce pas l’insaisissable différence à laquelle chacun de nous est confronté en soi et en dehors de soi ? La solitude de l’homme n’est pas que « distinction du monde animal » : elle est signe de son immédiateté relationnelle avec son Créateur. Elle manifeste ce qu’est son être en attente dans l’histoire d’une communion à sa mesure. La nature humaine est « une » au sein de la dualité exprimée dans la « masculinité » et la « féminité ». L’homme à l’image de Dieu, c’est aussi l’humanité dans sa dualité homme-femme. Cette dualité imprègne « toute relation entre l’homme et la femme », mais la relation conjugale dans le mariage en est un signe privilégié. C’est Dieu qui signe cette différence. C’est Dieu qui offre la femme à l’homme (Gn 2,18). C’est l’homme qui librement s’enchante de ce don personnel qui dépasse toutes ses attentes. Alors celui-ci s'écria : « Pour le coup, c'est l'os de mes os et la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée “femme” , car elle fut tirée de l'homme, celle-ci ! » (Gn 2,23). Plus qu’un manque ou qu’un besoin, ce cri exprime l’admiration de l’homme face à ce don de Dieu qui signifie un accomplissement et une plénitude pour l’humanité créée. L’humanité prend toute sa mesure dans la découverte de cette « différence » qui repose dans l’écrin d’une égale dignité voulue par Dieu.

«Si la femme, dans le mystère de la création, est celle qui a été «donnée» à l'homme, celui-ci, de son côté, en la recevant comme don dans la pleine vérité de sa personne et de sa féminité, l'enrichit par cela même et, en même temps, lui aussi, dans cette relation réciproque, se trouve enrichi. L'homme s'enrichit non seulement grâce à elle qui lui donne sa propre personne et sa féminité, mais aussi grâce au don de lui-même. Le don de la part de l'homme, en réponse à celui de la femme, est pour lui-même un enrichissement. En effet, il s'y manifeste presque l'essence spécifique de sa masculinité qui, à travers la réalité du corps et du sexe, atteint la profondeur intime de la possession de soi grâce à laquelle il est autant capable de se donner lui-même que de recevoir le don de l'autre» .

Il y a bien une double modalité d’être personnes en ce monde. Cette différence, bonne et voulue par Dieu, témoigne de l’espérance de Dieu sur l’homme. L’amour dont il aime l’homme et la femme cherche à se manifester dans l’histoire. La communion des personnes qui peut surgir d’un libre consentement à cette différence entre l’homme et la femme est à l’image de la communion trinitaire. Si nous pouvons aimer à ce point la différence, c’est pour rejoindre celle qui traverse l’unité divine : Père, Fils et Saint-Esprit. Si l’homme et la femme sont des êtres appelés à se donner, c’est pour rejoindre et témoigner de l’image divine qu’ils sont.

Il y a donc comme deux «incarnations» différentes de l'humanité qui fondent l'unité originelle. Mais l'homme est ontologiquement un au sein de cette dualité. Il n'est créé définitivement qu'avec la création de la femme. «La création «définitive» de l'homme consiste dans la création de l'unité de deux êtres. Leur unité dénote surtout l'identité de la nature humaine; la dualité, par contre, manifeste ce qui, sur la base de cette unité constitue le caractère masculin et le caractère féminin de l'homme créé (HF 73). Il est clair «que l'homme a été créé en tant que valeur particulière devant Dieu (Dieu vit ce qu'il avait fait et voilà que c'était très bien Gn 1,31), mais aussi en tant que valeur particulière pour l'homme lui-même: d'abord, parce qu'il est «homme»; ensuite parce que la «femme» est pour l'homme, et vice-versa, parce que l'«homme» est pour la femme» (HF 73).

L'unité originelle se fonde sur la solitude originelle qui se révèle comme «adaptation «à» la personne et donc comme ouverture et attente d'une «communion des personnes»» (HF 75). Cette communion suppose une existence comme personne, à côté l'une de l'autre: une double solitude distincte des animaux, consciente d'elle-même (auto-connaissance) et déterminée (auto-détermination) à s'ouvrir à l'autre. Aucun être vivant ne pouvait assurer à l'homme cette réciprocité dans l'existence: seulement un être qui expérimente la même solitude face au monde des vivants.

Cette unité originelle exprime finalement la complète et définitive création de l'homme. Le deuxième récit de création nous permet de réinterpréter le premier, quant au concept de l'image. «L'homme est devenu image et ressemblance de Dieu non seulement par sa propre humanité mais aussi par la communion des personnes. (...) L'homme devient image de Dieu moins au moment de la solitude qu'au moment de la communion. En effet «dès l'origine» il est non seulement une image qui reflète la solitude d'une Personne qui régit le monde, mais aussi et essentiellement image d'une insondable communion divine de Personnes» (HF 77).

Ce point est important à souligner: il fonde en l'homme à la fois l'expérience d'une transcendance mais aussi celle d'une ouverture personnelle. La communion avec d'autres personnes fait partie de la nature de l'homme autant que sa transcendance. La personne humaine doit être définie comme ouverture à l'autre personne autant que comme sujet autonome et distinct. L’homme en se donnant et se livrant à la différence sexuée, manifeste la profondeur d’un amour qui unit toujours en respectant, en promouvant, en rassemblant ce qui est distinct et différent. Ainsi l’homme et la femme sont-ils aussi ensemble, dans l’unité qu’ils peuvent former, une image particulière de Dieu dans le monde.

 

Par la sexualité, unir pour distinguer 

La différence sexuelle concerne tout l’être de la personne. Le corps, s’il est bien distinct de l’esprit, n’est pas réductible à une entité extérieure à l’unité personnelle du sujet. Le corps humain appartient à la personne. Il dit ce qu’elle est. Par lui, tout être d’esprit que nous sommes s’inscrit dans l’histoire. La personne humaine est toute présente en son corps : le corps la révèle, la manifeste, fait « voir » ce qu’elle est. La différence sexuelle n’est pas extrinsèque à cette révélation de la personne. La beauté et la dignité de chacun d’entre nous se fondent sur l’unité personnelle du corps et de l’esprit.

 

La sexualité a une signification conjugale. Le conjugal « conjoint » les personnes et par là différencie jusqu’à susciter dans l’acte sexuel une « conception autre et nouvelle », et accueillir ainsi la différence radicale d’une autre personne qu’est l’enfant. L’homme est appelé librement à consentir à cette signification par le don de soi-même dans le célibat ou le mariage. Quel que soit son mode de s’exercer, le sens de la sexualité humaine pointe « vers la différence » et s’ouvre à la vie. De fait, la sexualité de soi ne lie ni ne délie : c’est l’homme qui librement accepte la signification de ce qu’il est, et parvient à développer ainsi dans l’histoire la signification nuptiale de son être sexué.

«Il y a une forte relation entre le mystère de la création comme don qui jaillit de l'Amour et cette «origine» béatifiante de l'existence de l'être humain comme homme et femme, dans toute la vérité de leurs corps et de leurs sexes, et c'est une simple et pure vérité de communion entre les personnes. Lorsque le premier homme, à la vue de la femme, s'écrie: «C'est la chair de ma chair et l'os de mes os», il affirme simplement l'identité humaine de l'un et de l'autre. En s'écriant ainsi, il semble dire: «Voici un corps qui exprime la «personne»!» En s'appuyant sur un passage antérieur du texte, on peut également dire: ce «corps» révèle «l'âme vivante» que l'homme est devenu lorsque Dieu souffla la vie en lui, par laquelle commença sa solitude en face de tous les autres êtres vivants. C'est précisément à travers la profondeur de cette solitude originelle que l'homme émerge à présent dans la dimension du don réciproque dont l'expression est le corps humain dans toute la vérité originelle de sa masculinité et de sa féminité. Le corps qui exprime la féminité «pour» la masculinité et, vice versa, la masculinité «pour» la féminité, manifeste la réciprocité et la communion des personnes. Il l'exprime à travers le don comme caractéristique fondamentale de l'existence personnelle. Tel est le corps, témoin de la création comme d'un don fondamental et, par conséquent, témoin de l'Amour comme source d'où est né ce don lui-même. La masculinité-féminité - c'est-à-dire le sexe - est le signe originel d'une donation créatrice d'une prise de conscience de la part de l'être humain -homme-femme - d'un don vécu pour ainsi dire de manière originelle. Telle est la signification par laquelle le sexe entre dans la théologie du corps» .

Ainsi, dans sa limite, le corps et particulièrement la sexualité, est signe non pas seulement d’un manque ou d’un besoin, mais d’un don permanent, ouvert et gratuit à l’altérité : altérité de Dieu, altérité des hommes. Il est ouverture permanente au mystère de l’autre dans sa différence, au don que ce dernier est pour moi, au don que je puis être pour lui. La différence ne surgit dans sa signification ultime que sur cette horizon d’unité : unité d’un don reçu, unité d’un don qu’est tout homme. Cette unité est faite d’une intégration originelle de la différence la plus radicale éprouvée dans le corps entre toute créature et son Créateur, entre toute créature et ses semblables tellement différentes en apparence mais égales en dignité.

Cette unité du genre humain dans sa différence sexuelle est « grâce et harmonie ». Elle renvoie à l’unité de l’acte créateur, à l’unité de la relation entre Dieu et chaque être singulier, à l’unité entre l’homme et la femme. Cette dernière s’exprime dans l’histoire humaine par et dans l’union conjugale comme dans son abstention. L’unité « sponsale » de chaque être appartient à ce qu’il est avant que de s’identifier à des actes particuliers. Ainsi mari et femme exercent-ils leur être conjugal dans le consentement matrimonial. Ainsi le célibat consacré, à l’image de celui de Jésus Christ, exprime-t-il aussi la structure sponsale de l’être humain.

 

En conclusion

De fait, et en droit, c’est à travers l’unité personnelle qu’est chaque être humain que la beauté de sa (ses) différences apparaissent. L’unité de sa personne-don est au service d’une communion de personnes qui valorise, respecte, promeut, défend, fortifie la distinction. L’amour est source de la distinction. L’inverse n’est éprouvé le plus souvent que dans un deuxième temps. Ce que chaque être humain expérimente dans sa relation immédiate avec Dieu Créateur (union et distinction), il est appelé à le vivre dans l’histoire humaine. C’est par l’amour que l’unité se forge dans le consentement mutuel d’un homme et d’une femme et que s’atteste l’accueil de toute altérité et de ses différences.

Alain Mattheeuws s.j.

Par Alain Mattheeuws
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Samedi 25 novembre 2006

Le Concile décrit la conscience comme « le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (GS n°16 n°2) et montre ainsi son intériorité en l’homme. On parle de liberté des consciences et de respect de la conscience humaine comme de droits fondamentaux liés à la dignité humaine. Dans le domaine moral, chacun élabore ses propres jugements en conscience avant d’agir, pendant ou après l’action posée. C’est ce « mystère » de la conscience, sa beauté et ses exigences que nous décrivons brièvement dans ces lignes.

 

1. Une figure humaine


La conscience n'est pas une abstraction. Elle s'inscrit dans le mystère de l’homme. Au sens large, qui dit « homme » dit un être conscient de soi et de la portée de ses actes. Le jugement de « conscience » est l’expression de la dignité humaine et de sa différence, dans le monde créé, d’avec les autres créatures : de son être personnel.


1.1. Conscience et création


Que l’homme soit conscience appartient à la réalité de la Création. Dire que l’homme est « créé à l’image de Dieu », c'est sous-entendre qu’il ressemble à son Créateur par ce qu’il est : un être d’esprit, libre et conscient. L’homme est ainsi conscient de son origine comme de sa destinée. Il réfléchit aussi ce qu’il vit dans le présent pour y trouver un sens, le déterminer ou le confirmer. La conscience exprime la dignité de chaque homme et manifeste sa « royauté » sur l’univers créé.

Dans sa conscience psychologique, le sujet peut revenir sur soi, sur ses activités, ses comportements externes et internes. Il peut introjeter des valeurs et des références issues de son milieu familial et de sa culture. Il se construit par ce jeu relationnel. Cette connaissance subjective n’est pas pour autant la conscience morale, même si elle la nourrit et l’influence. La genèse de la conscience morale est éclairée par la genèse du moi, de la conscience psychologique, de l’inconscient et du surmoi. Elle ne se réduit cependant pas à cette genèse.


1.2. Conscience morale


La conscience morale suppose un jugement : la connaissance intérieure et personnelle de la loi divine. Elle sous-entend une connaturalité (connivence) avec cette loi, un accueil, une faculté (capacité) d’exercer son jugement. « Dieu près de toi, avec toi, en toi ». Tout ce qui est extérieur à la conscience doit lui devenir intérieur pour prendre vie personnelle. C’est le statut de certaines normes, attitudes éducatives, données culturelles. L’homme intègre et intériorise les éléments qui le conditionnent. L’homme est constitué, donné à lui-même dans sa liberté et sa raison pour diriger son action et donc en juger dans les situations concrètes 1. Le jugement de conscience n’est pas uniquement le fruit d’une intégration plus ou moins réussie d’éléments extérieurs. L’homme libre est créé responsable doté d’une faculté de juger intérieure à lui-même : il est « conscience ». Il ne s’est pas inventé ainsi. Il se découvre ainsi dans sa beauté et sa dignité.

Les Pères conciliaires s’exprimaient ainsi à Vatican II : « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée à lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : 'Fais ceci, évite cela’ ; Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera » (GS n°16).


1.3. Quelques traits du visage de la conscience


La conscience humaine est...


personnelle. Elle n’est pas une idée, mais elle est « à visage humain ». Elle est conscience d’une personne avec son histoire particulière. « Par ses actes délibérés, la personne humaine se conforme, ou non, au bien promis par Dieu et attesté par la conscience morale » 2. L’usage de la raison et donc le jugement de conscience sont le fruit de cette histoire. Ils évoluent et se transforment dans l’unité personnelle de chacun. Par exemple, les mauvaises expériences comme le péché peuvent perturber le bon fonctionnement de la conscience. Il y a des personnes à la conscience plus exercée et plus délicate que d’autres...


- en communion. Elle ne ferme pas le sujet sur lui-même, ne l’enferme pas dans une indifférence au réel. La conscience est en soi ouverture à l’altérité (dont la différence d’avec le monde et d’avec les hommes) et à la transcendance (au Créateur, à l’Absolu). La conscience est le témoin de la présence divine en chaque homme. J.-H. Newman disait : « Ma nature entend la voix de la conscience comme une personne. Quand je lui obéis, je me sens satisfait ; quand je lui désobéis, je me sens affligé, exactement comme lorsque je fais plaisir ou non à un ami qui m’est très cher... Un écho implique une voix ; une vois, quelqu’un qui parle. Celui qui parle, c’est lui que j’aime et que je vénère ».

La conscience n’est pas qu’individuelle. Sans tomber dans les pièges d’un monde fusionnel, il ne faut pas non plus se faire l’écho d’une conception néo-libérale de l’homme-individu. L’être humain n’est pas solitaire et l’autre lui est toujours intérieur aussi. La conscience est un savoir avec autrui (cf. l’étymologie : cum-sciencia) et avec tel ou tel acte à poser.

La conscience du croyant fait corps avec le Corps de l’Eglise. Elle y est insérée par la foi et la charité. Le chrétien « sent avec l’Eglise » : il pose des jugements et agit dans, pour et avec un corps de frères et de sœurs.


- responsable. L’homme est appelé à éduquer, affiner, fortifier sa conscience : ne gardons pas l’illusion d’une conscience infaillible (Veritatis Splendor n62). La conscience est à l’image d’un corps, d’un organe qui doit grandir, se développer pour devenir lui-même. Avant de devenir responsable devant sa conscience, tout homme est responsable de sa conscience. « La personne humaine participe à la lumière et à la force de l’Esprit divin. Par la raison, elle est capable de comprendre l’ordre des choses établi par le Créateur. Par sa volonté, elle est capable de se porter d’elle-même vers son bien véritable. Elle trouve sa perfection dans « la recherche et l’amour du vrai et du bien » (GS 15, 2). Si la liberté fait bien de l’homme un sujet responsable de ses actes, un sujet moral, il nous faut affirmer également que ces actes transforment l’homme. Dans la conscience de ce qu’il fait, l’homme se construit. Le jugement de conscience qu’il pose sur lui-même ou qu’autrui pose sur lui, manifeste combien qu’il est « pour ainsi dire, le père de ses actes ».


- liée au temps et à lespace. La conscience morale est marquée par lhistoire de la personne, celle de ses proches, celle de son peuple. Lélaboration des jugements de conscience est conditionnée par de nombreux facteurs dont lâge et les données culturelles. Il faut reconnaître aussi une genèse et une croissance de la conscience morale. Elle nest pas un sixième sens donnée au départ et fonctionnant parfaitement. Sa mise en œuvre suppose une éducation.

Ces conditionnements de la conscience ne signifient pas une relativité des jugements qui sexprimerait ainsi : « tout se vaut et tout est bien ». Car si les conditions dexercice de la conscience morale peuvent réduire ou oblitérer son activité, elles ne la limitent pas dune manière absolue.


- qui se fortifie en s'exerçant. Les actes posés par l'homme le font grandir. Faire le bien en connaissance de cause, cest « naître à soi-même », « grandir sous le regard de Dieu », « grandir en âge et en sagesse », cest-à-dire dans son identité propre. Cest dans lexercice de sa conscience, que lhomme advient librement à lui-même, quil devient ce quil est. La conscience nest pas un oracle à consulter régulièrement en dehors de soi-même, mais un organe propre à la personne, organe qui travaille, sexerce, sinforme, se forme, séclaire, se développe, saffine. Elle se perfectionne et se fortifie dans lacte même où elle sexerce adéquatement. Il est bon de réfléchir paisiblement à la portée de ses actes et à leurs conséquences que ce soit dans la solitude, le dialogue, les débats, la prière. Cet exercice consiste à distinguer le bien du mal, à poser un jugement personnel, à précéder, accompagner et suivre lacte posé.



2. Les enjeux humains et spirituels


2.1. - La loi.


La conscience ne décide pas souverainement du bien et du mal. Elle nest pas à elle-même sa propre loi. La conscience se découvre intérieurement structurée, ouverte, offerte à la vérité, préparée. La voix de la conscience, cest la perception intérieure dune loi qui est le témoin de la présence divine au plus intime de lhomme. Lhomme éprouve lirradiation de la vérité de Dieu en son être et participe ainsi par son intelligence à la sagesse de Dieu (Vie, Amour et Don). Cest cela la loi de la conscience. Ce nest pas dabord la perception dun interdit extérieur à soi, mais plutôt une lumière, un attrait, une révélation personnelle.

La loi est la révélation dune présence amoureuse de la Sagesse divine à la raison personnelle de chacun. Cette loi est toujours un appel à la perfection, une exigence intérieure permanente. La loi morale à l'intérieur de la conscience joue le rôle dun messager (dun ange) : elle transmet, elle partage, elle révèle, elle interprète la beauté de la vérité.


2.2. - La vie de la conscience.


La conscience peut en effet saffaiblir ou sobscurcir. La conscience nest pas un donné immuable, impersonnel, acquis une fois pour toutes (c'est l'enjeu de tout apprentissage et de l'éducation d'un enfant). Elle est dépendante de tout notre psychisme et de notre dynamisme vital. Ces évolutions positives et négatives de la conscience sont en lien avec la personnalité profonde et avec les actes posés. Ce que nous faisons et ce que nous pensons nous transforme, touche, affine ou obscurcit la conscience.

Ce qui est mal, fait mal. Ce qui est bien, fait du bien. Faire le bien, nous rend plus dignes de nous-mêmes et nous facilite la prise de décisions en conformité avec le Bien quest Dieu. Le cercle vicieux du mal ne peut être rompu que par le pardon. Le pardon restaure lhomme dans son unité personnelle. Il éclaire la conscience sur ce quelle a fait, mais aussi sur ce quelle pourra faire à lavenir. Le pardon est le creuset de lespérance pour la conscience. On pourrait distinguer ici la conscience pure, mauvaise (habitée par le remords), faible, relâchée (ou large), scrupuleuse, droite (lucide et sincère).


2.3. - La conscience et les doctrines ecclésiales


Lorsquon parle de doctrine ecclésiale ou denseignement magistériel, on entend généralement des textes et commentaires qui manifestent la réflexion de lEglise à propos de questions que lEcriture n'envisage pas expressément. Le lien avec lEcriture peut être lointain ou indirect. Ces textes ont un poids lié à lexercice de lautorité de la personne qui les proclame ou qui les rappelle. Il convient également de situer ces textes dans le contexte où ils sont promulgués. Même sil y a distinction de missions, rappelons que cest toute lEglise qui est « Mater et Magistra ». En pratique, lensemble des évêques et le Pape synthétisent linterprétation fidèle à la Parole du Fils de Dieu. Le Magistère, en charge dinterpréter authentiquement la Parole de Dieu, est lui aussi soumis à cette Parole quil reçoit et écoute (DV n°10). Il convient quil soit attentif aux signes de lEsprit (LG n°12).

Tous les enseignements nont pas le même degré dautorité. La conscience chrétienne, avec bon sens, repère ces nuances non pas pour « désobéir » et « critiquer », mais au contraire pour saisir la profondeur exacte de lenseignement offert. La compétence dun discours, le caractère solennel des propos et leur réitération, luniversalité des propositions sont des critères dappréciation normaux. La culture chrétienne nous permet également de distinguer entre le type de documents (un document conciliaire, une lettre encyclique, une exhortation, une instruction dun dicastère) et le caractère universel de lenseignement (auteurs conciliaires, thème abordé, destinataires). Linfaillibilité de la doctrine est liée à la grâce de la présence du Christ en son Eglise. Lenseignement de lEglise concerne aussi bien la foi (croire en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai Homme) et les mœurs (force et vérité des commandements révélés au Sinaï) (VS, Veritatis Splendor n°64). Lorsque le propos peut être tenu pour infaillible, cest le signe dune prise de conscience par le magistère de sa grande responsabilité dans le domaine concerné. La précision dune définition signe une richesse mais parfois aussi les limites éprouvées dans lexplicitation et la compréhension de la question abordée. Un avis de ce type est aussi un acte dhumilité rendue à la vérité qui demeure en Christ.

Ces avis sollicitent ladhésion des chrétiens. Cest dans leur conscience quils sont appelés à rendre hommage à la vérité. Cette adhésion personnelle nécessite parfois un long travail de réflexion et de conversion, de prière et dascèse de la part du disciple du Christ. Des tensions peuvent être vécues pendant un temps. Il faut chercher honnêtement la vérité par lécoute et laccueil, par la recherche et la mise en pratique du bien à faire. Dans le même temps, nous « sommes tenus dobéir à la loi intérieure » (GS 16 n°1), inscrite en nous. Lélan vers la liberté est constitutif de notre humanité et de sa dignité. Il nest jamais permis de choisir délibérément ce que nous jugeons en conscience être le mal. Pour la conscience chrétienne, il y aura toujours un travail dhumilité pour souvrir aux appels de lEglise3.


2.4. - Des questions délicates : conscience erronée vincible et invincible.


« Lignorance involontaire peut diminuer sinon excuser limputabilité dune faute grave. Mais nul nest censé ignorer les principes de la loi morale qui sont inscrits dans la conscience de tout homme »4. La loi de Dieu est inscrite au cœur de tout homme, créé à limage et à la ressemblance du Créateur. La prise de conscience des lois se réalise à travers les médiations de lhistoire humaine en faisant écho aux principes intérieurs à tout homme. Il revient à chacun en conscience de porter des jugements moraux sur les actes humains. Pour pouvoir le faire, il faut que la personne parvienne à un état de certitude. Pour la conscience, il y a donc un travail dharmonisation des éléments en cause (normes, situations) et puis darbitrage et de jugement. Malgré tous ses efforts et ses informations, le sujet peut se tromper (conscience erronée). Cela arrive souvent, même en toute bonne foi. « Toutefois, il arrive souvent que la conscience ségare, par suite dune ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité » (GS n16). Cependant, lerreur peut surgir aussi dune paresse, dun refus de rechercher le vrai et le bien, dune habitude au péché, dun manque de confiance dans des personnes ou des doctrines proposées. Dans ce cas, la conscience qui fait erreur, porte la culpabilité des jugements quelle pose.


2.5. - Le doute.


Dautres situations humaines sont à ce point complexes que malgré notre bonne volonté et nos recherches, notre conscience ne parvient pas à la certitude. Elle doute et continue de douter. Son jugement ne parvient pas à « coaguler » avec force et assurance. Ces cas de conscience ne sont pas de lordre du passé. De nombreux actes humains prennent aujourd'hui cette tonalité, que ce soit en morale sociale ou morale privée. Dans ce domaine, il sagit de découvrir la référence personnelle et morale la plus adéquate. Car il y a toujours moyen de faire le bien sans être obligé de faire le mieux. Ces situations de doute doivent être examinées avec attention. Elles méritent le respect de la part de ceux et celles qui ne vivent pas ce doute. Elles doivent susciter dans la personne qui doute la confiance que Dieu lui accorde au moment dagir la lumière nécessaire et suffisante pour bien faire et suivre sa sainte volonté. La vie du chrétien ne consiste pas cependant à rester des années durant dans le doute sur des questions fondamentales. La confiance en Dieu, en lEglise, et dans le jugement dautrui permet le plus souvent daller au-delà de nos doutes.



3. Comment former sa conscience ?


Il appartient à lhomme de former et de fortifier la conscience quil est et quil a. Située dans le temps, lhomme se forme. Cet apprentissage et cette éducation de la conscience sopèrent de plusieurs manières.

- par la réflexion : lexercice de lintelligence qui sinstruit, raisonne, argumente.

- par lintégration des enseignements de la sagesse des peuples et de la doctrine de lEglise.

- par la pratique du bien.

- par laccueil des dons de lEsprit et la vie sacramentelle (eucharistie, réconciliation ).

- par lécoute et létude de la Parole de Dieu qui éclaire la conscience .

- par le témoignage et le conseil dautrui.

- par laccompagnement spirituel, la prière personnelle, lexamen de conscience devant la croix du Christ, cest-à-dire devant lacte de miséricorde par excellence (Exercices spirituels n53)



A. Mattheeuws s.j.

1 « Par sa raison, l’homme connaît la voix de Dieu qui le presse « d’accomplir le bien et d’éviter le mal » (GS 16). Chacun est tenu de suivre cette loi qui résonne dans la conscience et qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain. L’exercice de la vie morale atteste la dignité de la personne » (CEC n°1706).

2 CEC n°1700.

3 « En même temps, la conscience de chacun, dans son jugement moral sur ses actes personnels, doit éviter de s’enfermer dans une considération individuelle. De son mieux, elle doit s’ouvrir à la considération du bien de tous, tel qu’il s’exprime dans la loi morale, naturelle et révélée, et conséquemment dans la loi de l’Eglise et dans l’enseignement autorisé du Magistère sur les questions morales. Il ne convient pas d’opposer la conscience personnelle et la raison à la loi morale ou au Magistère de l’Eglise » (CEC n°2039).

4 CEC n° 1860.

« La confession régulière de nos péchés véniels nous aide à former notre conscience... », dans CEC n°1458.

CEC n°1480.

Par Alain Mattheeuws
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Samedi 25 novembre 2006
Une fidélité qui ouvre un chemin entre la terre et le ciel

Le désir d’être libre et de le rester est inscrit profondément en nous. Cette liberté de nous donner aux autres et à Dieu nous donne de ressembler au Créateur de l’univers. Ne sommes-nous pas créés à « son image et à sa ressemblance » (Gn 1,27) ? Seul un homme libre peut s’engager. Seul un homme libéré de certaines servitudes peut entrer dans un engagement sûr et durable. Est-ce possible ? Ne sommes-nous pas le plus souvent conditionnés par des tas d’éléments ? Il est bien vrai que notre liberté n’est pas une « chose abstraite », en dehors du réel, et surtout en dehors de notre corps et de notre temps. Dans tout engagement, le temps est un facteur déterminant. La durée fait peur aujourd’hui.

Serions-nous condamnés à ne vivre que dans l’instant, dans un court moment favorable ou gratifiant ? L’amour dont nous voulons vivre serait-il condamné à l’éphémère et au transitoire ? L’enjeu de ces questions est essentiel tant pour la vocation au mariage que pour le célibat consacré. Est-il possible de durer dans la promesse ? Est-il possible de grandir dans une promesse ? Certainement ! Mais prenons conscience des conditions de cette route humaine.

Le temps est l’allié de l’homme

Nous pensons et agissons le plus souvent comme si le temps était notre ennemi. On dit que l’amour s’use avec le temps, que les belles promesses s’étiolent avec les années qui passent. Ne faut-il pas faire vite ce que nous avons à faire de peur de ne pas y parvenir ou de ne pas « saisir la chance » ? Or, le plus souvent le temps défait ce que l’on fait sans lui. Car le temps n’est pas que le rythme de nos montres et l’étalement de nos calendriers. L’homme est intérieur au temps et le temps est en lui également. C’est à cette condition qu’il parvient à grandir, à se développer, à trouver sa véritable identité, à goûter les fruits d’un engagement. Celui qui ne vit que dans l’instant ne peut éprouver certaines joies qui comme les boutons d’une fleur rare, ne s’ouvrent qu’à la faveur du temps qui s’écoule ou d’un temps de confiance mutuelle et d’amour. Si nous nous faisons l’ami du temps, nous saisirons plus facilement qu’il construit nos vies avec nous. D’ailleurs l’histoire sainte et personnelle de chacun de nous n’est pas la somme de plusieurs instants : elle est le fruit de notre liberté qui déploie toutes ses aptitudes dans le temps.

Pour s’engager dans le mariage ou dans la vie consacrée, il faut se laisser réconcilier avec le temps sauvé par Dieu. Jésus est entré dans notre temps : il donne consistance à chaque instant. Il ouvre nos actions à l’éternité. Ce que nous faisons est inscrit dans le cœur de Dieu : nos engagements nous transforment et ils nous placent directement dans l’éternité sur la terre. Le temps qui passe et dans lequel nous vivons prend une dimension définitive, incontournable, magnifique : ce qui s’y fait n’est jamais perdu. Aucun engagement ne perd son sens quand il est situé dans le temps de Dieu. Le sacrement de mariage engage les fiancés « à la vie, à la mort » : quel lien fort et constructeur. Les vœux d’un consacré témoignent que la vie sur terre est déjà une prophétie d’un temps sauvé. Sur notre route quotidienne, l’engagement qui prend le temps de se dire et de se déployer, qui s’ouvre au définitif, atteste que chacun de nous est plus grand qu’il ne le pense, plus noble qu’il ne le croit, plus beau qu’il ne lui apparaît.

La promesse concerne la personne

Le lien fort rend fort. Toute promesse lie la personne. Ce lien donne consistance et vie aux personnes qui s’y engagent. Si le mariage est indissoluble, ce n’est pas une « loi extérieure » ou « religieuse » qui oblige les époux de l’extérieur. C’est la force même de l’amour qui trouve une expression vigoureuse dans une promesse qui lie les cœurs. Cette promesse ne touche pas l’extérieur de la personne puisque la liberté s’y offre tout entière. Dans le mariage, ce qui est en jeu, c’est la présence d’un absolu dans les personnes qui s’aiment et qui s’engagent l’une envers l’autre. L’autre que j’aime est un « mystère » qui me dépasse. Il ne peut jamais devenir un objet ou un moyen de mon affectivité. Cette personne me dépasse au point que le don et la promesse de me donner à elle ne s’épuiseront ni de disparaîtront comme l’eau s’évapore dans le désert.

Comment épuiser l’amour offert s’il concerne la grandeur de la personne ? L’homme possède cette capacité de se donner totalement à autrui et à Dieu. Sa liberté prend cette dimension. Malgré les saisons de l’amour, à travers les obstacles, les faiblesses et les péchés, tout homme peut librement se donner dans un « toujours » qui lui fait du bien, le transforme, lui donne vie, le rend heureux. L’homme se trouve et s’accomplit par un don d’une telle dimension. La fidélité se fonde sur cette aptitude de l’homme et la nourrit. Un don sans retour donne une saveur à la vie. Il signifie à la personne qui le pose, qu’elle est vraiment elle-même. Il fait honneur également à celui qui reçoit un tel don. Une fidélité inconditionnelle est la mesure d’un amour qui même à travers les aléas de l’histoire, construit solide, pour toujours, déjà dans l’éternité. Ce qui est promis renvoie à la personne qui est unique et que l’on ne peut remplacer. C’est la beauté et la grandeur de notre liberté quand notre parole est donnée à une personne.

L’engagement touche Dieu

S’engager dans le sacrement de mariage, c’est offrir à Dieu l’amour reçu et lui rendre grâce pour le conjoint aimé. Dans le « oui » du mariage, il y a une force qui traverse le temps. Le « oui » d’un instant transforme la vie du nouveau couple. Désormais, ils sont « un » pour aimer, pour s’aimer. Dieu ne reste pas extérieur à cet engagement. Le sacrement est un signe de l’Eglise qui dit plus que nos pauvres mots humains. Il atteste la présence au cœur de nos « oui » de la grâce divine. Dieu est au plus intime de nos vies. L’amour promis des jeunes époux touche Dieu. Il s’y engage également. Sa fidélité va à la rencontre de la fidélité des hommes : elle ne faiblira jamais. La fidélité de Dieu est une force pour la fidélité des époux. Elle n’est pas une « rustine » de l’amour. Elle montre les bienfaits d’un amour qui cherche à aller jusqu’au bout. Cette fidélité enracine l’espérance des époux et lui donne une consistance qui traverse toute mort : « Que mon nom soit gravé dans ton cœur, qu’il soit marqué sur ton bras. Car l’amour est fort comme la mort, la passion est implacable comme l’abîme. Ses flammes sont des flammes brûlantes, c’est un feu divin » (Ct 8,6).

En lisant la Parole de Dieu, une évidence jaillit : Le Dieu de l’Alliance est un Dieu tendre et fidèle, lent à colère et miséricordieux. Ce visage d’un Dieu « fidèle éternellement » nous dit quelque chose de notre propre fidélité. S’il est fidèle, nous pouvons et nous devons être fidèles nous aussi dans nos relations, nos amitiés, nos amours. Nous vivons et agissons à son « image ». Ceux qui sont fidèles reflètent la gloire de Dieu : ils disent quelque chose de sa lumière là où ils se trouvent. Pour celui ou celle qui s’offre à Dieu pour l’aimer dans le célibat, le don de soi apparaît peut-être plus comme un saut dans la foi : celui à qui on donne sa vie est le Très-Haut. Se donner à Lui, c’est lui offrir toute sa personne, avec ses désirs du cœur et tout l’élan du corps. La fidélité pour le Royaume témoigne que « le ciel est déjà parmi nous » : elle est un signe prophétique de ce que nous vivrons tous par amour dans l’éternité. Cette fidélité est peu reconnue de nos jours, pour les garçons et pour les filles. Et pourtant, elle comble aussi le cœur de Dieu : qu’une personne donne tout un jour et pour la suite des années à son Seigneur et son Sauveur, n’est-ce pas un signe qu’il est vivant, qu’il n’est pas une idée ? La fidélité du consacré est parfois dure à porter dans notre culture, mais elle fait la joie de Dieu. Dieu entre en contact personnel avec celui qui l’aime de cette manière. Dieu le soutient, le fortifie, lui donne de parcourir des chemins secrets de complicité et d’amitié. Aucune fidélité ne tient à « la force des poignets ». Ne parlons pas de volontarisme dans ce domaine, mais de confiance d’amour : de cœur à cœur avec l’autre et avec Dieu. Toute fidélité est fondée sur un lien personnel avec Dieu présent dans notre histoire.

La fidélité est créatrice

La fidélité n’est pas seulement un état « passif » ou une volonté ferme qui s’exprime dans le temps. Elle est « dynamique », comme la sève qui monte et descend dans les arbres. Elle est vie. Elle est en mouvement, en croissance. Elle est un cheminement des libertés qui se sont données une fois pour toutes à un moment du temps et qui se fortifient elles-mêmes dans cette attitude de don de soi. La fidélité est le berceau de nombreuses relations humaines : l’amitié et l’amour sont enracinées dans cette confiance que des personnes se font les unes aux autres. Des sentiments tels que la tendresse et la douceur, des vertus telles que la chasteté et la force, des valeurs telles que le dialogue et le respect sont enracinées dans la fidélité. A tel point que la fidélité fonde une manière particulière de vivre et d’agir. La fidélité est l’humus où de nombreuses plantes peuvent être semées, grandir et fleurir. Sans la fidélité, il est des choses de la vie qu’un être humain ne peut pas goûter. Dans l’amour conjugal, la fidélité donne confiance aux époux et les mène avec joie et audace à concevoir, porter, enfanter et éduquer des enfants. L’aventure de la parenté est rendue possible et fortifiée par la fidélité. La foi-confiance des époux leur permet d’affronter les épreuves de la vie et de s’épauler mutuellement. Dans la vie consacrée, la fidélité dessine des espaces où l’éternité de l’Amour fait sa demeure et témoigne ainsi très concrètement de sa Présence.

Alain Mattheeuws s.j.

Par Alain Mattheeuws
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Mardi 21 novembre 2006

Article publié dans la revue "La foi"

Depuis la création du monde, l’homme et la femme sont face à face et signifient en leur corps sexué une double modalité d’être-au-monde, d’être personne-don l’un pour l’autre. La reconnaissance de cette altérité est déterminante pour la prise de conscience de leur propre identité. Cette altérité, confirmée et particularisée par l’insaisissable différence sexuelle, est finalisée par l’amour. Aimer, c’est décider librement de se donner, de sortir de soi, de se quitter pour « connaître » l’autre dans ses différences qui sont richesses à découvrir, à assumer, à rencontrer. Ce don de soi à l’autre est « matière » de la liberté. Il touche le corps. Il engage dans les forces d’aimer toute la sexualité. Le don des corps atteint sa dignité et sa beauté dans l’écrin d’une promesse, d’un « oui » franc et libre de tel homme pour telle femme. Le choix de l’amour a un caractère raisonnable, même si certains traits de l’amour se révèlent folie pour ceux qui restent extérieurs au don, même si l’amour a des raisons qui le transcendent toujours. Par ailleurs, cette double figure de l’homme et de la femme qui s’aiment est toujours traversée de part en part par le désir « objectif » de l’enfant, présent dans l’élan des corps, les pulsions de l’imaginaire, le désir de l’autre, le don exclusif et total des libertés. L’enfant n’est pas seulement une « idée » de l’amour : il en est souvent la vérité. Il en est le plus souvent la « confirmation » historique. Dans l’histoire d’un couple, la conjugalité est travaillée et empreinte comme « naturellement » de la parentalité. Celle-ci est au service de paternité divine dans l’histoire. Elle est marquée du sceau de l’éternité car chaque être humain conçu l’est pour le « toujours » de Dieu.

 

1. Une tradition

Il n’est pas inutile de rappeler le dessein du Dieu créateur à l’origine pour mieux en comprendre l’actualité. Sa parole est un acte. « Dieu créa l’homme à son image. A l’image de Dieu il le créa. Homme et femme, il le créa. Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez-la terre et soumettez-la.» (Gn 1,27-28). Dans cette relecture initiale inspirée de la condition humaine sexuée - comme dans les autres textes de la Bible -, les auteurs sacrés manifestent clairement le lien entre la conjugalité et la parentalité. L’homme est image de Dieu dans sa masculinité et dans sa féminité. Il l’est également dans l’union, c.-à.-d. dans le couple qu’ils forment et qui reçoit la bénédiction divine. Ce couple est dès l’origine ouvert sur le mystère de la fécondité divine. Cette fécondité n’est jamais abstraite ni virtuelle. Elle est enracinée dans l’histoire et s’incarnera dans des événements qui toucheront de près la vie du couple. La bénédiction de Dieu qui accompagne la création de l’homme et de la femme n’est pas étrangère à l’apparition de l’enfant, à la procréation et à l’éducation d’une famille, à l’articulation mutuelle de la conjugalité en parentalité. La parentalité n’est-elle pas toujours un lien religieux ? Elle lie à la vie, mais elle conduit au Nom de Dieu. C’est le même amour à l’origine qui fonde pour l’homme et la femme l’aptitude, la responsabilité, la mission d’être époux et parents. Cette bénédiction des origines imprègne toute l’histoire du salut. Elle traverse les peines et les joies, les angoisses et les passions, les péchés et les actes bons des couples qui s’aiment. Comme l’exprimait un Père du Concile : « cette bénédiction n’a jamais été abrogée ».

Cette évidence naturelle du lien entre l’amour conjugal et un de ses fruits - l’enfant - a été vécue et reconnue de manière différente selon les époques. Dans la réalité la plus ordinaire, l’acte conjugal contient in se la capacité à la fois concrète, symbolique, spirituelle, morale d’unir les époux et de poser les conditions de l’engendrement. Les diverses doctrines du mariage dans l’Eglise ont toujours manifesté ce lien « interne » : depuis saint Augustin et sa présentation des « biens » du mariage jusqu'à saint Thomas qui oeuvrait à rendre compte des finalités du mariage, l’unité entre la conjugalité et la parentalité est toujours clairement enseignée. La possibilité technique plus accessible pour notre époque de distendre ce lien a ouvert l’horizon de certaines cultures et la conscience individuelle à des questions nouvelles : dissociation entre paternité biologique, juridique, gestationnelle, personnelle... Comment comprendre désormais la beauté et l’exigence de ce lien ? Comment être père et mère en vérité ?

2. La lumière du sacrement de mariage

Signe de la présence du Christ dans l’humanité et dans l’Eglise, le mariage sacramentel transforme par grâce la relation conjugale et donne aussi son sens plénier à la paternité humaine. Le désir humain de l’enfant y trouve un « berceau » personnel pour « advenir » à l’être : être conçu, porté, engendré, mis au monde et éduqué dans l’amour. 

Sa préparation et sa réception

Il est de couples qui ont des enfants avant de se marier. Il en est d’autres qui n’en ont pas voulu et qui ont pris des moyens adéquats ou non pour les éviter. Au moment où le désir de se marier civilement et religieusement devient une décision plus ou moins ferme, chaque couple est interpellé par le mystère du lien qu’il veut instituer, rendre public et par la grâce sacramentelle qu’il demande à recevoir dans l’Eglise. L’amour qui les unit et qui les mène à cette décision d’entrer dans une institution civile ou religieuse a les traits plus ou moins conscients d’une ouverture à l’enfant. Des réticences ou des peurs, des calculs ou des prévisions peuvent marquer plus ou moins profondément la personnalité des futurs époux. Il reste que la perspective sacramentelle pose clairement la question de l’accueil de l’enfant et de la manière d’y collaborer. Le sacrement est une grâce particulière qui identifie les époux au Christ et leur permet de mieux se comprendre comme époux et comme parents. Pour en approfondir la portée personnelle, il est nécessaire de mesurer les dispositions de cœur et de la liberté nécessaire pour l’accueil de cette grâce offerte en Eglise. 

Il est bon de rappeler que l’acceptation et la présence éventuelle de l’enfant sont une condition de validité de la réception du sacrement. Il n’est pas facultatif pour les futurs époux de se disposer librement à aimer jusqu’au bout et à laisser leur amour « être dépassé » par la conception d’un autre que le conjoint bien-aimé : l’enfant est substantiellement le fruit et le signe de leur amour. L’enfant témoigne de la vérité de la conjugalité. Il n’en est pas le critère absolu, mais son refus explicite oblitère la vérité de ce qui peut être promis par les conjoints. La conjugalité est à ce prix : elle est toujours unie à l’accueil de la parentalité. « Acceptez-vous la mission d’époux et de parents », dira le célébrant du sacrement pour manifester publiquement l’engagement des libertés dans cette aventure qui dépasse l’homme et la femme et les rend « coopérateurs » de l’œuvre créatrice de Dieu dans l’histoire. Les époux sont appelés à être responsables de la paternité de Dieu dans l’Eglise et dans le monde. Quelle redoutable et fascinante proximité avec les sources de la vie ! Ils en sont les images concrètes et leur mission dans l’Eglise apparaît de plus en plus décisive pour la vie même de l’Eglise (cf. Gaudium et spes n° : responsables en conscience)

Ainsi est-il normal de constater chez les parents la conscience d’une responsabilité aiguë en même temps que la joie et l’assurance en face du surgissement de la vie en eux. 

Une donation libre de soi

Dans de nombreuses cultures, le mariage est accompagné de rites de passage : ils témoignent de ce « nouveau départ » dans la vie pour le jeune couple. Quitte ton pays, ton clan, ta famille pour une autre « terre ». Ce départ ne dissous pas les liens familiaux antérieures, mais de nouvelles alliances sont conclues à travers cet « exode familial ». La grâce du sacrement opère aussi un « exode de soi » des époux : leur amour est appelé à devenir et à s’identifier à l’amour divin et à sa fécondité. Pour chaque membre du couple, ils ont à expérimenter que la source et le terme de leur amour n’est pas « eux ». L’amour conjugal n’est pas « cellulaire » ou « égotique », il est « marche commune et pélerine » vers la Maison du Père. L’exode de l’amour de soi est pour une extase nouvelle, gratuite : elle est une grâce où les époux expérimentent qu’ils ne s’appartiennent plus à eux-mêmes, mais à Dieu d’abord (comme le souligne la grâce baptismale) et à l’autre et aux autres. Dans le dynamisme de la donation mutuelle, ils expérimentent que leur vie et leur corps ne sont plus seulement à eux et pour eux. Ils peuvent ainsi s’aimer en vérité car ils restent des sujets libres, mais s’aimer de l’amour même de Dieu qui pose son regard et agit sur notre terre en eux et par eux. Le lien conjugal est un lien de grâce, c’est dire que Dieu y est présent de manière particulière et visible. La grâce est dans le corps des époux : elle se fait chair dans le quotidien de leurs relations. Elle peut se faire « chair » dans la chair d’un enfant issu de la grâce et de leur don réciproque. Accueillir un enfant, c’est le vouloir : c’est s’ouvrir à la racine de son être à la volonté de Dieu dans l’histoire. Les médiations corporelles, physiologiques, psychologiques, ne sont jamais niées : elles ont toujours à être situées dans le plan « gracieux » de l’amour divin présent personnellement dans l’histoire humaine. 

Les époux sont dit « coopérateurs, cocréateurs » de l’action divine. Il sont « lieu-tenants » du Créateur. Ils se tiennent devant le Créateur et l’enfant conçu ou à concevoir. Ils ne sont pas des « instruments mécaniques » de l’action divine, mais librement ils traduisent et interprètent l’amour bienveillant de Dieu pour l’humanité. L’action du Créateur et Père passe par eux, mais ils ne sont parents en vérité que s’ils reconnaissent leur humble place de créature. Cet amour n’est jamais abstrait, virtuel, conceptuel. Il concerne toujours les libertés qui s’offrent en conscience au dessein créateur et rédempteur de Dieu. La volonté parentale de procréer est coïncidence et complicité filiale des époux à la volonté divine. Tout hiatus dans cette conformité de volontés aimantes fait apparaître les limites humaines (refus injustifié de l’enfant) ou la puissance de Dieu qui assume les décisions étranges de l’homme (clonage, expérimentations sur les cellules embryonnaires). Si la beauté de la paternité humaine pâlit, Dieu en souffre, mais sa grâce demeure : Dieu continue à aimer l’homme et la femme tels qu’ils sont, tels qu’ils opèrent. Il prend en charge l’enfant quelles que soient les conditions dans lesquelles il vient à l’existence ; La puissance de Dieu est vulnérabilité quant elle s’offre à passer par les mains de l’homme et de la femme. Cette puissance d’amour demeure victorieuse de toute mort dans l’histoire conjugale et parentale même quand la coopération humaine s’affaiblit ou se refuse. Dieu est prêt à assumer l’enfant-clone, l’enfant-médicament, l’enfant-embryonnaire laissé pour compte : il montre encore et toujours à l’humanité le poids et la noblesse de l’amour parental, sa signification la plus profonde même à travers les aléas de la parentalité humaine. La grâce rédemptrice est à ce prix. Elle atteste au cœur de toute espèce de parentalité la puissance de vie et de résurrection de la paternité divine. Tout enfant a une destinée éternelle. Les parents sont appelés à vivre de cette vérité, à la comprendre au fil de leurs relations conjugales, à en témoigner librement à travers les exigences morales et spirituelles des actes humains.

 

3. La mission en Eglise

Autant le Concile Vatican II que les textes ultérieurs n’ont pas manqué de mettre en lumière l’importance ecclésiologique, morale, spirituelle de l’alliance conjugale. La famille est désormais une « ecclesiola » (Ecclesia domestica, LG n°11) et la réalité que ses membres y vivent est à la fois exigeante, belle, stimulante. Figure de l’Eglise et de son mystère, de la relation aimante du Christ lui-même pour cette Eglise et pour l’humanité qu’il a sauvée, le couple et la famille ont une mission dans le monde. La fécondité de chaque couple est liée à la reconnaissance joyeuse et paisible de cette mission qui revêt des caractéristiques variées mais toujours personnelles. Transmettre la vie appartient à la mission commune des époux. La paternité et la maternité sont ensemble une participation à la paternité divine. Ainsi s’inscrit dans l’acte conjugal et dans la vie quotidienne d’accueil et d’éducation de l’enfant, les signes tangibles de la bonté et de la tendresse de Dieu pour les hommes. Jésus est venu sauver l’amour : les époux témoignent de cet amour qui sauve, qui donne la vie, qui en prend soin, qui la fait grandir et lui donne sur la terre une dignité éternelle.

La vie et l’amour sont un don de Dieu, librement offert. Les parents sont appelés à interpréter en leur corps cette aptitude reçue d’engendrer la vie et d’accueillir dignement tout nouvel être humain. Cette « intendance » du créé passe par leur amour, corporellement, librement. Ils sont les interprètes et les témoins de cet amour divin qui féconde les temps et les personnes. La paternité est un véritable « service ». Dans l’Eglise, elle revêt la noblesse d’un ministère à part entière, confirmé par la grâce sacramentelle. Servir Dieu Notre Seigneur et par là sauver son âme : cette phrase d’une antique tradition acquiert une actualité étonnante quand on la situe dans l’œuvre des époux. L’acte conjugal est une mission confiée : il se vit dans la promesse du mariage et s’atteste dans la fidélité des jours. La paternité et la maternité sont la reconnaissance joyeuse d’une fécondité à la mesure divine. Les enfants d’un couple sont à la ressemblance de ce couple, et plus encore à l’image du Dieu Créateur et Père. La joie offerte dans l’apparition de la nouveauté d’un être est participation réelle à la joie de Dieu. Toute vie humaine est un don de Dieu en même temps que le fruit d’une donation des époux qui les fait grandir dans leur masculinité et leur féminité. Ils en deviennent père et mère. Le don d’amour les révèle à eux-mêmes, les fait grandir dans ce qu’ils sont.

Si les traits psychologiques, physiologiques, corporels de la paternité et de la maternité sont distincts dans l’espère humaine, ils se rejoignent dans la qualité morale et spirituelle qu’ils manifestent. L’homme et la femme participent tous deux, en leur personne incarnée, de la paternité divine. Ils en jouissent. Ils en goûtent les exigences et les joies propres. La grâce suscite en eux des traits communs : patience, miséricorde, confiance, humilité, joie devant l’infinie mystère de chacun de leurs enfants. L’amour dont ils aiment leurs enfants est l’amour même de Dieu. Flux d’un don permanent qui les fait vivre, cet amour comble les parents à la mesure même de leur effacement, de leur abnégation, de leur reconnaissance de l’infini mystère de l’autre qu’est chaque enfant, fruit de leurs entrailles. L’enfant est un « signe personnel » du don d’amour de Dieu dans le couple. Il porte l’empreinte du Don absolu qu’est son Créateur et Donateur de vie. Cette empreinte touche corporellement l’union conjugale et l’être parental. L’enfant est toujours un don. Quelles que soient les conditions dans lesquelles s’effectue sa conception, son apparition reste « signe » d’une réalité paternelle. Cette apparition est normalement liée à la « geste » sacramentelle du mariage, car aucune conception ne relève totalement de l’anonymat ou de l’inconnu, mais toujours de la puissance créatrice de Dieu et de son Nom : « Père de toute éternité ». Le don qu’est l’enfant appelle toujours une reconnaissance à la mesure de ce qu’il est. L’ecclesia domestica est le lieu privilégié de cet accueil.

Le sacrement de mariage invite « objectivement » tous les parents à considérer leur enfant comme une « image » unique et singulière de Dieu. Cette mission d’engendrer mène à considérer l’enfant non seulement à travers « ce qu’ils voient, mais ce qu’ils croient : un infini mystère d’amour divin... (Paul VI). L’amour des époux se vit dans la foi dans le Dieu de vie. Cet amour va jusqu'à engendrer dans et pour la foi de l’enfant. La transmission de la vie conduit les parents à témoigner et donc à proposer cette vie comme une vie en Dieu et pour Dieu. Ne rendent-ils pas ainsi l’enfant à son Créateur ? Le ministère des parents les conduits à transmettre à leurs enfants la vie même de Dieu, librement et avec confiance, en signe de témoignage rendu. Ainsi toute paternité est-elle à la fois humaine et spirituelle. Elle mène à l’adoption filiale dans la foi. Etre père et mère, c’est abandonner toute maîtrise sur l’enfant de la chair pour l’engendrer dans l’Esprit Saint. Ce chemin mène aux sacrements de l’initiation et à la découverte étonnée en chacun des enfants d’une vie personnelle de la foi. La sainteté des parents est à ce prix : s’offrir comme sanctuaire corporel, spirituel, familial d’une vie qui vient d’au-delà d’eux-mêmes et qui retourne à son origine. Ce retour à Dieu est la porte étroite de tout amour purifié, qui s’offre à nouveau à Celui dont il dépend. Ce chemin est de sainteté. Etre père et mère, c’est en vérité participer de la sainteté même de Dieu. Il ne faut pas chercher ailleurs une voie royale pour s’unir à Lui. Au cœur de toute paternité et de toute maternité, la sainteté brille des feux par lesquels l’homme et la femme se disposent à cet amour parfois vaille que vaille, avec confiance et vaillance, d’un cœur joyeux ou troublé. Dans ce cas, la sainteté est toujours celle d’une histoire personnelle, conjugale, familiale dont le Christ est le seul critère vrai. Il en est le Seigneur et le Sauveur.

Par Alain Mattheeuws
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Vendredi 17 novembre 2006

1. Un mystère

1.1. Eviter les réductions

1.2. Une relation amicale du sujet à son corps

2. Mystère de la Création et de l’Incarnation

2.1. Les signes du Créateur

2.2. Une connaissance personnelle

2.3. Un salut pour tous

3. Le corps à corps avec le Christ

3.1. Mystère pascal

3.2. Le corps eucharistique

4. Parler et agir en son corps

5. Le corps pour l’éternité

6. Sous forme de conclusion

  

Il n’est pas si simple de parler du corps et surtout de le situer avec justesse dans la réflexion humaine et dans la vie spirituelle du chrétien. Au moment où je vous parle, je ne puis pas être « hors de mon corps » et en faire abstraction totalement. Le corps humain n’est pas un « objet » dont on pourrait se débarrasser ou que l’on pourrait enlever à certains moments pour toucher une autre réalité (celle de l’esprit) ou s’attacher à quelque chose de plus important. De fait, je parle toujours en mon corps et avec mon corps. Le corps parle au sens précis où il dit quelque chose de ma personne à chacun d’entre vous. La personne n’est jamais sans son corps.

Par ailleurs, je ne m’identifie pas totalement non plus au corps que je suis : la maladie, la voix, l’âge affectent celui ou celle qui parle et qui écoute, mais ce que je suis comme présence, comme « je » (sujet) et comme désir de transmettre une parole ne se réduit pas aux apparences du corps que j’ai. Une vérité peut être dite par un enfant, par un adulte, par un vieillard. Elle est vécue par la personne en son corps. Il y a un « mystère » dans le corps : non pas un savoir que je ne comprends pas, mais au contraire une richesse qui me remplit, qui m’investit, qui me traverse de part en part et dans lequel je suis plongé de telle manière que je suis en pleine connaissance « toujours dépassé » par la grandeur, la beauté, la noblesse du corps que je suis. Le corps est incontournable. Il est bien le lieu où je connais Dieu ou bien je le refuse, le lieu où je l’aime, je le loue, je le sers, je m’attache à lui. Qui n’aime pas ses frères n’aime pas Dieu, ainsi c’est par mon corps personnel que je puis voir Dieu en mes frères et sœurs : les émotions (sympathies et antipathies, les attirances, les passions) sont vécues en mon corps et c’est par mon corps que je rencontre l’autre.

Voici le plan de mon exposé : Montrer tout d’abord que notre être personnel est logé dans le mystère du corps et qu’il faut éviter de réduire ce mystère (1) pour avoir une relation amicale à son corps. Je fixerai ensuite combien l’Acte créateur et l’Incarnation changent les données de la réflexion et donnent un statut incontournable et noble au corps humain (2). Je montrerai ensuite comment la vie de Jésus sur notre terre et sa Pâque ont des conséquences pour nous. Nous en vivons dans l’eucharistie (3). Ce corps à corps avec le Christ implique une éthique du corps : un parler et un agir respectueux du plan de Dieu en notre corps (4). Ce corps a une destinée éternelle : je conclurai par là (5).

1. Un mystère 

1.1. Eviter les réductions

Un peu de bon sens nous permet déjà de pressentir ce « mystère » qu’est notre propre corps et le corps d’autrui. Sans parler directement de l’âme, nous sentons la différence entre ce qui est animé et ce qui ne l’est pas (ce qui est bien perfectionné, techniquement robotisé et qui parfois nous ressemble, entre le pinochio en bois et en chair et en os, entre la marionnette et le bébé, entre le virtuel et le réel, entre ce qui est sans vie et qui garde la vie). Le corps est un langage qui dit une présence : celle d’un « je », d’une personne. On peut trahir ce langage de deux manières extrêmes : soit en banalisant le corps et en faisant un objet, soit en l’admirant au point d’en faire une idole. Les deux tentations existent dans notre culture et en nous. A nous de les discerner et de les éviter librement.

 Certains spiritualisent l’homme à l’excès : c’est l’esprit qui compte ou c’est l’âme. Le corps est une « prison pour l’âme » : on doit s’en dégager, s’en défaire, valoriser autre chose. On ne prête pas attention aux gestes de bonté qui viennent du cœur et passent par le corps (la manière d’accueillir quelqu’un, de le saluer, de lui offrir une tasse de café, de lui parler en l’écoutant) ni à la beauté du corps (le respect des soins du corps : cf. les appareils dentaires pour ses enfants, la propreté pour soi et pour les autres, porter de beaux vêtements pour les fêtes ; le respect de nos lieux de vie : chambres, kots, lieux publics). Dans le même sens, on « fatigue » son corps parce qu’on en a l’image d’une machine qui doit bien fonctionner. On râle pour le rhume ou la grippe annuelle qui nous empêche de vivre à 100 à l’heure et d’être efficace, on prend des antibiotiques tout de suite parce qu’on n’a pas le temps de laisser le corps se refaire. Le corps risque d’être une machine, un objet qu’on manipule et qu’on laisse manipuler : on pense qu’on pourrait en remplacer toutes les pièces au fur et à mesure des progrès de la médecine. On ne voit plus l’unité d’un même corps et on se confie d’un point de vue médical à des spécialistes. On croit que tout est possible car l’esprit l’imagine et le crée : l’essentiel semble résider dans l’activité de l’intelligence, le reste est un obstacle. Face à une telle tendance, il convient d’affirmer que le christianisme n’est pas un idéalisme incorporel.

Certains font de leur corps une idole. Dans cette réaction, le corps reste une prison car on n’a que lui pour vivre et être moi-même. On le matérialise. On en fait un « pur visible » : tout dans le corps doit être visible. Pressentant qu’il n’y a rien après la mort, il faut lutter contre tout ce qui ressemble à la mort du corps dans notre vie : souffrance, infirmité, maladie. Par ailleurs, le corps étant un absolu ou l’unique horizon de la vie, il est comme « matérialisé », « blessé » ou « adulé » sous diverses formes. Pour certains, il n’est qu’un corps animal : rien ne nous distingue plus de l’animal (et certains animaux ou combats écologiques ont plus d’importance que le respect de l’être humain, par exemple dans les débats sur l’avortement). L’handicap est une catastrophe et n’est plus acceptable. Soins du corps, regard narcissique ou esthétique sur le corps prédominent. Il faut être le meilleur en son corps : performances sportives, développement de la masse musculaire, chirurgie esthétique, pommades anti-rides deviennent des carrefours incontournables. Pour certains adolescents, c’est la période des exploits mais aussi de la démesure : on fait du sport jusqu’à tomber « mort ». Ou bien on s’occupe de son corps et des plaisirs qu’il doit nous donner en priorité. On est dans le paraître : dans son miroir, dans ce qui est extérieur à soi : le corps comme l’enveloppe d’un sujet qui n’existe qu’à la superficie de soi. Les soins de santé deviennent des soins de confort. A ce point, le corps est devenu un nouveau « sacré ». Mais s’il est sacralisé dans notre culture, ce n’est pas pour le respecter ou parce qu’il renvoie au Créateur. S’il est sacralisé, ce n’est pas parce qu’il est plus qu’une Chose ou un objet, mais parce qu’il plus « objet » à ma disposition. Il est sacré au nom du principe d’autonomie, parce ce corps, je veux et je puis en disposer comme et quand je le veux. Le corps devient ainsi le lieu de tous les conflits avec les autres et avec le monde.

 

1.2. Une relation amicale du sujet à son corps

On ne peut pas connaître son corps sans être « dans son corps ». Il faut dépasser les expressions : « J’ai un corps » ou « je suis un corps ». L’homme a une relation et est relation à son corps. C’est le terme de « relation » qui est le plus riche pour définir ce qu’est le corps. Il faut penser une relation amicale à son corps : respectueuse de son origine et de sa fin. Personne ne s’est donné son propre corps : il nous vient de nos parents. Or, le corps personnel surgit d’une union personnelle, conjugale, inscrite dans l’écrin d’une promesse. Ce corps est inscrit également dans une longue histoire, une généalogie que la génétique explicite, mais dont on oublie le plus souvent le caractère singulier, original, personnel. Le corps de chacun d’entre nous plonge ses racines dans le cosmos et dans une longue histoire. Il est le « support » vivant d’une mémoire, d’une tradition. Le corps nous renvoie toujours à plus loin dans l’espace et dans le temps simplement par le fait que nous sommes pas l’auteur, mais l’intendant (cf. le sourire et le visage). Plus fondamentalement, il est offert par Dieu. Je suis appelé à rendre grâce au Seigneur tel que je suis en mon corps, comme homme, comme femme. Le corps signifie des limites et en même temps ouvre un horizon : il est un langage d’amour. Il faut apprendre à s’aimer en son corps, à aimer les autres aussi qui se présentent à nous, à aimer Dieu non pas comme un pur esprit, mais comme une personne bien située dans une histoire : sa famille, sa nation, sa culture, son âge, son sexe etc… (ex. les enfants africains qui dansent).

Je sais qui je suis par mon corps et dans mon corps. Je me connais moi-même en mon corps. Il y a une intimité personnelle qui se dit en mon corps. Il y a un mystère de présence amicale de « moi » à « moi » en mon corps ; cette présence est aussi de « moi » aux « autres » et de « Dieu à moi ». Tout se joue en ce corps que je suis et avec lequel je suis toujours en relation. Se connaître ou rencontrer autrui, c’est le définir, l’aimer comme sujet grâce et par son corps. La personne n’est pas sans son corps. Le corps, c’est la personne en tant qu’elle se rend visible à nos yeux et nous appelle : c’est l’appel éthique et religieux de tout corps humain.

 

 

2. Mystère de la Création et de l’Incarnation

Le mystère de notre corps s’épaissit, prend de la gravité, lorsque nous prenons conscience que nous dépendons du Dieu créateur. L’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous disent les premiers chapitres de la Genèse. La Création est un acte de Dieu : nous n’existions pas et puis nous existons pour l’éternité. Cet acte marque un avant et après de notre vie. Personne ne vient au monde sans avoir été immédiatement « voulu par Dieu ». « Alors Yahvé Dieu modela l'homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant » (Gn 2, 7). Cette conscience de venir de Dieu traverse toute la Bible. Le prophète Isaïe le rappelle : « Et pourtant, Yahvé, tu es notre père, nous sommes l'argile, tu es notre potier, nous sommes tous l'œuvre de tes mains » (Is 64, 7).

La Création est aussi un état : une durée. Nous restons des créatures, conscientes ou pas, dans les mains de Dieu, connu ou inconnu. Non seulement, nous n’avons pas demandé à venir au monde et nous sommes là en notre corps confié à d’autres personnes (nos parents, notre famille, notre culture, l’univers) . Mais le Seigneur des Seigneur ne nous abandonne pas dans l’existence : si nous vivons, c’est qu’il continue à nous donner la vie. Bien sûr les lois de la nature et de la croissance biologique nous aident à comprendre ce qui se passe en nous, mais le Dieu de l’Alliance est gardien de son alliance. Il ne fait pas de miracle tous les jours, mais le vrai miracle, c’est notre vie qui demeure, se développe, se fortifie. La Création, c’est une manière pour Dieu de rester fidèle à son alliance avec toutes ses créatures. L’existence, la vie personnelle, le corps sont des signes d’une présence de Dieu dans l’univers. L’acte créateur, c’est une présence divine qui dure, qui se prolonge, qui chemine avec l’homme sur sa route.

 

2.1. Les signes du Créateur

Parfois, les signes sont brouillés ou peu perceptibles. Il ne faut pas non plus comprendre Dieu comme un magicien qui intervient à chaque instant et qui est responsable ou coupable de tout ce qui passe (particulièrement du mal physique ou du mal moral). Notre existence en notre corps est une parabole de son alliance, de son désir d’amitié avec chacun de nous, de son appel à la responsabilité, de sa confiance en notre réponse d’homme. « Dieu nous connaît par notre prénom ». « Nous sommes dans sa main ». « Nous sommes la prunelle de ses yeux ». Autant d’expressions pour dire sa proximité. Cette alliance de Dieu avec les hommes nous est signifiée par l’arc-en-ciel après le déluge. Elle est le plus souvent comprise dans de nombreuses cultures par l’intériorité de l’homme : la voix profonde de sa conscience, le mouvement intime de son cœur. Pour les juifs, cette alliance est toujours très concrète : elle touche le corps. Les signes de la grâce divine sont toujours concrets : la terre, l’abondance du troupeau, la fécondité des familles, les prémices de la terre, la circoncision de l’homme est un signe intime et corporel de son lien avec son Dieu.

On comprend alors à travers toutes les Ecritures (la tradition judéo-chrétienne) que Dieu n’est pas loin des hommes, qu’il marche avec eux sur la route, qu’il nous aime comme homme et femme en notre corps, qu’il nous veut du bien, qu’il cherche notre amour et qu’il l’attend non pas au ciel mais déjà sur la terre. Notre Dieu est un Dieu de tendresse qui prend « Israël par la main » comme son enfant. Il fait « histoire » avec nous. Cette « révélation » de qui est Dieu atteint son point ultime en la personne du Christ. On comprend mieux que ce Dieu d’alliance qui désire nous sauver, ne va pas le faire « virtuellement », ou en pensée ou en actions merveilleuses seulement. Il nous sauve en une personne comme nous : le Fils incarné. Cette décision d’entrer ainsi dans notre histoire et de nous sauver en Christ, donne un statut extraordinaire au corps humain. Puisque Dieu s’est incarné en un tout petit enfant qui va connaître une vie d’homme comme nous (avec ses limites et ses joies), notre condition corporelle peut être comprise dans toute sa grandeur et ses exigences. Elle en est illuminée !

Soulignons deux conséquences essentielles pour notre réflexion : Comme fils de Marie, Jésus connaît de l’intérieur la réalité du corps. Comme Fils de Dieu, il s’est uni à tous les hommes : son corps est pour tous car c’est le corps de Dieu.

 

 

2.2. Une connaissance personnelle

La venue de Dieu sur la terre est à la racine de notre foi : événement de grâce, imprévu, fait « étrange », l’Incarnation rejaillit sur nos existences personnelles. Il est venu parmi les siens. Sa venue n’est pas extérieure à ce que nous sommes car nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu et de son Christ. Il est en vérité l’un de nous : il est « un » avec notre humanité. Il entre dans nos « pauvres histoires humaines ». Il prend corps de la Vierge Marie. Cet événement revêt les apparences de l’anodin, du non-spectaculaire, du quotidien de nos vies : la puissance de Dieu entre dans la limite du monde, du temps, de l’espace, du corps. Cette limite prend alors toute sa signification. L’héroïsme n’est pas dans l’extraordinaire, mais dans l’ordinaire (faire de manière extraordinaire les choses ordinaires, dirait Jean Berchmans, patron de la jeunesse belge). Entrer dans le « petit », assumer la « limite », c’est pour Dieu manifester d’une manière déroutante sa puissance divine. Il nous montre ainsi un chemin pour comprendre la banalité de nos vies.

Le Fils de Dieu reste Dieu, mais il est parfaitement homme. « Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes » (Ph 2, 7). S'étant comporté comme un homme, il a tout « pris » excepté le péché. Cet enfouissement de Dieu dans l’histoire d’un peuple : sa conception, sa croissance, son travail à Nazareth donnent un statut royal à ce que sont les êtres humains. Si Dieu est ainsi, si Dieu vient en nous ainsi, tout ce qui touche notre corps acquiert un poids de gravité, de lumière, de sainteté nouveau. La sainteté, l’union à Dieu, les enjeux de l’amour ne seront pas en dehors de nos personnes corporelles mais en elles, par elles avec la grâce de l’Esprit. Dieu s’est fait homme, « chair de notre chair », pour que nous devenions en Lui des fils de Dieu. Cette divinisation de nos personnes en nos corps ne s’opère pas sans notre liberté, bien sûr, mais elle s’opère à partir de nos existences corporelles et sexuelles : le mouvement de la grâce en nos corps est de ressembler à Dieu en nos corps en devenant de nouveaux Christ les uns pour les autres. Ce ne sont pas des idées qui nous sauvent ou qui sauvent le monde : c’est une personne. Le lieu de notre salut, c’est notre vie corporelle et sexuelle. Dieu n’est pas dans les hauteurs. Sa parole, il ne faut pas la chercher loin de nous, au-delà des mers, des montagnes. Sa parole est toute proche de nous. Elle est dans notre bouche et dans notre cœur.

 

2.3. Un salut pour tous

Il s’est uni la nature humaine. Il a pris chair de notre chair. Il « sonde les reins et les cœurs » : signes concrets de notre personnalité corporelle. Il a connu de l’intérieur ce qui fait la vérité de notre humanité, excepté le péché. Cette union est particulière pour le Christ puisque il est vrai Dieu et vrai Homme : il est une seule personne en deux natures. Par l’acte de l’Incarnation, non seulement il devient un homme comme nous mais il s’unit à toute humanité. Tous les hommes lui sont intérieurs parce que par amour, il les précède en amour : sa puissance d’amour pénètre toute réalité corporelle avant, pendant et après lui : petits embryons ou vieillards, homme préhistorique ou homme du 5è millénaire.

Il nous faut dire qu’il est bien de la « descendance de David ». Il est aussi de la même chair que celle d’Adam et Eve. Mais en vérité, il est aussi contemporain des premiers hommes : il est le « premier Adam ». C’est lui l’homme par excellence, modèle pour tous les temps et toutes les cultures. C’est le caractère universel de la personnalité de Jésus qui se révèle ainsi. Il dit ce qu’est la beauté de ce qu’est toute humanité.

Cette personne du Christ sauveur est le lieu de rencontre de toute l’humanité. La personne historique du Christ est incontournable. Il appartient à notre histoire et nous permet de l’accomplir : chacun dans sa vie peut être uni à Dieu là où il est, tel qu’il est. Le salut lui est proche en son corps. Cela n’est pensable que dans la puissance de l’Esprit et par le Corps de l’Eglise.

 

3. Le corps à corps avec le Christ

La bonne nouvelle du salut nous est transmise dans les Ecritures et par la Tradition de l’Eglise. Ainsi, notre bonheur consiste-t-il à vivre, à agir, à ressembler, à imiter le Christ. Nos vies devraient lui ressembler. L’aimer, c’est l’aimer en nos corps. La vie même du Christ telle qu’elle nous est rapportée dans les Evangiles est suggestive : importance de la famille, de la prière, du service des autres, du travail, de la lecture de la parole. Dieu ne nous dit pas de « le chercher dans le vide » ou seulement dans les éléments de sa création. Il nous centre vers la personne historique du Christ. Ces faits et gestes ne sont pas anodins pour nous. C’est toute l’importance de l’existence historique du Christ. Certains d’entre nous suivent Jésus dans sa vie cachée et lui obéissent intérieurement dans la maison, dans la solitude d’un ermitage ou d’un appartement. Certains vivent la chasteté dans le célibat, d’autres dans la vie conjugale. Car l’amour du Christ suppose de faire comme lui : sortir de soi, vivre un exode pour se donner à l’autre. Toutes les paraboles du Christ sur le Royaume nous signifient qu’il grandit de manière très concrète : le levain dans la pâte, le grain de moutarde. Suivre le Christ, c’est vivre un corps à corps concret avec la vie du Christ pour pouvoir parvenir à dire : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Demeurer dans l’amour, c’est faire en sorte que le Christ vienne faire sa demeure en nous : en nos vies corporelles et sexuées. Rien n’échappe à cet amour. « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Co 10, 31). Rien de nos corps est étranger à la louange du Créateur et aux signes du salut : la nourriture (d’où la valeur du jeûne comme du bon repas de fête), le sommeil (aménagement de nos chambres : posters, signes pour la prière), les expressions de tendresse, la sexualité, le lieu où nous habitons (d’où le sens de la bénédiction), le travail et les services que nous rendons, les personnes que nous accueillons et côtoyons (hypothèse ou alternative du repli sur soi ou accueil des pauvres et respect des prostituées). Donne un verre d’eau à l’assoiffé et le Seigneur te le rendra. Vous serez jugés sur l’amour : sur des gestes bien concrets qui touchent le corps : le nôtre et celui d’autrui.

« 34 Alors le Roi dira à ceux de droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. 35 Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, 36 nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » (Mt 25, 34-36 ).

La prière chrétienne est une contemplation active dans l’action : contempler la personne du Christ, sa vie et laisser l’Esprit nous identifier à Lui : devenir comme Lui et agir comme Lui. Faire sa volonté : tous les secteurs de notre vie sont concernés. Toute notre personnalité en notre corps est touchée. « Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments, et Dieu détruira ceux-ci comme celui-là. Mais le corps n'est pas pour la fornication ; il est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps. 14 Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera, nous aussi, par sa puissance. 15 Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? Et j'irais prendre les membres du Christ pour en faire des membres de prostituée ! Jamais de la vie ! 16 Ou bien ne savez-vous pas que celui qui s'unit à la prostituée n'est avec elle qu'un seul corps ? Car il est dit : Les deux ne seront qu'une seule chair. 17 Celui qui s'unit au Seigneur, au contraire, n'est avec lui qu'un seul esprit. 18 Fuyez la fornication ! Tout péché que l'homme peut commettre est extérieur à son corps ; celui qui fornique, lui, pèche contre son propre corps. 19 Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? 20 Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 13-20).

 

3.1. Mystère pascal

La vie du Christ est dans l’horizon de son offrande, du « don de lui-même jusqu’au bout ». Saint Jean parle de « l’heure » de Jésus, c’est-à-dire le moment où l’amour s’exprime de manière totale et définitive dans l’histoire humaine. Cette « heure », c’est la passion et la résurrection du Christ. Dieu nous sauve en acte. Nous devons contempler cette plongée dans la mort et la résurrection du Christ comme un acte libre du Christ qui se donne entièrement. Bien sûr, la grâce de la foi nous aide à comprendre : mais cette foi est « face au corps du Christ livré pour nous et pour la multitude » (paroles de la consécration). Il est difficile de théoriser la passion et la résurrection si nous suivons le Christ pas à pas : la trahison, l’agonie (la sueur et le sang), la fuite des disciples, la condamnation, les souffrances et les humiliations, la mort, nous sont connus parce qu’elles se sont imprimées dans le corps personnel de Jésus. Sur la croix, c’est en son corps que nous contemplons Dieu qui nous sauve. C’est le corps mort qui est déposé au tombeau, c’est en son corps glorifié que Jésus apparaît aux femmes et à ses apôtres. Cette insistance sur le corps du Christ nous permet de mieux comprendre :

= Que Dieu n’explique pas la souffrance, la sienne et celle de l’humanité : il la vit. Il la porte. Il en transforme le sens. C’est Lui qui souffre et qui donne consistance à toute souffrance humaine. La dignité et le respect des malades, des souffrants, des mourants réside dans cette identification de Dieu à ce qu’ils vivent. L’identification passe par le corps.

= Que Dieu n’est pas une idée, mais une personne qui aime en son corps. Le suivre, ce n’est pas « connaître » de manière intellectuelle ou sensible, mais « connaître » de manière personnelle et donc corporelle.

= Que Dieu nous sauve et que ce salut nous touche en nos corps. Tous les sacrements de l’Eglise rappellent cette vérité. Tous les signes sacramentels nous touchent en notre corps et confirment l’action divine sur ce corps : purification et habitation dans le baptême, nourriture et boisson dans l’eucharistie, don des corps dans l’union conjugale.

Le mystère pascal nous touche en notre corps : être plongé dans la mort et la résurrection du Christ, c’est vivre autrement les gestes du corps depuis le matin jusqu’au soir de chaque jour, de toute la vie : vie conjugale, vie parentale, vie des soignants par exemple.

Le corps du ressuscité témoigne que notre vie peut traverser toute mort : nos blessures, nos péchés sont pris en son corps. Le salut nous touche là où nous sommes, tels que nous sommes. Notre corps à la suite du Christ n’est plus voué à la mort mais à la vie. Nous attendons, en le manifestant déjà dans notre bonté et notre rectitude morale, la glorification de nos corps. Dès le baptême, nous sommes la demeure du Très-Haut. Nous sommes habités : « nous sommes le temple de l’Esprit ». Tel est le statut d’une vie qui est déjà éternelle en nous, par pure grâce.

A propos de la vie corporelle de chacun, il y a donc comme un double mouvement : celui d’une « venue » de Dieu en nous. Cette venue nous transforme, fait de nous des fils, génère une vie nouvelle en nous. Nous sommes invités à Lui laisser toute sa place. Dieu est venu habiter en nous. Il a fait sa demeure parmi nous. Nous l’expérimentons particulièrement dans la conversion, dans la grâce baptismale.

Un autre mouvement se poursuit : celui de notre personne-corporelle qui est comme aspirée, intégrée dans le corps du Christ. Nous sommes baptisés pour entrer et former le corps du Christ : corps bien visible dans l’histoire et dans l’Eglise. Pour cela, il faut parler du rôle déterminant du corps eucharistique du Christ.

 

3.2. Le corps eucharistique

Ce mouvement d’inhabitation de la divinité en nous ne s’arrête pas. Si Dieu vient en nous, s’incorpore à nous, c’est pour que nous entrions en Lui, en son corps de gloire. Ce que certaines traditions théologiques et spirituelles ont appelé le « retour à Dieu », la « glorification », le « voir le visage de Dieu », n’est pas facultatif ou le propre de l’un ou l’autre chrétien plus notable. Il ne s’agit pas non plus d’un « retour à la case zéro » (comme au jeu de l’oie), mais d’une incorporation au Corps glorieux du Christ et par là d’une entrée dans l’intimité trinitaire. Comme il y a un changement notable et voulu dans le mystère trinitaire. Par le Christ glorifié, le temps et l’espace (et donc nos corps !) semblent appelés à entrer dans l’éternité. Si la maison de Dieu se peuple de myriade d’anges et d’êtres humains, si le paradis risque d’être peuplé d’êtres chers louant le Seigneur, c’est une manière de dire aussi que le Corps du Christ grandit et grandira. L’abondance des canonisations n’est qu’un « petit signe » dans l’Eglise de ce qui est en train de se passer dans l’histoire de l’humanité et au ciel.

Le Christ vient donc à nous pour nous prendre avec Lui. Il nous prend en son corps. Il nous aspire en quelque sorte en Lui. Cette opération se fait grâce à son Esprit. Si l’Esprit saint se joint à notre esprit pour crier « Abba, Père », c’est aussi ce même Esprit qui nous saisit, nous transforme, nous transfigure et nous met en Dieu. Ceci se manifeste dans l’économie sacramentelle. Chaque sacrement reçu est une manière personnelle pour Dieu de nous rejoindre dans notre réalité terrestre et pour lui donner un statut particulier : le temps de nos vies, le sens de nos gestes, la vie de notre corps acquièrent une dimension d’éternité.

Cela ne surgit pas d’abord de nos mérites, de nos efforts, à peine de notre acquiescement. La grâce sacramentelle touche toujours notre corps et le place d’emblée dans l’éternité de l’amour divin. Ce qui est fait au niveau sensible et visible, est fait de manière invisible. Le pardon offert sur la terre est éclatant dans les cieux, le pain de vie offert en nourriture est bien le même Christ en gloire que les anges adorent. La vie sacramentelle offre la preuve tangible que rien de bon, de vrai et de beau dans nos vies d’hommes ne se perd : le ciel est déjà sur la terre sans que le dernier paragraphe de nos écritures, de nos discours, de nos actions, ne soit clôturé.

Ce mouvement de « retour en Christ » est manifesté dans les Evangiles par les 40 jours de préparation des cœurs que vivent les disciples avant sa montée à la droite du Père. Le Christ leur apparaît, fonde leur foi dans la Vie dont il vit et qu’il donne en plénitude. Les disciples sont emportés dans cette pédagogie de l’amour vivant qui est bien de cette terre, mais qui retourne à Dieu. L’Ascension atteste ce retour en Dieu. La Pentecôte atteste la manière dont nous pouvons le vivre dans notre condition mortelle. La glorification est la montée lente et sûre, régulière et assurée du peuple de Dieu avec et dans le corps du Christ. Par lui, avec Lui et en Lui : ainsi chacun de nous est-il emporté par le Christ vers le Père. Le Christ nous prend avec Lui, comme ses frères et sœurs par adoption. Il ne nous reste plus qu’à nous abandonner à cet élan et à tomber comme de petits enfants dans les bras du Père qui nous attend dans sa maison. Ce mouvement est clairement celui de l’abandon de la mort où notre corps biologique ne nous accompagne pas mais où notre identité personnelle demeure et passe la mort pour entrer dans la vie.

Mais ce mouvement est précédé dans l’aventure spirituelle de tout ce qui, en vérité, est abandon de notre propre vie, de notre propre corps dans la vie et le corps du Christ. Ce mouvement s’effectue de manière claire, forte, évidente dans chaque eucharistie quels que soient nos sentiments (la manière dont notre sensibilité réagit ou est touchée : il y a comme une « objectivité » de la grâce eucharistique offerte). Dans la répétition de ce mystère eucharistique, le corps de l’Eglise est transformé : nos corps personnels sont rassemblés et emportés dans cette grâce « transformante ». En ce sens, notre vie est eucharistique. En communiant au corps du Christ, nous devenons ce qu’Il est. L’acte du Christ, unique dans l’histoire, porte tous ses fruits en nos vies.

Les espèces eucharistiques sont un signe de la création. Elles renvoient à un plus que ce qu’elles représentent : du pain et du vin. Ainsi le mystère du corps. C’est le corps du Christ, c’est donc la personne qui est présente à nos yeux de chair, aux yeux de la foi. Le corps à corps eucharistique est une présence : il me regarde, je le regarde. Je le mange, je suis mangé par lui. Il y a incorporation réciproque par notre libre assentiment. Librement nous laissons le Christ nous intégrer en son corps. Ainsi toute notre personne, notre vie, nos actes, nos corps sont-ils non seulement en présence du Christ et offerts à Lui, mais nous lui devenons intérieurs, intimes, proches : en lui, par lui, avec lui. C’est le poids de nos corps qui surgit : poids d’éternité. Puisque nos corps, temps et espace, sont intégrés en Celui qui est ressuscité et qui nous sauve. Il nous sauve en nous prenant en Lui.  « En effet le Dieu qui a dit : « Que des ténèbres resplendisse la lumière », est Celui qui a resplendi dans nos cœurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ. Mais ce trésor, nous le portons en des vases d'argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous. Nous sommes pressés de toute part, mais non pas écrasés ; ne sachant qu'espérer, mais non désespérés ; persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non annihilés. 10 Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. 11 Quoique vivants en effet, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre chair mortelle » (2 Co 4, 6-11).

 

4. Parler et agir en son corps

C’est dans ce mouvement que saint Paul nous invite à rendre un culte spirituel au Seigneur : « Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes, en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel » (Rm 12,1 : autre traduction possible : une adoration véritable) De là surgira toute une parénèse, une exhortation morale concrète, fondée sur le corps. Agir bien, c’est agir comme le Christ : en Lui, par Lui et avec Lui. Lorsque nous disons ces paroles, c’est au cœur du mystère eucharistique : du corps et du sang du Christ. Nous sommes aptes à faire le bien avec tout notre être. Le corps n’est pas mauvais en soi. L’enjeu est la liberté avec laquelle nous posons des actes corporels qui nous tournent vers Dieu, vers nous-mêmes ou vers le mauvais esprit. Le corps est au contraire un langage privilégié par lequel nous disons notre amour à Dieu et à nos frères et sœurs. Notre corps nous dit que nous sommes faits pour aimer, même si nous le faisons mal. Il convient que ce langage corporel, qui a son objectivité (ex. : ouvrir sa main est différent que de fermer le poing), corresponde à l’intention de la personne. Si je veux dire « je t’aime », il convient de l’exprimer adéquatement par mon corps. De même dans les relations d’autrui envers nous.

Il y a donc un travail de discernement pour faire le bien en nos corps, avec nos corps. C’est le lieu d’un combat spirituel. Je vois quatre axes importants qui nous sont rappelés par notre corps. Ils représentent une attention et un respect particuliers qui passent par le corps:

la faim dans le monde et le service des pauvres

la sexualité

le service de la vie

L’assomption et l’offrande de la souffrance

 

Dans ces quatre domaines, le corps personnel et social est concerné. Le plus souvent, nous peinons à voir clair, à nous décider, à changer nos vies.

Nous ne pouvons pas vivre en face du pauvre Lazare comme le riche de la parabole. Des millions d’êtres humains souffrent en leur corps de la malnutrition, de la faim, du manque d’eau potable. Ainsi, librement, le Seigneur nous appelle-t-il à une conversion, à un changement de vie, à une sobriété de nos biens, de nos désirs qui cherchent à être satisfaits avant de vouloir soulager le poids de nos peines. Sortir de notre égoïsme en notre corps, c’est prendre et assumer cet appel des pauvres et librement changer quelque chose à nos habitudes. La faim et la soif sont des besoins fondamentaux : ils disent aussi l’infini de la faim des hommes. Un corps affamé « appelle » : il nous dit que le Seigneur veut rassembler ses enfants dans le manteau de son amour. Le bonheur est pour tous ses enfants. Prendre ce souci en notre corps, c’est ne pas se satisfaire du malheur. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de donner de notre « surplus », mais le Seigneur nous appelle à donner de notre « nécessaire ». Nous ne devons pas nécessairement partir dans le tiers-monde, mais il nous faut agir, décider et vivre en gardant cette réalité dans le cœur et l’intelligence. Sans se mettre à la place de Dieu, en vivant son impuissance devant le mal dans le monde, il nous faut décider en conscience de « laver les pieds » de nos frères.

La sexualité imprègne toute notre personnalité. Elle est un don de Dieu. Cette limite de n’être qu’un homme, qu’une femme est un signe qu’il nous faut chercher aussi l’image de Dieu dans la communion et pas dans la solitude solitaire. La sexualité nous montre une harmonie du corps fait pour l’union sexuelle, signe d’une union personnelle. Le corps est toujours celui d’une personne sexuée appelée à la communion. L’éducation sexuelle, la nôtre, celle de nos proches, de nos contemporains, est une tâche urgente. La chasteté et le respect du corps d’autrui dans son intimité, sont des valeurs à promouvoir, à vivre, à fortifier. La pudeur manifeste ce mystère personnel de chacun en son corps. Regarder l’autre nu ne peut se faire que dans le respect du don qu’il est et pour faire grandir la totalité intérieure et extérieure qui s’offre à moi comme un blessé, un handicapé, un malade, un enfant. Jean Vanier parle de cette qualité de regard qui pénètre tout le corps quand il décrit la manière dont il a donné le bain pendant des mois à des handicapés et quelle expérience spirituelle ce fut pour lui. Regard de pureté et d’impureté : nous en avons tous l’expérience de manière différente. La pureté cherchera toujours à saisir dans le corps de l’autre un don de sa personne, du noyau intime de sa personne. Dans ce cas, le corps n’est plus « opaque » ou ne séduit plus pour lui-même, mais il nous entraîne plus loin dans l’amour, dans la joie, dans le plaisir ressentis

Dans notre culture fort érotisée, des évidences commencent à nous échapper et nous banalisons certaines situations. Sans juger les personnes, il nous faut être plus clairs sur des points précis qui concernent la sexualité humaine : les relations sexuelles adolescentes, pré-nuptiales, les divers modes de contraception, les détentes culturelles, l’infidélité conjugale, le langage sexuel, les unions de même sexe, des stérilisations conjugales, les méthodes bio-médicales concernant la vie. L’acte sexuel ne se pose pas n’importe où et n’importe quant : il doit s’inscrire dans l’écrin d’une promesse personnelle et mutuelle. Le mariage est l’unique lieu où il s’exerce. La morale chrétienne demande la continence à ceux qui ne sont pas mariés. La continence d’un enfant n’est pas celle d’un adolescent ni celle d’un adulte (veuf, célibataire, religieux) : elle a une signification pour la personne et pour Dieu. Elle est un lieu d’offrande et de combat spirituel. Même au cœur de la relation conjugale, il existe un rythme de continence périodique que les époux doivent exercer de commun accord. Même à travers nos faiblesses, il convient de dire ce qui est vrai. Cette lumière même peut nous aider ou aider nos contemporains à comprendre la signification profonde de la sexualité humaine.

Le service de la vie comprend plusieurs domaines : donner et goûter la saveur de la vie, respecter toute vie humaine, ajuster nos désirs de donner la vie à la bonté et la beauté de l’acte Créateur.

Les chrétiens sont d’abord appelés à donner une saveur à la vie de tous les jours : « Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde ». Il ne s’agit pas d’activités extraordinaires à promouvoir, mais de réveiller les sens organiques et spirituels par rapport à la beauté de la création et promouvoir cette beauté dans le monde tel qu’il est et tel qu’il se construit (ex. architectes, respect et estime de la nature, du silence, du milieu de vie au nom du Créateur et pas seulement dans le cadre d’un projet politique). Il faut rejoindre avec discernement l’étonnement et l’admiration de l’enfant (face à la fourmi, retour d’école et lenteur, etc.). Souligner ce qui est bon, grand, noble et beau dans les cœurs, dans les décisions et les actes de nos proches, des jeunes, des vieux etc… (l’émission des belges du bout du monde etc…). Il n’y a pas de saints tristes. Les saints peuvent pleurer, mais pas vivre de tristesse. Présenter la famille comme un lieu de vie, qui aime la vie et la goûte (cf. les cartes de Noël, les invitations et l’accueil des autres)

Respecter toute vie humaine : depuis la conception jusqu’à son départ vers le Père. Les questions sont parfois délicates et complexes. Elles ne sont pas une raison pour « viser le mal » plutôt que le bien. Exemple pour l’embryon (recherches cellulaires, congélation, tri eugénique, langage courant). Exemple pour la personne qui se meurt : accompagner signifie croire en son « statut personnel » et son « identité de fils de Dieu » jusqu’au bout : entre acharnement thérapeutique et euthanasie, il y a un chemin pour la vraie vie et le respect de ce dernier acte humain sur la terre qui est de s’abandonner et de se livrer au Père.

Donner la vie sans peur et en respectant le dessein de Dieu. Depuis toujours, et particulièrement depuis Humanae vitae, confirmée par Jean-Paul II, la conception d’un nouvel être nous est confiée par Dieu à travers un acte personnel et conjugal. La régulation naturelle des naissances touche bien le corps, dans son intimité personnelle et conjugale. Cette responsabilité est confiée aux parents. Ils sont responsables de la paternité de Dieu. La paternité responsable, c’est être responsable de la paternité de Dieu. Ainsi justesse d’attitudes, maîtrise de soi, dialogues, connaissance de son corps et du corps de son conjoint sont requises : non par obligation « retardataire » (ou traditionaliste, ou moralisante), mais par compréhension raisonnable et confiante dans la présence de la grâce dans nos corps. Le corps humain n’est pas une machine de reproduction (cf. le faire part d’annonce de naissance avec « comment arrêter la machine » ?) : il est le berceau de la vie personnelle, lieu particulier où chacun de nous a pu éprouver qu’il est unique aux yeux de Dieu, de ses parents, de la société.

L’assomption et l’offrande de la souffrance

La souffrance est un mal. La souffrance peut être physique (mal au dos), psychique (dépression, obsession) morale (culpabilité pour un acte, subir une injustice ou une infidélité). Nous percevons toujours la souffrance à travers notre corps. Certains médecins parlent souvent de « somatisation ». La personne forme une telle unité que ce qui la touche spirituellement ou psychiquement retentit dans tout le corps. La souffrance n’est pas un bien. On ne peut vouloir la souffrance pour elle-même. Elle est bien souvent présente, comme une réalité incontournable, fruit de la nature (mal au dent), ou du péché d’autrui ou personnel (gourmandise, violences). Ainsi le soin des malades, l’accompagnement des mourants, la mobilisation contre la torture, le respect pour les handicapés, le combat pour la vie dès son commencement découlent pour les chrétiens de la dignité inaliénable de la personne : corps, âme et esprit. Ils sont exigés également à cause de l’identification du Christ au plus petit et au plus pauvres : « Et le Roi leur fera cette réponse : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25, 40).

Nous sommes dans un monde où la souffrance existe et notre corps la subit ou en est l’artisan. Par la foi en Jésus Christ mort et ressuscité, nous croyons que l’amour traverse toute mort et que la souffrance de la mort est celle d’un passage, d’une nouvelle naissance. Le corps peut devenir librement l’événement et le lieu à travers lequel l’homme s’unit à Dieu : c’est le chemin de l’offrande. Ce que je vis en mon corps (tristesse, faiblesse, douleur, souffrance, mort) peut acquérir une signification qui dépasse l’apparence de ce que je vis si je l’offre au Seigneur et si le Seigneur m’associe à son acte d’offrande. Ce n’est pas du dolorisme (aimer la souffrance et la rechercher pour elle-même) ni du masochisme (trouver un plaisir dans la souffrance) : c’est un acte libre et confiant dans le Seigneur qui m’unit à lui et me permet de porter ma vie telle qu’elle, surtout si elle est de souffrance, et d’y attester une vie « nouvelle », « déjà ressuscité », « déjà transformée » : la béatitude est offerte à ceux et à celles qui librement s’associe aux paroles du Christ : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ». Les vertus qui nous aident à porter la réalité souffrante de notre corps ou du corps d’autrui sont autant de chemins à la fois naturel et de grâce pour nous unir à Dieu dans notre corps : patience, sacrifice, abstinence, courage, force…

On le voit : notre corps est le lieu de l’offrande libre de nos vies. Corps mêlé au corps de l’Agneau immolé pour nous. L’acte d’offrande n’est fécond que par la puissance de vie du Christ ressuscité. Si nos corps resplendissent et se transforment, ce n’est pas par l’entropie, la maladie ou le dynamisme mortifère qui les rongent, c’est par la force de la liberté qui s’abandonne à la grâce dans l’histoire de chacun.

 

5. Le corps pour l’éternité

La personne incarnée est une. Le temps lui permet de s’unifier aussi en Dieu, dans le corps de l’Eglise et le corps de l’humanité. Le temps d’une vie est variable. Le corps subit les outrages du temps. La mort est un passage inéluctable. Le plus souvent, on dit que la mort est la séparation de l’âme et du corps. Le cœur peut continuer à battre mécaniquement pour permettre par exemple un don d’organes. Le médecin a constaté la mort par des signes biologiques et il doit être précis dans ses observations. Cette séparation est déchirure de l’unité vécue ici sur la terre. Cette séparation n’est pas disparition : la personne continue à exister et va en Dieu.

Il nous est dit dans l’Ecriture comme dans le Credo que nous attendons le retour du Christ et la fin du temps : la limite du temps et sa transformation. Il y aura un temps où l’on n’engendrera plus, un temps sans eucharistie, un temps où « nous serons tout en tous », dans « le face à face avec Dieu ». Le jugement dernier marque symboliquement dans notre temps ce moment où nous seront pour toujours avec lui dans l’unité retrouvé de notre personne. Car avant la fin, tous ceux qui sont mort sont comme en attente de la résurrection de la chair. Ils existent en Dieu, mais comme en attente d’un nouveau lien parfait avec leur corps. Le corps glorifié que nous serons n’est pas identiquement le même corps biologique que nous avions. Mais il est « notre corps ». Nous pouvons dire que nous serons reconnaissables, aimables dans cette unité. L’opacité de notre être personnel n’existera plus : nous serons transparents de l’amour intérieur que nous portons à Dieu et aux autres. Nos liens seront transformés mais pas niés. Nous serons dans le corps du Christ de manière définitive, unique et personnelle.

Cette résurrection de la chair souligne la dignité de notre corps et l’unité du lien avec notre personne. Elle nous permet d’anticiper dans le temps qui est le nôtre toute sa dignité, sa beauté, son importance. Le respect du corps d’autrui qui est mort souligne le respect pour sa personne mais aussi pour ce qu’il sera en son corps à la fin des temps. La portée éternelle de nos choix et décisions soulignent leur importance dans nos courtes vies. Il n’y a rien de secret qui ne sera dé

Par Alain Mattheeuws
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