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consacré à Alain Mattheeuws s.j. !

L'exigence que constitue la lecture des textes d'Alain Mattheeuws est à notre sens largement récompensée par cette "joie ontologique qui situe la personne en contexte de gratuité et par conséquent en climat d’obligeance éthique par opposition à l’obligation éthique, toujours teintée d’extériorité juridique" dont parle le Cardinal Ouellet, qui ajoute qu' "[Alain Mattheeuws] est marqué par une « philosophie ensoleillée » (R. Habachi) qui retrouve l’étonnement devant le mystère de l’être comme don."

La pensée d'Alain Mattheeuws est comme baignée dans la beauté et la grandeur de ce qu'est l'homme ; la réflexion sur les questions les plus concrètes ne perd jamais cela de vue, pas plus que le respect du sanctuaire de la liberté humaine. Il revivifie en nous cette espérance que, de toute circonstance, peut sans cesse émerger un chemin de joie.

Suggestion : commencer par l'introduction à la pensée d'Alain Mattheeuws par le Cardinal Marc Ouellet (Catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws").

Une bibliographie figure dans la catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws".

Les textes les plus courts sont les recensions d'ouvrages, puis les interviews, puis les articles. Enfin, les cours sont les textes les plus développés.

Conseil pratique pour parcourir le blog : pour mieux retrouver les articles, vous pouvez, dans l'encadré "Articles récents" (colonne de droite), cliquer sur "Liste complète", qui offre une prévisualisation de ceux-ci.

Vous êtes invités à prolonger votre visite par le site web du père Alain Mattheeuws en cliquant sur le lien suivant: http://www.mattheeuws.be/site/


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Gewijd aan Alain Mattheeuws s.j. !

De moeite die ons het lezen van de teksten van Alain Mattheeuws kost, wordt ons inziens ruim beloond door de “ ontologische vreugde die de persoon in een context van vrijgevigheid plaatst, en bijgevolg een klimaat van ethische dankbaarheid schept, in tegenstelling tot een van ethische verplichting, steeds gekleurd door een juridische uitwendigheid” waarover Kardinaal Ouellet spreekt, die eraan toevoegt dat “|Alain Mattheeuws| getekend is door een “zonnige filosofie”(R. Habachi) die terugkeert tot de verbazing over het misterie van de gave van het zijn. ”

De denkwereld van Alain Mattheeuws is als het ware gedompeld in de schoonheid en de grootsheid van het menszijn; de bezinning over de meest concrete vragen verliest dit nooit uit het oog, evenmin als het respect voor het heiligdom van de menselijke vrijheid. Hij laat in ons die hoop heropleven, dat, uit alle omstandigheden, steeds een weg van vreugde kan ontstaan.

Suggestie: begin bij de inleiding tot de denkwereld van Alain Mattheeuws door Kardinaal Marc Ouellet (Categorie : "Werken van Alain Mattheeuws").

Een bibliografie is te vinden in de categorie : "Werken van Alain Mattheeuws".

De korste texten zijn de recensies, dan de interviews, vervolgens de artikels. De meest uitgebreide texten zijn de cursussen.

Practische tip om de blog te raadplegen : om de artikels beter te vinden, kunt u in het kader “Recente artikels” (rechterkolom) op “Volledige lijst” klikken. Hier vindt u een preview van de artikels.

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Articles - Ethique/morale

Dimanche 28 décembre 2008

Mis en ligne le 16/12/2008

Carrefour éthique pour notre humanité, l’enfant embryonnaire nous invite à l’aimer et à le respecter. Dès le commencement, il est "habité" à l’image et à la ressemblance de cet enfant de Bethléem.



Professeur de Théologie morale et de Bioéthique - Institut d'Etudes Théologiques (Bruxelles)

Tout a commencé dans la simplicité et l’ordinaire d’une vie humaine, celle d’une jeune fille à Nazareth. Le Dieu "Trois fois Saint", d’une puissance parfois redoutable dans l’histoire d’Israël et dans la vie apostolique de son Eglise, a voulu humblement demander la collaboration de cette fille d’Israël. Son envoyé, l’ange Gabriel, engage une conversation, nous dit saint Luc, qui va changer le cours de l’histoire humaine. Pour Dieu, respecter la dignité de cette femme, c’est lui demander son accord pour "entrer dans le monde", faire sa demeure parmi les siens (Jn 1,11), habiter parmi nous, ses créatures (Jn 1,14).

Nous sommes habitués à cette Annonciation (Lc 1,26-38). Nous n’en percevons pas toujours le caractère "provoquant" et "inouï" pour la foi et les mœurs. Nos frères juifs et musulmans nous le rappellent souvent: comment croire que l’Absolu puisse ainsi entrer réellement dans le relatif, l’éternel dans le temps, Dieu dans le corps personnel d’une créature humaine? Et pourtant, c’est le sens ultime de notre monde et de toute existence qui nous est ainsi livré. Le "Verbe", la deuxième personne de la Trinité, engendrée par le Père dans l’Esprit en Marie, est dès sa conception et pour toujours une clé décisive pour comprendre notre propre origine et notre vie. La fête de Noël nous dit au cœur, mais aussi pour notre intelligence, combien nos existences sont toujours dans un mystère de filiation. La question à poser devant Marie enceinte ou devant la crèche n’est-elle pas celle-ci: ne sommes-nous pas tous des enfants à l’image de cet enfant? "En révélant Dieu à l’homme", dit le Concile (Gaudium et spes n°22), "le Verbe incarné révèle aussi l’homme à lui-même."

Mais le "don" du Père, offert aux hommes par le consentement de Marie, est d’abord silencieux et intérieur. L’enfant conçu entre dans la patience d’une croissance humaine. Nous savons peu de choses de la grossesse de Marie, mais nous savons que notre Dieu a voulu grandir comme tous les enfants du monde. La logique de l’amour de Dieu est d’être livré aux hommes, dans et par la chair de l’homme. "Le Seigneur n’est-il pas pour le corps? Et le corps pour le Seigneur!", nous dira saint Paul (1 Co 6,13)! Pour sauver l’humanité, Dieu la laisse à ce point parler et entrer en Lui qu’il devient un homme comme nous, semblable aux hommes, excepté le péché. Reconnaître cet amour de Dieu dans la vulnérabilité et le silence du corps de chair de son Fils, c’est apprendre à reconnaître qui nous sommes et quelle est la dignité de tout être humain dès les premiers stades de son développement. Si la récente Instruction "Dignitas personae" dit "oui" au corps embryonnaire et appelle à son respect inconditionnel, ce n’est pas seulement en souvenir de l’Incarnation, mais par fidélité à la vérité de cette option divine. La lumière de Noël éclaire les doutes de nos recherches, les tentations eugéniques de nos cultures, les souffrances de nos apparentes stérilités. "A la lumière de ces données de foi, le respect dû à l’être humain et requis par la raison, est encore plus accentué et renforcé. C’est pourquoi il n’y a pas d’opposition entre l’affirmation de la dignité de la créature et son caractère sacré" ("Dignitas personae" n°7). L’homme a une valeur inviolable. La personne humaine est digne d’être aimée en elle-même: elle n’est pas l’esclave de nos désirs ou le simple support de nos projets parentaux ou thérapeutiques.

Tout enfant est un sacrement de la vulnérabilité de Dieu. Attendre un enfant, même à travers les traits tragiques de certaines existences, c’est aimer la vie et chercher à lui donner un sens digne des personnes que nous sommes. Qui aime la vie cherche à la transmettre en respectant les visages de ceux et celles qui sont concernés par cette décision. A toutes les époques, l’Eglise a cherché à dire et à manifester ce "oui" large et profond à la vie dont elle sait l’origine: toute vie appartient à Dieu. "Que je me lève ou m’assoie, que je me couche ou je marche, toi Seigneur, tu le sais" (Ps 139). Comment penser que Dieu puisse créer l’infiniment grand sans prendre "soin" de l’infiniment petit? "Je n’étais qu’une ébauche et tes yeux m’ont vu" (Ps 139,16). Ce qu’il a voulu en son Fils Jésus sur la terre, il le veut pour tout être humain: une reconnaissance confiante de sa dignité.

Poser un regard sur cette naissance à Bethléem, il y a si longtemps, c’est ne pas avoir peur de s’engager comme les "bergers" et les "rois mages" qui cheminent vers ce "Prince de la Paix" qu’ils connaissent si peu. Le silence de la crèche n’est pas vide! Il est plein d’une présence unissant les personnes qui contemplent le Messie tant attendu. Seul l’amour pressent dans cet enfant nouveau-né la grandeur de son identité. Seuls les sens contemplatifs arrivent à "discerner" l’enjeu de cet événement. La simplicité de cette naissance voile avec pudeur l’originalité de la conception de l’Enfant-Dieu. Toute simplicité humaine est à cette "image" et appelle de notre part un surcroît d’engagement pour découvrir la grandeur de la personne qui est devant nous ou avec nous.

La dignité de la personne n’est pas d’abord une idée, un concept, un droit de l’homme: elle est une vérité charnelle qui, avec discrétion, nous dit la beauté de l’homme créé et sauvé par Dieu, en lien immédiat et secret avec le Créateur de toutes choses. L’Eglise aime la "vie" et, à travers tout, la défend des fantasmes et des dérives de chaque culture. L’Eglise, lorsqu’elle contemple l’Enfant qui lui est confié, prend conscience de sa mission maternelle à l’égard de tous les enfants du monde, qu’ils soient dans le sein maternel ou emprisonnés dans l’azote liquide. L’enfant embryonnaire nous est mieux connu et de nombreuses recherches scientifiques nous invitent à l’aimer, à le guérir, à le respecter. Les débats en témoignent: il est un carrefour éthique incontournable pour notre humanité. Car tout enfant "vaut" pour lui-même: il est un don sans commune mesure. Quelques soient les conditions de sa conception, il est digne d’un respect personnel qui passe par le respect du "corps qu’il est". Le corps embryonnaire que nous étudions ou connaissons de diverses manières recèle un mystère pour qui sait voir et aimer. Il est "habité" dès le commencement. Il est en relation avec l’infini dès son origine. Il est "à l’image et à la ressemblance" de cet enfant de Bethléem.

http://www.lalibre.be/index.php?view=article&art_id=467977
 
Par Alain Mattheeuws
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Dimanche 12 octobre 2008
40e anniversaire de l’encyclique de Paul VI

 

ROME, Jeudi 2 octobre 2008 (ZENIT.org) - « La conception de l'enfant s'inscrit dans la fécondité spirituelle et sacramentelle d'un couple , mais celle-ci ne se réduit pas à la présence des enfants », rappelle le P. Mattheeuws.

A l'occasion du 40e anniversaire de la promulgation de l'encyclique de Paul VI, « Humanae vitæ » (25 juillet1968), le P. Alain Mattheeuws, jésuite belge, revient en effet sur l'importance de ce document du magistère.

Après avoir défendu sa thèse en théologie morale à l'Institut Catholique de Toulouse, le P. Mattheeuws est devenu professeur ordinaire de théologie morale et sacramentaire à la Faculté de Théologie de la Compagnie de Jésus à Bruxelles (Institut d'Etudes théologiques). Sa première étude publiée concernait la genèse de la doctrine du mariage concernant l'acte conjugal : « Union et Procréation. Développements de la doctrine des fins du mariage » (Cerf, 2006). Le livre est préfacé par le cardinal G. Danneels. Publié en français, il a été traduit dans d'autres langues.

Carine Brochier - La question de la contraception est-elle si importante ?

P. Mattheeuws - Certains acceptent encore d'en parler, d'autres nient que ce soit encore une question éthique. Que ce soit sous forme de déni ou de refus, d'acceptation paisible ou douloureuse, la réalité d'une possible dissociation des significations unitive et procréative de l'acte conjugal, reste bien présente dans la vie et la conscience des hommes et des femmes de notre temps. L'enjeu n'est pas celui des slogans ou des statistiques : « l'Eglise est contre la pilule » ou bien « la plupart des couples chrétiens ont une contraception chimique ». Signalons au passage que le mot « contraception » n'apparaît pas dans l'encyclique ! L'enjeu est celui d'une bonne ou meilleure compréhension de la grandeur de l'acte conjugal et de la signification des corps sexués. L'homme et la femme ont une grande responsabilité lorsqu'ils posent cet acte qui les unit aussi au Créateur. Quelle est la vérité de cette union intime et personnelle ? Est-il possible de faire le bien en se donnant charnellement et ainsi de grandir en sainteté dans la relation conjugale et parentale ?

C. Brochier - Pourriez-vous nous rappeler-nous les affirmations décisives de l'encyclique ?

P. Mattheeuws - Du point de vue doctrinal, Humanae vitæ affirme que « chaque acte conjugal doit rester ouvert à la transmission de la vie humaine » (HV n°11). Il s'agit de respecter « le lien indissoluble que Dieu a voulu et que l'homme ne peut rompre de son initiative, entre les deux significations de l'acte conjugal : union et procréation » (HV n°12). Du point de vue doctrinal et pastoral, les implications morales sont les suivantes : que « le couple ne se pose pas en maître de la vie humaine mais plutôt en ministre du dessein établi par le Créateur » (HV n°13). Poser l'acte conjugal en période infertile reste une expression de l'amour car il est « ordonné à exprimer et consolider l'union des conjoints » (HV n°11). Les deux significations « unitive et procréative » ne sont pas des fonctions biologiques mais des traits essentiels de l'acte à respecter. Cette présence simultanée des deux significations authentifie la vérité du don conjugal. C'est pourquoi il faut éviter « toute action qui, soit en prévision de l'acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation » (HV n°14, repris par Familiaris consortio n°32). Ce qui dissocie les significations de l'acte conjugal n'est jamais un « bien ». La responsabilité du ou des époux est toujours engagée mais de manières très diverses : disons-le clairement.

C. Brochier - N'est-ce pas une question d'ordre privé, intime, personnel ?

P. Mattheeuws - Certainement, et il faut veiller à en parler avec tact, discrétion et pudeur dans les échanges pastoraux entre couples et aussi avec des célibataires, conseillers conjugaux ou spirituels. Il y a divers langages pour parler de la même question et il est bon de les respecter. Pour la même vérité, le langage est différent dans l'enseignement, la recherche, le dialogue personnel ou le sacrement de réconciliation. N'oublions pas que la question spirituelle ou morale n'est pas seulement celle d'un conjoint. Elle dépasse déjà le cadre strictement privé et individuel pour les époux. Bien sûr, il est bon et indispensable qu'ils puissent parler ensemble de la manière dont ils exercent leur parenté responsable, ou pour mieux dire, parler de la manière dont ils sont « responsables de la paternité » de Dieu. Car la régulation des naissances dans l'acte conjugal concerne le Créateur. La plupart du temps, dans les débats, les témoignages et les arguments utilisés, le grand absent, c'est Dieu. La plupart d'entre nous, peinons à « voir » combien l'acte conjugal est un « signe » de l'amour divin dans l'histoire humaine et qu'il y est présent. Sa présence discrète, mais ultimement décisive pour l'union et la procréation, est à respecter. Dans la manière de poser l'acte conjugal, l'homme et la femme accueillent ou refusent une présence divine dans l'histoire. Personne ne vient à l'existence sans avoir été voulu par Dieu. Toute procréation humaine suppose une intervention créatrice de Dieu. Nos actes humains correspondent-ils à la grandeur de l'acte Créateur ? Telle est la question : elle atteint une profondeur infinie dans cette intimité des corps et dépasse ainsi l'ordre des sphères du privé et du public. Les époux sont les coopérateurs de l'amour de Dieu dans l'histoire humaine.

C. Brochier - Pourquoi tant de difficultés à comprendre le message ?

P. Mattheeuws - Les causes sont multiples, mais il faut éviter de juger les personnes. Ces difficultés peuvent aussi varier suivant les générations et les couples. Il est instructif de relire les principaux documents des conférences épiscopales au moment de la publication de l'encyclique. Ne faisons pas cependant d'anachronisme : nous ne sommes plus en 1968 ! Aujourd'hui, je soulignerais trois points : une ignorance et une méconnaissance des enseignements de l'Eglise, un appauvrissement de la compréhension des expressions de l'amour conjugal souvent réduites à l'acte sexuel, une peur réelle de donner la vie car elle n'a plus toujours une signification éternelle.

Pour rendre compte de l'ampleur de la difficulté à travers le temps, j'ajouterais deux points. Il me semble qu'Humanae vitæ en 1968, ainsi que d'autres textes de Jean-Paul II par la suite, commencent à expliciter un enseignement renouvelé de la beauté et de la grandeur de l'acte conjugal. Qui dit grandeur, dit exigence spirituelle. Cette « nouveauté » est dans la tradition, mais elle s'est révélée comme « neuve » à notre époque. Je dirais même qu'on a assisté à une continuité évolutive qui concerne non pas le dogme mais un point précis de la doctrine morale concernant l'amour conjugal. Il est normal qu'il faille du temps à l'Eglise comme corps pour intégrer ce « nouvel » apport de la Révélation.

Par ailleurs, les aspects techniques ou les argumentations qui entourent l'intuition d'Humanae vitæ cachent parfois un point central : s'il s'agit vraiment d'un enjeu vital, d'une manière décisive d'aimer Dieu et le conjoint, il est clair que les difficultés à vivre ce qui est proposé et à l'intégrer en profondeur sont signes d'un combat spirituel et non pas d'un malentendu, d'une argumentation défaillante ou d'une incompréhension des situations historiques. L'horizon de la civilisation de l'amour et du respect de la vie éclaire pour chacun de nous l'enjeu de ce combat spirituel.

C. Brochier - Est-ce une affaire de conscience pour les chrétiens ?

P. Mattheeuws - La conscience d'un chrétien n'est ni une île ni une caverne : elle s'éclaire d'un enseignement qui vient toujours d'au-delà d'elle-même. La conscience chrétienne est toujours « dépassée » par une révélation qui vient d'ailleurs : elle s'appartient dans l'abandon d'elle-même et dans la libre démaîtrise. C'est le sens profond du baptême, où nous ne revêtons pas le Christ de manière superficielle et extérieure. Notre conscience est en communion avec ce que disent et pensent les autres membres du peuple chrétien. Sur le point de la contraception, cette communion est souvent incompréhension ou division. La conscience doit tendre à rester en communion avec l'enseignement ecclésial. Cette lumière est dès lors décisive. Chacun de nous ne peut pas - sans erreur et sans dommage pour lui et pour les autres - juger juste et bon ce que l'Eglise déclare contraire au bien commun et à l'économie sacramentelle. Le « mal » moral non perçu comme mal reste un mal et « fait mal ».

Le Concile Vatican II a affirmé que la conscience est un « sanctuaire » personnel. Cette expression souligne l'intimité du jugement ultime de chacun. Elle dit aussi comment Dieu est intime à ce jugement. Ce sanctuaire où s'élabore un jugement et où se prend une décision, appartient à Dieu : il est le lieu d'une prière qui peut lui être adressée, que ce soit dans le jugement, la réflexion, la décision. Il y est présent. Il l'habite. Dieu est proche de celui qui se décide. Il le fait avec discrétion et amour. A nous d'observer comment l'Esprit saint illumine notre esprit pour nous donner de comprendre toute l'amplitude de l'amour dont nous pouvons vivre.

C. Brochier - Ne faudrait-il pas une nouvelle encyclique sur cette question ?

P. Mattheeuws - La question est posée par certains chercheurs et par des pasteurs. On me la pose régulièrement. Je ne crois pas que ce soit nécessaire en ce moment. Nous n'avons pas encore intégré, en région francophone et occidentale, tous les apports réflexifs du Pontificat de Jean-Paul II. Nous découvrons à peine, surtout dans les nouvelles générations, la beauté de sa théologie du corps et les intuitions personnalistes de sa pensée. Nous ne mesurons pas assez la profondeur de sa vision trinitaire de la Création ni les conséquences de sa vision du « don » dans l'acte libre de celui qui cherche à faire le bien.

J'invite pour ma part ceux et celles qui sont de bonne volonté à suivre le chemin tracé par les catéchèses de Jean-Paul II. Ensuite, je les convie à réfléchir à partir de la présentation « unifiante » de l'amour faite par Benoît XVI dans son encyclique Deus caritas est. L'amour est « un » et ses dimensions diverses, particulièrement l'éros, acquièrent leur statut dans la personne unifiée et dans une relation conjugale qui respecte cette unité de la personne et du couple.

C. Brochier - Que pensez-vous des méthodes naturelles pour une paternité et une maternité responsables ?

P. Mattheeuws - En quelques années, les recherches se sont fort bien développées dans ce domaine. La plupart de ces méthodes sont reconnues scientifiquement fiables, mais elles sont peu connues du grand public et peu enseignées. C'est vraiment dommage. Par ailleurs, j'attirerais l'attention sur trois points en ce qui concerne les méthodes. Ce n'est pas leur caractère « naturel » qui les rend catholiques. Il vaut mieux parler de méthodes d'auto-observation. Elles comportent d'ailleurs toutes un aspect « artificiel ». La nature pure est un mirage et l'adjectif « naturel » n'est pas à soi seul un argument.

Par ailleurs, du point de vue moral, ce n'est pas la méthode (l'objet matériel) qui rend un acte « bon » ou « mauvais ». Il n'y a pas de méthode « catho ». Il y a des méthodes qui permettent de respecter le « lien indissoluble des deux significations de l'acte » et que les époux peuvent utiliser à bon escient.

Un dernier point : mon expérience pastorale et de nombreux témoignages montrent que parmi les méthodes « naturelles », certaines conviennent mieux à tel couple, à telle épouse, et pas à d'autres. Il s'agit donc de chercher celle qui s'adapte au mieux. Il ne faut pas « absolutiser » l'usage d'une méthode ni surtout, dans la vie pastorale, se disputer entre chrétiens sur l'efficacité d'une méthode. La sagesse et la prudence doivent s'exercer également dans ce domaine.

C. Brochier - Le point difficile, n'est-ce pas la continence périodique que supposent toutes les méthodes « naturelles » ?

P. Mattheeuws - Oui, c'est le plus souvent une difficulté de la vie conjugale puisqu'il faut dialoguer et prévoir, si on a le désir de postposer une naissance, de ne pas s'unir durant les périodes fécondes. Le défi premier est la maîtrise du désir et la libre décision à prendre. Mais plus profondément (en morale fondamentale), ce qui est en jeu, ce n'est pas une « pratique » ni une « vertu », mais la bonté d'un acte. La continence périodique n'est pas « négative » : elle est positive. L'abstention d'une relation conjugale est aussi une manière d'exprimer son amour. L'acte conjugal est un signe privilégié de l'amour dans le mariage, mais son abstention peut également, dans certaines circonstances, être un signe d'amour. L'abstention est un comportement bon, choisi pour un temps. Il vise à dire l'amour pour autrui. Il vise la vérité de l'amour mutuel. La continence périodique n'introduit pas de division dans la personne et dans l'amour qui s'offre. Dans la continence périodique, les époux ne s'aiment pas moins : ils continuent à dire en leur corps ce qu'ils veulent se dire : leur amour. L'abstention de relations sexuelles comporte en raison la décision de ne pas générer d'enfants et de rester dans la vérité du langage de l'amour.

C. Brochier - Selon vous, quels sont les point délicats, peut-être encore à approfondir ?

P. Mattheeuws - Ils sont nombreux, tant du point de vue doctrinal que pastoral. S'ils sont à approfondir, cela ne signifie pas que la doctrine enseignée est fausse ! Au contraire, c'est la richesse de l'intuition et des affirmations de Paul VI qui poussent à réfléchir et à vivre.

Comment tout d'abord ne pas identifier la fécondité d'un couple ou d'une famille à la seule procréation des enfants ? Il convient de montrer l'ampleur de la fécondité spirituelle et sacramentelle d'un couple : la conception de l'enfant s'inscrit dans cette fécondité, mais celle-ci ne se réduit pas à la présence des enfants (1). L'acte conjugal, posé dans le mariage est un acte commun aux époux, mais leur conscience n'épouse pas de la même manière la décision d'unir ou de dissocier les significations « unitives et procréatives ». Il n'y a jamais fusion des consciences des époux. Le vade-mecum sur le sacrement de réconciliation l'explique très bien (2). Les méthodes dites « naturelles » ne qualifient pas ultimement ce que font les époux : ils peuvent être respectueux de la méthode avec une réelle intention contraceptive (3). Comment appliquer avec justesse la fameuse « loi de gradualité » dont parle Familiaris consortio n°34 à cette situation conjugale (4) ? Dans ce contexte, quelle est la valeur visée dans la continence périodique ? Quelle est la place de Dieu dans l'union conjugale ? L'ouverture à la vie est-elle toujours possible (5) ? Quels liens tisser historiquement entre le refus de la doctrine d'Humanae vitæ et l'anti-life mentality ? Comment cette « nouvelle » exigence éthique de l'encyclique (en 1968) montre-t-elle encore son actualité à l'intérieur des nouveaux débats bioéthiques (6) ?

C. Brochier - Un dernier souhait ?

P. Mattheeuws - Que la conscience chrétienne visite à nouveau cette période difficile de l'Eglise et découvre la richesse de la personnalité de Paul VI. Ce pape courageux, d'une grande intelligence et délicatesse de cœur mérite qu'on le connaisse mieux. Qu'on puisse voir tout ce qu'il a fait sans réduire toute son action à la promulgation d'Humanae vitæ et aux critiques qu'on lui a faites. On percevra ainsi son souci des pauvres et du respect de leur dignité personnelle, en lien avec Populorum progressio. Les questions sont d'ailleurs liées entre elles. Et pour ceux et celles qui le peuvent, qu'ils lisent le discours de Paul VI aux Equipes Notre Dame (1970) : ils y trouveront un commentaire personnel que le pape fait de son encyclique Humanae vitæ. Il témoigne de sa bienveillante bonté.

 

Par Alain Mattheeuws
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Jeudi 29 mars 2007

        

A chacun sa vérité ! Cette affirmation se loge spontanément dans l’actualité individualiste de nos sociétés occidentales. Elle épouse sans mal les critiques fréquentes proférées à l’encontre d’une vérité universelle, impersonnelle, sans changement. Au cœur de l’agir humain, il serait donc contradictoire de penser un « invariant » qui en fasse la noblesse. Ne faut-il pas une fois pour toutes se centrer sur l’unique « essentiel » qu’est le sujet agissant dans son autonomie propre ?

A chacun sa vérité ? On perçoit sans peine toutefois ce qu’une telle proposition contient d’interrogations et d’obstacles. Au nom de quoi devrais-je réviser ma vision morale propre : l’expérience ? le bonheur ? la relation avec celui qui me parle ? l’ordre social ? la foi ? Une « morale de situation » semble incontournable. Comment participer à l’élaboration d’un bien commun ? Tout dialogue authentique désireux de rejoindre un au-delà de la vérité individuelle s’épuise dans une litanie de consensus dès lors que chacun possède « sa » vérité.

Si « chacun a sa vérité », faudra-t-il nous taire ? Si parler à autrui revient à imposer ses propres sentiments, son ressenti de la vérité, l’éphémère de l’instant tel qu’il s’énonce dans une vie, l’échange demeure vain. Nommer les choses est pourtant le « premier acte éthique » (M. Vacquin). L’acte de parole est un acte de liberté. Marquer un désaccord ou confirmer la parole d’autrui, c’est « sortir de soi » dans la confiance. Quelle vérité, donc, pour chacun ?

Nous voulons montrer combien cette vérité est d’abord personnelle (1), marquée à son origine par un dynamisme éthique (2). Elle est inscrite dans le cœur humain appelé à découvrir son Sauveur « dans l’Esprit-Saint » (3).


1. Une vérité personnelle


L’action humaine, si elle n’est pas un pur réflexe, provient d’un sujet libre « unifié en son corps ». Responsable de soi, toute personne mesure, au moins partiellement, la portée de ses actes. Ce qu’il lui faut faire surgit en elle comme un « appel », que suit un « discernement » opéré dans le temps et dans l’espace. Phénomène complexe que la perception de cet appel ! Discernement qui mobilise toutes les facultés et qui aboutit à un jugement personnel : la vérité de mon acte est bien celle-là. On appelle communément conscience le lieu de maturation de ce discernement et d’élaboration de ce jugement à travers questions et réponses, doutes et certitudes. En un sens, la vérité du sujet est bien la sienne et non pas celle d’un autre. L’autorité morale, c’est lui. C’est sa vérité. Une vérité qui surgit à travers un processus d’intégration de normes extérieures. La seule loi serait plutôt celle de la vie, « la mienne ».

Cette vérité au cœur de la vie est une « ligne de conduite » et une « expérience ». Mais ce qui est intégré par le sujet n’est pas uniquement de l’ordre du concept. C’est toujours symbolique « d’autrui comme personne ». Ce ne sont pas les objets et les choses du monde qui nous « jugent » et nous dictent le « bien agir ». L’appel vient d’un réel habité : d’un monde des personnes, du monde de Dieu. Ce qui est intégré transcende toujours le « je », le transperce de part en part, ne le laisse jamais indemne ou solitaire. La vérité devient bien sienne, mais en sa racine, en sa croissance et en son fruit, elle n’est jamais purement auto créatrice : c’est une vérité communionnelle. Elle passe par le creuset de la liberté qui assume la condition réelle de toute vérité dans l’histoire : celle d’être intersubjective. « Le sujet humain n’est pas insulaire, dit souvent M. Vacquin.

La vérité morale est un « dévoilement » de ce qui est bon pour toute liberté humaine. Ce qui est moralement bon fait du bien à l’homme, à tous les hommes, s’inscrit dans l’histoire, et la joie d’autrui est un critère de la découverte en soi de cette vérité morale. Si le sujet a « bonne conscience », quelqu’un d’autre que lui doit pouvoir lui attester le vrai bien qu’il a atteint. Oui, la découverte de la vérité est pour la personne. Si elle se réduisait à la perception et à l’assentiment de l’individu ; si elle ne pouvait être ni partagée ni éprouvée librement dans l’amitié interpersonnelle, quelle signification revêtirait-elle ? La vérité vise une communion. Si elle demeure une pure expression anarchique du désir, elle mène à l’absurde ou à l’incommunicable. La vérité d’un acte est toujours et nécessairement intersubjective.

A chacun sa vérité : oui ! Cette affirmation rappelle avec raison combien, dans l’ordre moral, la vérité est toujours existentielle et personnelle. Elle nous indique combien cette vérité n’est pas non plus d’emblée « claire » à la conscience. L’enfer est pavé de bonnes intentions ! Un apprentissage est donc nécessaire. Il faut du temps à l’être humain pour « faire siennes » les découvertes morales. D’ailleurs, ses libres décisions supposent une intériorité : un centre, un cœur, un lieu où ce qui lui était « étranger » devient « sien ». C’est à ce prix que la vérité devient personnelle.

Les questions du sens de la vie font ainsi « sortir » le sujet de lui-même pour connaître cette vérité et pour bien la vivre. « Maître ; que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ? » demande le « légiste » ou le « notable » au Christ. Ces doutes et les réponses recueillies appartiennent à la découverte de la vérité morale. Même si le Christ rappelle l’importance des commandements, l’observance de la Loi ne semble pas épuiser le mystère de ce qui est « bon ». La perfection de l’observance exprime comme en « creux » la vérité morale. Ces épisodes évangéliques sont symboliquement forts : ils nous montrent une nécessaire ouverture. Ces dialogues avec Jésus nous disent clairement que les « commandement font signe » vers l’origine et vers la fin, vers Celui qui nous donne d’aimer et que nous pouvons aussi aimer.


2. Une vérité marquée par son origine


Si la vérité est à la fois personnelle et communionnelle, y-a-t-il un point commun fiable et vrai, communicable entre les hommes et qui leur permette de rencontrer la vérité de leur être et de leur agir ? L’être de l’homme est-il commun à tous de telle manière qu’un universel de l’agir soit non seulement rendu possible mais nécessaire à l’homme ? Pouvons-nous reconnaître que tout embryon humain est une « figure » éthique originaire et décisive ?

L’homme commence dans le temps. Nous cherchons avec anxiété à discerner cet « instant » du commencement de la vie humaine. Il nous reste énigmatique même si nous savons de mieux en mieux comment l’embryon est conçu et se développe. Mais notre commencement n’est pas notre origine. Notre origine est en Dieu. Personne ne vient au monde sans avoir été voulu par Dieu. Cette relation immédiate d’alliance révèle et définit l’être au monde de chacun.

Nous ne sommes pas à l’origine de notre être. Sans que nous parvenions toujours à la nommer de la même manière, l’origine partagée de notre humanité est bonté et vie. Elle perce les murailles que nous construisons en nous et autour de nous. Elle définit notre communion à la même vérité : nous sommes créés par Dieu et pour Lui. Cette vérité est notre vérité à tous. Elle transcende toute autre vérité. Elle livre le sens le plus profond de nos agir si différents. Elle s’est offerte à nous à l’origine de notre vie et demeure gratuitement en nous et pour nous comme une perle précieuse à découvrir et à faire briller.

La question de cet « invariant » se pose ainsi de manière dynamique à partir de l’histoire de tout être humain. Chacun de nous en prend conscience lorsqu’il s’éprouve en quête de son origine et de sa fin, et comme en dette de lui-même. Quelle signification possède ce trou noir de l’origine, lieu où chaque être humain s’éprouve comme « jeté ou confié » à l’univers par un homme et une femme, ou par un vouloir technicien ? La quête du « pourquoi » de l’origine de la vie personnelle demeure donc comme un abîme et un horizon : un abîme infranchissable pour nos propres forces et un horizon ouvert sur un espace ou un temps dans lequel nous sommes tous enracinés et vers lequel nous sommes tous en marche.

Le mystère de notre origine est don. Il est grâce. Et c’est ce même mystère qui s’atteste en chaque homme et qui fonde sa dignité. Avouer paisiblement que nous ne sommes pas maîtres de notre origine, ce n’est pas seulement prendre acte d’une impuissance passagère ou permanente ; ce n’est pas nous révolter devant un sort absurde qui nous échoit ; c’est tout simplement rejoindre la condition commune de tout être humain : celle d’un être donné à lui-même, capable de se comprendre comme tel, et dès lors invité à se donner lui-même. Le mystère de l’origine est l’invariant dynamique qui fonde non seulement la profonde égalité entre les hommes, mais également leur désir et leur capacité d’agir en vérité : en reconnaissance, en fidélité à ce mystère. A chacun sa vérité : oui ! C’est-à-dire à chacun de rencontrer cet invariant, ce don qu’il est à l’origine pour le Donateur de toute vie et pour tout autre être humain.

Cet invariant du don recèle une « puissance de vie morale ». Il nous pousse à nous « trouver nous-mêmes » et à nous « donner aux autres » en vérité. Tout comme est inscrit dans la constitution génétique de l’embryon un dynamisme de croissance dont nous cherchons encore à déchiffrer les lois, se trouve à l’intérieur de l’origine de notre être une puissance de vie et d’action. Donnés à nous-mêmes, nous sommes libres, et capables de poser des actes de liberté de plus en plus adaptés à la personne que nous sommes et devenons. Nous devenons en effet ce que nous faisons car chaque acte nous transforme. Ce dynamisme de l’agir nous permet de faire le bien, de continuer à faire le bien envers et contre tout, de l’inscrire dans l’histoire telle qu’elle est et de construire ainsi un ethos commun.

La vérité de notre agir, « notre vérité », nous dépasse donc car nos actes nous mettent, consciemment ou non, en relation avec Dieu. Ils nous guident vers Lui ou nous éloignent de Lui. La beauté, la bonté et la vérité de nos actes sont nôtres, mais en même temps leur signification ultime nous échappe car chacun de nos actes est en Dieu. La vie de l’homme est ainsi une parabole de ce qu’il est : dès sa conception jusqu’à sa mort, l’homme advient à sa propre identité par sa liberté, qui épouse les passivités et les activités de l’existence. Il n’y a de vérité pour chaque homme, que dans l’exode de soi à partir d’une puissance offerte dès l’origine.

Que la vérité morale soit un « invariant dynamique », à l’origine, inscrit dans la personne, nous étonne peut-être ! Il nous revient d’ailleurs d’interpréter cette loi intérieure à nous-même : elle est non écrite, ce qui signifie qu’elle est au cœur de l’être et qu’elle précède toutes les lois écrites sur lesquelles le monde, les cultures, les Etats se mettent ou non d’accord. Il nous faut en « faire mémoire » et « lire ainsi cette loi » dans l’épaisseur de la chair. Elle est notre « visage » toujours ouvert sur Dieu dans une relation immédiate vécue dans le « noyau le plus intime et secret de l’homme », dans son « sanctuaire » intérieur. C’est en ce lieu que toute rencontre interpersonnelle est appelée à se vivre en vérité.


3. Une Vérité personnelle en Christ Sauveur

Même si les affirmations, les argumentations ou les questions sont des étapes de la découverte de la vérité morale, sa spécificité se perçoit sous le mode de l’impératif et de l’interpellation. L’axiome « Fais le bien, évite le mal » convoque toujours la liberté à un assentiment ou à un refus. Mais si ce combat entre l’accueil et le refus appartient en propre à la vie morale de toute personne, encore faut-il comprendre d’où vient l’appel éthique ressenti ? L’instance éthique n’est pas uniquement le sujet lui-même : celui-ci s’en rend bien compte à travers ses doutes et ses refus !

Le jugement de conscience est toujours celui de la personne qui perçoit l’appel et y répond ou non. Mais la vérité qui se dévoile dans cet appel ne coïncide pas strictement avec le jugement individuel. Qui nous éveillera à une « nouveauté » morale si nous restons enfermés dans la considération interne de ce qui est bien et bon « pour chacun de nous » ? Si l’enfer, c’est les autres, comment découvrir qu’ils peuvent être aussi ceux et celles qui font le bien, nous veulent du bien, nous appellent au bien ?

Pour le disciple, l’appel éthique surgit du Christ. C’est la découverte progressive ou fulgurante que la liberté est à libérer, que les paroles et les gestes ont besoin d’un « Sauveur ». Reconnaître son être créé est une étape ; reconnaître qu’il nous faut un Sauveur en est une autre. «  Tu es le Seigneur, le Fils du Dieu vivant ». Cette « expérience » que l’homme fait de la vérité morale qui surgit en lui est décisive. Non seulement la limite de son agir et de ses jugements lui saute parfois aux yeux, mais il lui arrive de s’aveugler lui-même sur ce qu’il fait. Il le fait en toute conscience et le « péché » est là « devant lui » : « Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais », dit Paul. Ou bien l’homme agit avec sincérité, mais sans atteindre de fait la vérité : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui font des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres, qui font de l'amer le doux et du doux l'amer, dit le prophète Isaïe. L’agir de l’homme doit être sauvé. Car l’homme peut connaître la vérité qui l’appelle et s’y refuser. Il éprouve ainsi sa faiblesse de manière dramatique. Il a besoin de forces, de la main secourable d’un frère, d’une sœur.

Le Christ sauve la capacité d’aimer de l’homme. Sa loi est parfaite « qui redonne vie » en disant : « Viens et tu verras ». « Tu verras de plus grandes choses encore », dit-il personnellement à Nathanaël. Ces paroles sont l’accomplissement d’une promesse. Le Christ n’ajoute ni ne retranche rien. Il dit simplement qui Il est. Le suivre, c’est recevoir la force d’aimer « comme » Lui, sans mesure, « comme » Dieu. Suivre la vérité morale c’est « revêtir le Christ » comme Lui a revêtu notre chair dès sa conception, être et agir « comme » Lui dans l’histoire qui est la nôtre. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi », dit saint Paul. Cette phrase exprime soit la plus grande aliénation, soit la plus grande liberté à laquelle homme puisse rêver. Vivre au rythme même de la divinité, vivre et agir comme le Christ, Fils de Dieu. Cette « filiation » adoptive se concrétise dans l’agir. L’apprentissage de ce qui est humain passe ainsi par Celui qui est « Le Verbe », et donc par nos « verbes », dirait M. Vacquin. Le Verbe n’a-t-il pas été un embryon comme nous ?

Il ne suffit donc pas de crier « Seigneur, Seigneur », mais il faut faire la volonté de Dieu qui est dans les cieux. La joie, le plaisir ou le bonheur éprouvés par l’homme « qui agit bien », sont une confirmation de la vérité de sa vie. Pour le croyant, c’est dans les paroles et les actes du Christ que l’homme trouve la vérité de son être. « Je suis la vérité » dit Jésus de lui-même. L’identification à cet agir du Christ se fait progressivement par l’œuvre de l’Esprit : ce que la Tradition, surtout orientale, appelle divinisation. Accéder à la vérité morale, c’est faire alliance avec un Dieu qui respecte la liberté de l’homme. Le disciple ressemble au Christ tout en restant « lui », - mieux : en devenant pleinement lui-même. Dans la puissance de l’Esprit, l’unité personnelle de l’être humain et sa communion avec le Verbe atteignent leur sommet.

A chacun sa vérité ? oui ! C’est l’expérience unique d’une relation sans équivalent avec le Christ. La vérité n’y perd rien : elle grandit dans le cœur de ceux qui s’abandonnent à elle. Ils en témoignent toujours dans leur agir concret. Ainsi par l’Esprit qui se joint à notre esprit, notre être tout entier est-il tourné vers le Père « en agissant comme le Fils ». La connaissance et l’amour du vrai bien ne peuvent pas faire « abstraction » d’un passage à l’acte. Ainsi le respect et l’amour de la vérité morale sont-ils fortifiés dans le témoignage d’hommes et de femmes qui « font ce qu’ils disent ou ce qu’ils pensent ». Déjà dans l’évangile cité, Jésus n’hésite pas à conclure le dialogue avec le légiste par cet envoi : « Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie ».

Par Alain Mattheeuws
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Samedi 25 novembre 2006

Le don de l'embryon humain plonge parfois ses parents dans la perplexité et dans des interrogations radicales. N'est-il pas un intrus ? Un imprévu ? Un désir assouvi ? Un rêve imparfait ? Son existence est d'un grand poids : elle bouleverse une vie rien que par sa présence (1).

1. La radicalité d’un accueil personnel

Comment accueillir l’être humain aux commencements de sa vie et tout au long de l'éveil de ce qu'il est ?
« Je ne considère autrui comme « autrui », c'est-à-dire comme un autre, comme une personne, que si je le laisse s'imposer à moi. En lui quelque chose me dépasse, que je ne puis réduire à mes besoins, à mes attentes, à mon point de vue. Si je ne laisse pas autrui apparaître dans cette transcendance, je l'ai déjà tué comme autre, je l'ai déjà ramené à moi, à ce que je suis, à ce que je veux. Mon attitude éthique devant autrui doit donc être une attitude d'accueil, d'humilité. C'est la condition pour que les êtres puissent être pour moi ce qu'ils sont en eux-mêmes. Je dois laisser les êtres se révéler, se dévoiler, se montrer selon ce qu'ils sont. Loin de leur imposer ma mesure, je dois les laisser m'imposer la leur. Pour tout dire, mon attitude doit être une attitude de soumission et de vénération devant la réalité d'autrui, réalité sacrée au premier sens du mot : autrui se meut dans un espace irréductible au mien, où je ne peux pénétrer, à moins de le profaner, sans sa permission.

Hors même de toute foi explicitement religieuse, autrui représente un espace de transcendance et de sacré qui appelle la piété. Dans l'autre, il y a toujours un absolu qui parle. C'est au minimum l'absolu d'un devoir. Devoir de respecter celui qui se présente comme autre. Autrui est celui que je ne puis réduire, que je ne puis faire disparaître, que je ne puis tuer. Il est là comme une exigence absolue de respect. Ce devoir constitue le fondement de toute vie sociale possible. Depuis des millénaires, les civilisations l'ont formulé dans l'interdiction du meurtre : 'Tu ne tueras pas' » (2) .

L'interdit du meurtre est l'envers du respect et de la reconnaissance de l'être humain comme être-de-don en lui-même et pour Dieu, visage qui me précède et m'oblige dès sa conception (3).

Le respect de la Transcendance de l'autre toujours « offert » à ma vénération, à ma protection, à mon amour, est un appel et un grand devoir. Par la science, nos contemporains sont mis visuellement face aux commencements de la vie humaine (pour la première fois dans l'histoire). Beaucoup perçoivent difficilement l'absolu de cet appel manifesté dans « l'insignifiant paquet cellulaire » ou la « petitesse corporelle » du fruit de la conception humaine. Comment obéir déjà à un Visage qui se dérobe encore à nos yeux ? Que penser de la réalité humaine et personnelle de celui que les biologistes observent comme une «morula» ? Il est au moins aussi malaisé d'espérer la « vision béatifique » après une fausse couche qu'après le décès accidentel d'un jeune enfant ? Pourtant « la sollicitude pour l'enfant, dès avant sa naissance, dès le premier moment de sa conception, et ensuite au cours de son enfance et de son adolescence, est pour l'homme la manière primordiale et fondamentale de vérifier sa relation à l'homme » (4).

Certes, « la condition précaire de l'embryon ne pèse jamais sur lui, sans peser tout autant sur les autres. (...) Conditionné, et combien, l'enfant encore à naître ou déjà né est, de ce fait même, conditionnant (5). Il faut interpréter cette condition symbolique de notre précarité. Pourquoi l'homme est-il si fragile et le demeure-t-il ? Pourquoi une telle vulnérabilité ? L'image de l'incarnation du Dieu Tout-puissant dans la chair d'un enfant et dans son silence éclaire cette contingence de la créature et sa filiation originelle !
Il est un temps de la vie de chaque personne où elle n'existe que par autrui et en dépendance entière d'autrui. A l'origine, nous sommes donnés, livrés aux autres. Dans la fragilité des apparences - et l'imprévu de notre surgissement - l'homme se présente comme un «don» toujours bouleversant de la Paternité divine. Les hommes peuvent reconnaître ce don ou le refuser. « Et voici l'enfant sans voix. Il n'est pas encore né ni en état de se défendre. Mais il est là, annoncé, peut-être inattendu. Il est si silencieux. Mais il crie d'autant plus fort : « Donne-moi un nom. Donne-moi ton nom : accepte-moi et offre-moi la chance de devenir ce que je suis déjà : ton enfant. Prends-moi donc tel que je suis : même inattendu. Regarde Jésus qui ne s'est pas cramponné à sa propre sécurité; il s'est dessaisi de sa richesse au sein de Dieu pour apporter la vie à tous les hommes » (6). Tout le champ de la moralité se déploie face au don qu'est l'enfant. Toute reconnaissance est un appel, une exigence, un devoir, parfois une souffrance. Car elle suppose l'engagement libre et fort, et le dévouement personnel de ceux qui sont confrontés au « visage » de l'humanité du don.

2. Les conditions de l’accueil : la raison et le cœur

Ces difficultés sont-elles insurmontables ? On ne voit pas pourquoi la reconnaissance d'une personne humaine dans l'embryon serait plus facile que dans la vie quotidienne vis-à-vis des autres êtres humains. Nous savons qu'il y faut beaucoup d'amour et d'efforts. Pour l'embryon humain, nous connaissons les conditions scientifiques d'une telle reconnaissance. Comment et de quoi sera faite celle-ci ?

Cette attitude de reconnaissance sera faite de raison et de cœur : elle suppose une réflexion sur la nature de l'embryon humain et un accueil de sa personne. La réflexion nous ramène à notre propre origine et au mystère de notre dépendance. « Car enfin, si à un moment il était important que nous fussions témoins, c'est bien à celui de notre naissance. Or notre vie a commencé à notre insu, en notre absence. Peut-on vraiment accepter sans discussion que cet événement nous échappe alors que nous lui étions le plus indispensables ? Lors même que nous en sourions, il y a là quelque chose de si violent, un rapt si injustifié, une telle contrainte - parce qu'alors vraiment nous fûmes contraints - que cela me paraît ardu d'y consentir dans explication. Moi, cela me scandalise » (7).

Nous n'avons pas été témoins de notre conception et nous n'avons pas «voulu» venir à l'existence. La mémoire de cette « tache aveugle » s'éclaire dans la lumière divine, par la puissance du Père qui nous a appelés à être. L'ombre des corps - la procréation naturelle se love à l'intérieur d'un secret charnel et de l'obscurité des corps - préside à la conception. Elle est symbole non d'un tabou, mais d'un amour qui reçoit humblement de communiquer la vie reçue. L'homme et la femme oeuvrent pour que se noue le mystère d'alliance entre Dieu et chaque nouvelle créature pour toujours. L'âme humaine n’est pas donnée par les parents (8) : elle leur est confiée (9).

L'humanité de chacun de nous ne se réduit pas aux apparences et aux signes que nous en donnons (10). Bien sûr, les phénomènes nous aident à identifier l'humain, à l'aider à grandir, à en découvrir la vocation. C'est notre tâche de les déceler. Mais pour être capable de déceler les signes de l'humain, la technique ou la science ne suffisent pas (l'électro-encéphalogramme, l'échographie, par exemple). La reconnaissance d'autrui passe par un libre accueil de ce que nous sommes : un don les uns pour les autres. La reconnaissance passe par l'amour (11). Sans la volonté d'aimer et de se donner, l'homme ne peut pas reconnaître l'homme. Plus les apparences de l'humain semblent obscures, plus il nous faudra aimer, croire et espérer dans la dignité cachée d'un être. Ce que la raison nous suggère, l'amour nous permet de le voir.

« Nous pouvons toujours douter d'un être, si nous ne nous décidons pas à tirer de nous-mêmes une force de surcroît, un don gratuit, un consentement qui recouvre l'abîme de son mystère. Or cela s'accomplit spontanément en nous dès que nous faisons crédit à la parole d'un autre, en toute occasion, en plein jour. C'est cependant un rendez-vous dans la nuit, chacun éclairé seulement par sa lumière intérieure, et par l'invitation de l'autre » (12).

 

3. Un « visage » éclairé par l’amour et le temps qui passe

L'embryon humain, comme tout être humain, est plus que l'apparence qu'il donne de lui-même. Ce qu'il est en acte, ne s'est pas encore manifesté ni exercé en toute sa puissance : un don en soi. D'ailleurs, l'apparence dessert le nouvel être humain. Les « sens » sont aveuglés sur l'identité humaine. Une barrière doit être franchie par l'amour, pour que la raison reconnaisse l'être-de-don en acte, avant qu'il ne puisse exercer toute sa « puissance humaine ».

De même, dans le long chemin de l'éducation, l'enfant et ses dons ne peuvent éclore ni se développer que par l'accueil personnel d'autrui. Le don personnel qu'est l'enfant grandit par et sous le regard aimant des autres personnes. La réflexion psychologique et la sagesse populaire soulignent fort à propos l'importance de la « caresse » et des gestes de tendresse dans les relations avec les tout-petits, le rôle de la voix du père ou de la mère, l'odeur des corps perçue par l'enfant. Le corps qui exprime la tendresse est le véritable berceau de l'être humain. « Il est bien vrai que le bébé, pour être éveillé à la vie consciente, a besoin du sourire, des soins, de l'amour et de la parole de ses parents. L'être humain n'accède à la conscience de soi qu'en face d'une autre conscience. Oui, nous pouvons éveiller la personne humaine, la susciter, la faire grandir (...) » (13). Devant ces nécessités, comment ne pas considérer la famille comme le lieu d'accueil idéal de l'enfant dans sa fragilité (14) ?

« L'être humain est déjà et de toujours personne en lui-même et pour Dieu : il a simplement à être reconnu comme tel par autrui et d'abord par les parents. Autrui humanise ce qui est humain déjà » (15). Parce que son être dépend directement de Dieu, nous avons à le recevoir comme une créature, à son image (16). L'accueil du don qu'est l'enfant «signe» moralement la relation de l'homme à l'homme, mais aussi la relation de l'homme à Dieu. « En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25,40).

Le don appelle la reconnaissance à sa mesure (17). Refuser de considérer la personne comme un don, c'est la blesser grièvement, c'est voiler sa beauté. C'est aussi risquer sa perte. Toute négation du don qu'est l'enfant ou du don de ses parents l'un pour l'autre, fait gravement obstacle à la surabondance de la vie et à son partage (18).

 

Synthèse

L’accueil du don qu’est l’enfant pose les questions essentielles de notre vie. Dans l’ « autre » qui survient, il y a toujours un absolu qui parle. Ce visage surgit comme un appel et une responsabilité éthique. Il est un temps dans la vie de l’être humain où il n’existe que par autrui et en dépendance entière d’autrui. La raison et le cœur nous aident à reconnaître dans l’embryon qui vient un don personnel. La reconnaissance passe par l’amour, par la mémoire de notre propre avènement à l’existence, par les connaissances scientifiques que nous acquérons. Si nous entrons dans le doute, si nos « sens » sont aveuglés par les apparences d’autrui ou de l’enfant à naître, il nous faut prendre le temps de la reconnaissance. Accueillir l’enfant comme un don, c’est parfois ouvrir ou sauter une « barrière » en nous et poser un acte de confiance en la vie telle qu’elle nous est offerte.

Alain Mattheeuws s.j.

#1 Personne n'est plus étonnamment autre que l'enfant. Il est le fruit du couple, mais il est totalement autre. Au début, l'enfant aussi apparaît à ses parents comme leur second moi, leur image parfaite. C'est pourquoi ils l'aiment. Mais l'enfant est autre, entièrement autre. De jour en jour sa demande se fait alors plus pressante : Prenez-moi donc tel que je suis. Aimez-moi non parce que je vous ressemble. Aimez-moi pour ce que je suis. Mettez-moi au monde, une seconde fois».
Car il y a une double paternité et maternité. Lors de la naissance physique, l'homme et la femme reprennent la parole de la Bible. Ils disent : nous avons engendré notre semblable. Et ils l'aiment à cause de cette ressemblance.
Mais il est une seconde paternité et maternité : celle qui laisse l'enfant devenir autre en l'aimant pour lui-même, tel qu'il est. Tout enfant est engendré une deuxième fois lorsque les parents acceptent ce paradoxe : cette chair de notre chair et ce sang de notre sang, il est tellement différent» (G. DANNEELS, Accepter l'autre car Dieu le premier, nous a acceptés, Malines, Service de Presse de l'Archevêché, 1981, p. 7).
#2 J.-M. HENNAUX, Le droit de l'homme... p. 20.
#3 « Cependant le respect absolu qu'on lui (à l'homme) doit dans son infirmité signifie que l'homme fait réellement partie de l'ordre du sacré, car l'homme est ce que l'on sert et non ce qu'on domine. Ainsi compris, le sacré est tout proche de ce qu'un Lévinas met sous la notion de «visage». La «vie» pour laquelle l'Église s'engage ici n'est jamais réductible au seul biologique, c'est toujours cette vie qui a déjà, même caché, le visage de l'homme» (G. MARTELET, 2000 ans d'accueil à la vie, Paris, Centurion, 1973, p. 75 et p. 76).
#4 FC n° 26, citant un Discours à l'Assemblée générale des Nations Unies», 2 octobre 1979, n° 21 : AAS 71 (1979) p. 1159.
#5 G. MARTELET, 2000 ans d'accueil à la vie, Paris, Centurion, 1973, p. 50.
#6 G. DANNEELS, Accepter l'autre car Dieu le premier, nous a acceptés, Malines, Service de Presse de l'Archevêché, 1981, p. 9.
#7 R. HABACHI, Commencements de la créature, Paris, Centurion, 1965, p. 132.
#8 Nous ne voulons pas entrer dans le débat de l'animation médiate ou immédiate. Nous voulons simplement affirmer une primauté ontologique de l'action divine.
#9 « C'est là un acquis de la génétique, de l'immunologie, de la biologie contemporaines : à la fécondation apparaît une unité absolument irréductible aux autres, constituée génétiquement dès la conception, capable de déclencher des réactions de défense immunitaires, de vivre un développement embryonnaire autonome et d'assurer sa propre régulation physiologique» (J.-M. HENNAUX, Le droit de l'homme..., p. 21).
#10 Nous pensons aux importants travaux effectués par Ph. CASPAR pour fonder cette thèse dans L'individuation des êtres : Aristote, Leibnitz et l'immunologie contemporaine, Paris-Namur, Lethielleux/Le Sycomore, 1985; ID., Penser l'embryon, Paris, Ed. Universitaires, 1991.
#11 « Les conditions scientifiques de la reconnaissance d'une personne sont donc données dès la conception, mais cette reconnaissance ne pourra avoir lieu si fait défaut l'attitude d'accueil, de soumission, de respect, évoquée plus haut, et que nous devons avoir en fait devant toute personne humaine. A priori l'on peut dire que s'il y a dans l'embryon une personne humaine, elle ne pourra se révéler telle qu'à celui qui est prêt à l'accueillir. Si cette attitude d'accueil est présente, l'embryon pourra se révéler pour ce qu'il est, (...) une personne. En ce qui concerne l'avenir, il est hors de doute que si je le laisse être, il se manifestera comme une personne. Mais cet avenir est lié au présent. La preuve c'est que si je supprime l'embryon, cet avenir n'existera pas. Respecter cette personne en avenir n'est donc rien d'autre que la respecter maintenant» (J.-M. HENNAUX, Le droit de l'homme..., p. 21).
#12 R. HABACHI, Commencements de la créature, Paris, Centurion, 1965, p. 37. #13 J.-M. HENNAUX, Le droit de l'homme..., p. 26.
#14 « La famille est également le lieu de l'accueil inconditionnel de l'autre en la personne des enfants (Familiaris Consortio, n° 26). A un enfant, on ne demande jamais de justifier sa présence : cela est lourd de sens. Si vous entrez dans une usine, dans un parking gardé, dans un bureau de vote, ou dans un cinéma, on vous demandera de justifier votre présence... L'enfant, lui, n'a pas à le faire en entrant dans sa famille : plus il est fragile et menacé, plus - normalement - il est accueilli dans la famille. Cela est très évangélique : sa force est précisément dans sa faiblesse; et plus il est faible et vulnérable, plus il est désarmant. Nous sommes ici dans le voisinage des Béatitudes» (J. JULLIEN, Demain la famille, Paris, Mame, 1992, p. 138).
#15 A. CHAPELLE, Sexualité et sainteté, Bruxelles, IET, 1977, p. 262.
#16 « Il existe donc une convergence singulière entre la tradition culturelle occidentale et la tradition chrétienne. L'une et l'autre, en effet, voient dans l'âme, principe spirituel d'immortalité, la source de cette dignité. Le christianisme ajoute que, non seulement tout être humain est créé à l'image de Dieu, mais qu'il se trouve appelé par Dieu à entrer dans un régime salvifique d'alliance. Il ne nous répugne pas de croire que cette alliance est nouée entre Dieu et chacun des embryons humains. Jean-Marie Thévoz ne serait pas loin de l'admettre, lorsqu'il écrit : « L'être humain reçoit sa dignité dès qu'il est reconnu par Dieu et/ou par l'homme, indépendamment de ses qualités, donc de son âge». Pour nous, la reconnaissance par Dieu - dans l'âme - suffit à fonder l'identification humaine et donc la dignité intrinsèque de l'être humain. La reconnaissance par les autres (les parents, par exemple) n'est pas fondatrice de cette dignité. L'âme ne vient pas de la société et sa destinée dépasse le simple horizon social. Cette reconnaissance sociale est seconde, quoique fort importante. Elle est facteur de personnalisation (construction de la personnalité), mais non pas de «personnification» (constitution de la personne en tant que telle (cf. p. 220). Si mon père et ma mère m'abandonnent, le Seigneur m'accueillera». Rédigé dans une perspective évidemment autre, le Psaume 26 (verset 10) trouve cependant ici une résonance singulière» (J.-L. BRUGUÈS, La fécondation artificielle..., p. 239-240).
#17 « Accepter un enfant, c'est aller au-devant de bien des histoires. Mais c'est entrer dans l'histoire. Pour les couples, comme pour les peuples. Pas d'enfants, pas d'histoire, mais plus d'histoire. Avec l'enfant c'est l'avenir qui fait irruption. Le futur, on peut le préparer, le programmer, le construire. Mais l'enfant est un à-venir, on n'a pas barre sur lui à l'avance. Il faut accepter la part d'inconnu qu'il apporte, l'aventure qu'il représente. Cette loi de l'enfant, qui projette les parents, et les peuples dans l'avenir, l'inconnu, l'aventure, le temps, l'histoire, n'est-ce pas la loi de la vie ? Refuser le risque, le temps, l'aventure, c'est refuser la vie. Les accepter, c'est une exigence humaine tout simplement, une question de vie ou de mort» (J. JULLIEN, Demain la famille, Paris, Mame, 1992, p. 96).
#18 « Pour le chrétien, l'embryon humain est créé par Dieu, il est l'apparition d'une volonté de Dieu. A ce titre, il doit être respecté absolument. Il est aussi quelqu'un pour qui le Christ est mort, quelqu'un qui a une valeur infinie au regard de la Croix. Dans la foi, l'embryon n'est pas considéré isolément. Il est relié à Dieu, son Fondement, qui le pose, qui le crée, qui le donne, qui le sauve. Il est aussi relié à l'acte procréateur d'un homme et d'une femme, acte qui doit être pris en considération et respecté dans son fruit. L'Église proclame la valeur infinie de tout homme, y compris du plus petit, du plus faible» (J.-M. HENNAUX, Le droit de l'homme à la vie..., p. 35).

Par Alain Mattheeuws
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Samedi 25 novembre 2006

Aimer et respecter la vie


La mort de Jean-Paul II nous a permis de revoir longuement les divers moments de sa vie , de nous émerveiller d’une telle richesse personnelle déployée à travers le temps, d’en percevoir les traits les plus saillants et les signes de la Providence à laquelle il se confiait généreusement. Vie exceptionnelle à plus d’un titre, vie d’un croyant abandonné à son Seigneur en toutes circonstances, vie de service. Du point de vue humain et chrétien, le récit de cette vie ne laisse pas indifférent. A travers ses passions théâtrales et sportives, sa prière et son élan apostolique, nous avons vu combien cet homme aimait la vie. La mémoire de ses nombreuses années sur la terre atteste de son goût pour la vie. Les peines et les joies ne lui ont pas manqué : il les a prises en plein cœur et les a faites siennes. Ses qualités personnelles nous apparaissent exceptionnelles : elles ont été mises librement au service de l’amour de Dieu et de son Eglise. Aimer la vie comme il le faisait en toutes circonstances, c’était poser un acte de confiance dans la présence de Dieu dans l’histoire et s’ouvrir à chaque instant à cette présence. L’horizon de l’action et de la réflexion de Jean-Paul II était celui d’un grand amoureux de la vie. Jamais un pape n’aura rencontré autant de monde durant son pontificat, embrassé autant d’enfants, pris souci d’autant de blessés de la vie, montré tant de courage face aux adversités et à la souffrance. Sa manière de vieillir et sa décision de demeurer dans sa mission voulaient attester que l’homme dépasse les forces physiques et l’image qu’il donne de lui : l’homme est toujours un être d’esprit et de don. Son témoignage permet de mieux situer ainsi son enseignement et son souci du respect de la vie ainsi que les exigences morales qui en découlent. S’il a été un farouche partisan du respect de la vie, c’est en payant le prix, en s’engageant dans la vie qui était la sienne et en réfléchissant sur la dignité sans prix de toute vie humaine.

Les interventions de Jean-Paul à propos du respect de la vie furent innombrables et de styles très variés : homélies, discours de voyages, interventions dans les instances internationales, instructions, exhortations, encycliques. Elles n’ont jamais laissé indifférents les gens auxquels il s’adressait. Elles ont souvent provoqué crispations, critiques, peurs et refus, incompréhensions dans l’opinion publique. Elles ont également mis le doigt avec fermeté autant que douceur sur des désordres importants de notre monde et sur leurs conséquences : des violences, une mentalité fermée sur elle-même et peu ouverte à la vie (antilife mentality), la mort de millions d’êtres humains. Sans peur et avec une ferme constance, il a rappelé aux chrétiens et aux hommes de bonne volonté la profonde différence entre l’être humain et un objet, l’incomparable dignité de la personne quelles que soient les apparences qu’elle donnait d’elle-même : de l’embryon nouvellement conçu au vieillard en soins palliatifs, du handicapé à l’étranger, du prisonnier au meurtrier. L’homme ne se réduit jamais aux apparences qu’il donne de lui-même : il est toujours plus grand que ses faiblesses ou que ses crimes. Le corps de l’homme dit sa personne : le respect de la vie passe par l’écoute attentive du langage du corps : toute personne y livre « objectivement » des mots, des paroles pour dire ce qu’elle est, comment elle aime et veut se donner.

L’être humain est constitué dès l’origine à « l’image et à la ressemblance » de son Dieu Créateur, Père et Seigneur. La vie humaine est sacrée parce que dès l’origine elle est signe de la présence du Créateur : « elle comporte « l’action créatrice de Dieu » » (Evangelium vitae n°53). Il ne s’agit pas là d’une sacralisation « sauvage » de la vie comme telle, mais de manifester la grandeur et la noblesse de la vie « humaine ». Grand pèlerin de la paix dans le monde, Jean-Paul II s’est fait par la parole et par sa vie le « gardien » de la bonté de tout être humain et le berger de l’humanité en son origine et en sa fin.

 

1. L’accueil de la vie

L’enseignement de Jean-Paul II en la matière s’articule autour de trois documents essentiels : Donum vitæ, Veritatis splendor et Evangelium vitæ. Ces textes magnifiques, parfois difficiles, disent la vérité de la vie humaine, le bien ou le mal que l’homme fait à son semblable spécialement en blessant ou en niant la valeur fondamentale de son être : celle qui lui permet de dire qui il est et de faire du bien. Ils montrent l’enjeu des actes techniques posés à l’origine et à la fin de la vie. Ils dénoncent une « culture de la mort » enracinée dans une conjuration contre la vie et dans des structures de péché. Ils énoncent la doctrine morale qui correspond à la dignité de la personne et à sa vocation intégrale en exposant en raison les critères adéquats. « Ces critères sont le respect, la défense et la promotion de l’homme, son « droit primaire et fondamental » à la vie, sa dignité de personne dotée d’une âme spirituelle, de responsabilité morale, et appelée à la communion bienheureuse avec Dieu » (Donum vitae Intro n°1)

Aucun être humain ne vient au monde sans avoir été voulu immédiatement par Dieu. Dans son origine corporelle et cachée, la conception humaine n’échappe pas à l’amour divin. C’est pourquoi tout homme doit être conçu dans l’écrin d’une promesse de vie (le mariage) et à travers un acte conjugal qui est « donation réciproque » des conjoints. Respecter la vie naissante, c’est lui donner toute sa chance : la concevoir, la porter, la mettre au monde et l’éduquer dans l’amour, par amour et pour l’amour. A cette lumière positive, on comprend les refus constants et solennels de Jean-Paul II de l’avortement directement provoqué. La vie de tant d’enfants n’est-elle pas dans « des situations de grande précarité, lorsqu’elle est privée de toute capacité de défense » et même « à l’intérieur et par l’action de la famille qui, de par sa constitution, est appelée à être « sanctuaire » de vie » ? N’est-il pas paradoxal de voir des institutions et des Etats démocratiques favoriser de véritables « structures de péché » ? Fidèle à la tradition de l’Eglise, le pape a rappelé ainsi contre vents et marée l’inviolabilité de la vie humaine. Face aux nouvelles techniques de fécondation, le critère de respect sera le suivant : « L’être humain doit être respecté – comme une personne – dès le premier instant de son existence » (Donum vitæ I, n°1). Ce critère sera explicité dans la Charte des Droits de la famille et répondra aux principales questions bioéthiques : fécondations in vitro, insémination artificielle, instrumentalisation, destruction et congélation d’embryons, maternité de substitution, interventions thérapeutiques et expérimentation, clonage, etc…



2. Le soin pour celui qui souffre et meurt

La souffrance, la maladie et la mort sont des épreuves lourdes à porter. Comment aimer et respecter la vie de nos frères et sœurs qui portent de si lourdes charges ? Si le goût de vivre vacille, si la foi en la vie éternelle s’efface, c’est le plus souvent le critère d’une « qualité ou d’un confort de vie » au sens humain du terme qui prédomine et qui conditionne les actes de soins et de santé. Or l’être humain transcende les conditions de son existence. Les améliorations des techniques médicales devraient nous faire rechercher les vrais critères de la mort. Mais il n’est pas facile de fixer les frontières entre le refus de l’acharnement thérapeutique et l’euthanasie. Dans ce domaine, le respect de la vie est essentiel car « mourir » est un acte de l’homme et les conditions dans lesquelles il peut s’abandonner au Père révèlent sa grandeur et la vision qu’il a de l’humanité.

Face à la tentation de l’euthanasie, Jean-Paul II a rappelé régulièrement le strict respect de la personne qui meurt et le refus de provoquer la mort par anticipation pour mettre fin « en douceur » à sa propre vie ou à la vie d’autrui. Une action ou une omission qui, de soi et dans l’intention, donne la mort afin de supprimer ainsi toute douleur, ne peut jamais être posée. « Nul d’entre nous ne vit pour soi-même, comme nul ne meurt pour soi-même ; si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Donc, dans la vie comme dans la mort, nous appartenons au Seigneur » (Rm 14,7-8).

Ce désir que tout homme soit accompagné jusqu’au dernier moment transparaît à travers toutes les prises de position de Jean-Paul II : souci de ne pas faire de la souffrance un « absolu » et donc promotion de tout ce qui peut la soulager, renoncement à des traitements disproportionnés et à toutes les formes d’acharnement thérapeutique, encouragement au développement des unités de soins palliatifs, désir que tout homme puisse profiter de ce passage qu’est la mort pour en faire un ultime don-de-soi. La mort pour Jean-Paul II est un acte de vie si la personne peut s’y associer à l’acte de salut du Christ. A nous de l’accompagner sur ce chemin. L’euthanasie est tout le contraire : elle est une « grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d’une personne humaine » (EV n°65).

Ces affirmations fortes ont été rendues nécessaires par l’évolution et l’acceptation rapide de législations favorables à l’euthanasie. Dans ce contexte, Jean-Paul II souligne la solidarité fraternelle et spirituelle nécessaire à l’intérieur des familles, des communautés religieuses et des sociétés ; parfois la nécessaire désobéissance civile (objection de conscience) face à des lois injustes. Nous appartenons au Christ et aussi au « peuple de la vie et pour la vie » (EV n°101).

La réflexion s’est affinée en face des questions plus aiguës des personnes en « état végétatif ». Quelques exemples « médiatisés » ont déchaînés les passions et placé le débat dans un contexte biaisé. Jean-Paul II a rappelé souvent que la personne ne se réduit ni aux circonstances de sa vie ni aux apparences qu’elle donne d’elle-même. « Un homme ne deviendra jamais un végétal  ou un animal ». La dignité humaine appartient à l’être de la personne. Respecter la vie, c’est assurer à chacun jusqu’au bout les soins qui lui sont dus en tant que personne : l’alimentation et l’hydratation sont l’assistance médicale de base. Prendre soin d’une personne, c’est l’accompagner jusqu’au bout et rester présent à elle en respectant l’intégralité de son être.


3. Un témoin dans des conditions difficiles

Nous le voyons : les défis rencontrés n’étaient pas minces dans ces domaines, surtout face aux rapides et bouleversantes découvertes biomédicales et aux antagonismes des peuples. Le combat de Jean-Paul II n’a jamais dissocié la vie personnelle de la vie des peuples. Même s’il était plus respecté et écouté quand il parlait de la paix, refusait la peine de mort, appelait la conscience universelle à « partager » avec ceux qui meurent de faim, son attention à la vie naissante et son refus de l’euthanasie étaient fondés sur les mêmes convictions : « L’inviolabilité du droit à la vie de l’être humain innocent « depuis le moment de la conception » jusqu’à la mort « est un signe et une exigence de l’inviolabilité même de la personne, à laquelle le Créateur a fait le don de la vie » (Donum vitae, Introduction n°4). Qui dit inviolabilité de la vie humaine ne dit pas qu’elle est « intouchable » : les interventions qui la concerne doivent respecter la structure, les dynamismes et les finalités du corps humain et être mises au service de la personne et de son développement.

Il s’agit bien de reconnaître que seul Dieu est maître de la vie et de la mort. L’homme passe l’homme, car il vient de Dieu et va vers Lui. La liturgie eucharistique de l’Eglise nous le rappelle dans sa Prière IV : « Père très saint, nous proclamons que tu es grand et que tu as créé toutes choses avec sagesse et par amour : tu as fait l’homme à ton image, et tu lui as confié l’univers, afin qu’en te servant, toi son Créateur, il règne sur la création ». La domination et la maîtrise de l’homme sur le créé ne sont pas absolues : il est le « gardien », le serviteur du monde créé, appelé à l’offrir librement au Créateur à travers le soin et la vigilance qu’il lui porte.

L’enjeu du respect de la vie, c’est la reconnaissance de cette vocation intégrale de tout homme. S’il nous est parfois difficile de le percevoir, si le sens de l’homme et de son mystère s’effacent et s’éloignent de nous, c’est parce que nous avons perdu le sens de Dieu. Jean-Paul II a cherché à raviver en tous ceux qu’il rencontrait le dialogue intime que chacun peut avoir avec son Maître et Seigneur. Raviver cette vie spirituelle, c’est « donner vie à la vie ».

Son dernier pèlerinage à Lourdes (le 15 août 2004) était assez explicite de ce souci pastoral. Démarche émouvante d’un homme qui venait prier Marie, la Mère du Verbe de vie, et lui confier sa vie devenue fragile ainsi que sa mission. Dans sa brève homélie au départ de la procession aux flambeaux, il lançait aux fidèles, « A vous tous, frères et sœurs », un « appel pressant pour que vous fassiez tout ce qui est en votre pouvoir pour que la vie, toute vie soit respectée depuis sa conception jusqu’à son terme naturel. la vie est un don sacré, dont nul ne peut se faire le maître ». Que cette exhortation ait été accompagnée d’un vibrant appel à la paix ne nous surprendra pas. Respecter la vie n’est-il le nouveau chemin des « artisans de paix » dans la vie familiale comme entre les nations de la terre ? Respecter la vie est bien la clé d’une paix durable entre les peuples et le chemin vers l’avènement en vérité de cette paix.

Pour Jean-Paul II, la femme a une mission particulière dans ce combat spirituel. S’exprimant déjà en ce sens dans Evangelium vitae pour les femmes blessées par un avortement (EV n°99), le pape prenait à Lourdes un vocabulaire poétique et prophétique pour définir leur vocation dans cette civilisation de l’amour qu’il souhaitait de tout son cœur. En cette fête de Marie, il redisait « la mission particulière qui revient à la femme, à notre époque tentée par le matérialisme et par la sécularisation : être dans la société actuelle témoin des valeurs essentielles qui ne peuvent se percevoir qu’avec les yeux du cœur. A vous les femmes, il revient d’être des sentinelles de l’invisible ». Confiance dans la foi de celles qui disent « oui » à la vie et qui la portent de tant de manières. Confiance dans la vitalité spirituelle de la femme au cœur de l’Eglise et du monde. Les femmes n’aideraient-elles pas l’humanité à porter avec elles la plénitude du mystère de la vie ?

Nous sommes tous conviés à porter ce combat spirituel : « Soyez des femmes et des hommes libres », ajoutait Jean-Paul II. La liberté des enfants de Dieu se dit dans l’histoire humaine par des actes qui font vivre et donnent la vie aux autres. La mort de Jean-Paul II a attesté son abandon confiant au Seigneur de la vie. Son désir de vivre et de servir le Seigneur lui donnait de lutter pour conserver sa vitalité et remplir sa mission. Sa confiance en Dieu lui permit de « passer en Lui » en ne cherchant pas des moyens disproportionnés pour rester en vie : par l’offrande de sa mort, au Vatican même, il donnait un ultime témoignage de ce que peut être la fécondité de toute vie, dès lors qu’elle continue à s’offrir jusqu’au dernier moment.




Alain Mattheeuws s.j.

Par Alain Mattheeuws
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Samedi 25 novembre 2006

Il est bien vrai qu’on ne pense pas souvent à sa mort. La mort pourtant apparaît souvent sur nos écrans de télévision, mais elle nous paraît virtuelle ou lointaine. Notre société a cherché et cherche encore à « oublier » cette étape de la vie humaine. Dans ce livre sans prétentions, je cherche à montrer au lecteur que  naître et mourir sont deux moments inévitables de nos existences et qu’il est possible et nécessaire de leur donner un sens. La dignité de chacun d’entre nous consiste à chercher et à reconnaître que « mourir est un acte dont l’homme peut librement découvrir et épouser le sens ». Bien sûr, ces réflexions sont développées dans le contexte actuel des débats sur l’euthanasie, du suicide assisté, des soins palliatifs, de l’acharnement thérapeutique, du respect de celui qui « passe sur l’autre rive ». Dans toutes les cultures, ce passage a été l’objet de rites, d’interprétations, de soins car l’homme ne meurt pas comme l’animal.

Beaucoup de personnes généreuses prennent du temps pour soigner et accompagner la souffrance des autres ou de leurs proches. De nombreuses professions sont concernées. Je crois que ce livre peut les aider. Il est précis pour distinguer ce que l’on peut faire à l’approche de la mort, au cœur de la souffrance pour la soulager et la porter. Il s’agit d’une réflexion sur « comment bien faire » car le détail des techniques et des anti-douleurs n’est pas décrit. J’essaie de transmettre de manière pédagogique une « sagesse » liée à la tradition chrétienne. Beaucoup d’entre vous se rendront compte combien cette sagesse est vraiment respectueuse de la dignité de tout homme. Depuis des siècles, des chrétiens accompagnent leurs frères et sœurs dans leurs souffrances et dans la mort. Cette solidarité, en parallèle avec les développements et les progrès de la science, est forte. Chacun peut y découvrir un témoignage de douceur et d’espérance envers notre humanité.

Quelques interventions des évêques aident aussi à préciser l’enseignement actuel de l’Eglise. Cette mémoire ecclésiale m’a poussé à mettre aussi dans ce livre un « ancien » texte d’un de mes professeurs d’éthique : le Père Roger Troisfontaines. Ces quelques pages n’ont pas pris une seule ride : elles disent encore et toujours combien la mort est un passage non pas vers le néant mais vers la vie. Il y a moyen de réfléchir paisiblement sur les questions actuelles posées par la mort et ce livre cherche à aider tout homme de bonne volonté à le faire. Quelques pages succinctes donnent également le « message » spirituel du Christ sur la souffrance et la mort à travers l’interprétation de Jean-Paul II dans une de ses Lettres Apostoliques. Le Seigneur, vrai Dieu et vrai Homme, a fait ces expériences et par là il éclaire notre intelligence et notre cœur.

Avant de se présenter à nous, nous rencontrons souvent la souffrance et la mort auprès de ceux que nous aimons. Accompagner l’autre sur son chemin, c’est toujours être « le gardien de son humanité ». Puissions-nous, là où nous sommes, relever ce défi pour tous ceux que la vie nous fait rencontrer et rester toujours ainsi des « gardiens de l’humanité » en ce troisième millénaire.

 

Alain Mattheeuws s.j.

Par Alain Mattheeuws
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Mardi 21 novembre 2006

Pour une société non-violente !

Problèmes actuels de Bioéthique.

 

Une série d’événements marquent l’actualité : la promotion du « kit » euthanasie, la production de bébés-médicaments, les discussions sur les mères porteuses, la vente d’un bébé sur Internet. La situation présente est-elle purement conjoncturelle ? Comment ne pas y voir une convergence et une redoutable logique qui touche l’humain ? Les options prises concernant l’enfant tirent-elles leurs critères du respect qui lui est dû ? Les chemins choisis sont-ils des chemins de vie ? Certes le désir de répondre à des personnes en situations de détresse (l’adulte qui souffre trop, l’enfant condamné par la maladie) est louable. Les réponses apporteront-elles un soulagement humain et durable à tous ces cris de souffrance ? On peut en douter, vu l’accélération des prises de décision et le manque de raison qui y préside. La conscience humaine ne peut qu’être blessée par les réalités de mères porteuses, d’embryons triés et de bébés-médicaments. Elle est provoquée à s’engager par la parole et dans l’action.

La question des bébés-médicaments nous semble emblématique. Pourquoi refuser cette pratique ? Simplement parce qu’elle est une instrumentalisation violente de l’être humain. Bébé-prothèse, bébé-clone, bébé-sauveur : nous sommes dans une même logique. Dès sa conception, tout être humain a un droit inaliénable d’exister pour lui-même, d’avoir été conçu sans a priori et gratuitement, de n’être pas programmé par un projet étranger à lui-même. Il est une « fin en soi », à respecter pour lui-même, sujet-porteur d’une dignité incessible. Il est radicalement indisponible.

Si ce critère de respect absolu du « mystère » qu’il est, n’est pas reconnu, comment le faire valoir pour d’autres vies humaines fragiles, celles des malades, des handicapés, des plus pauvres ? L’indisponibilité du corps humain s’inscrit dans la tradition de la culture occidentale. Elle s’est traduite dans une sagesse séculaire et dans des lois qui sont actuellement fort ébranlées. « Indisponible » ne signifie pas « intouchable » : les transfusions sanguines et les greffes d’organes l’attestent mais supposent toujours le consentement du sujet donneur et le refus de commercialisation du corps humain. Nous ne disposons pas du corps d’autrui sans son accord. Le corps d’un enfant n’appartient ni aux médecins, ni à la société, ni à sa famille. Nous n’avons jamais à « formater » l’existence d’un être humain sous le critère de sa compatibilité « corporelle » avec tel ou tel traitement destiné à un autre. Les réactions actuelles relèvent d’une société capitaliste violente et axée sur l’avoir.

Car à ce qui vient d’être dit, il faut ajouter ce que l’on ne dit pas et qui semble licite à beaucoup : pour obtenir un bon bébé-médicament, il faut en produire plusieurs, les observer, les trier, ne prendre que ceux qui potentiellement seront utiles à la thérapie future, ne réimplanter que ceux-là. La logique « thérapeutique » ignore ainsi le caractère immoral des diagnostics pré-implantatoires et leurs conséquences fatales pour les embryons non implantés. Cette technique ne se soucie aucunement du caractère eugénique du « tri d’embryon ». Que faire de ceux qui n’ont pas le profil voulu ? Qui peut s’arroger un droit sur leur existence ? En fait, une violence inouïe est exercée.

Le plus souvent le discours ambiant, particulièrement scientifique, anesthésie les consciences personnelles en affirmant régulièrement la toute-puissance de l’homme et en évitant de réfléchir au sens des limites humaines. En réalité, aucune découverte n’est automatiquement un gage de progrès, une avancée morale, une source de bonheur. L’inquiétude morale est légitime à notre époque, nécessaire même. Elle est une sortie de soi pour s’ouvrir à autrui et à ses conditions de vie. Comment croire à des solutions techniques qui pour guérir ou combler un désir, blessent ou tuent d’autres êtres humains ? L’élargissement des banques de sang de cordon ombilical nous semble constituer une alternative éthique et réaliste. Il est bon de lutter contre toute forme de souffrance, mais non pas au prix de vies humaines que l’on détruit ou que l’on conditionne injustement. L’enfant embryonnaire est bien le lieu de confrontation des libertés, le carrefour des principales décisions prises, le test de la vérité des actions humaines.

Les choix récents dessinent un « visage » pour nos sociétés : un visage violent, basé sur la « production », la « possession », le « tri » d’êtres humains. Qui ne dit mot consent. Il est des urgences et des situations où chacun de nous a son mot à dire et des actes à poser en conscience. Nous invitons les hommes et les femmes de bonne volonté à « nommer » plus explicitement les lois du cœur inscrites en eux, afin de ne pas laisser une société se construire sur la violence exercée à l’origine et à la fin de la vie humaine.

 

Olivier Bonnewijn, prêtre du diocèse de Malines-Bruxelles, Professeur de théologie à la Faculté de Théologie de Bruxelles (Institut d’Études Théologiques).

Herman De Dijn, Professeur de philosophie moderne, Hoger Instituut voor Wijsbegeerte, K.U.Leuven.

Michel Ghins, Professeur de philosophie des sciences, Université Catholique de Louvain (UCL), Belgique.

Alain Mattheeuws, jésuite, Professeur de théologie à la Faculté de Théologie de Bruxelles (Institut d’Études Théologiques).

Etienne Montero, Professeur de Droit civil aux Facultés Notre-Dame de la Paix, Namur, Belgique.

Par Alain Mattheeuws
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