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consacré à Alain Mattheeuws s.j. !

L'exigence que constitue la lecture des textes d'Alain Mattheeuws est à notre sens largement récompensée par cette "joie ontologique qui situe la personne en contexte de gratuité et par conséquent en climat d’obligeance éthique par opposition à l’obligation éthique, toujours teintée d’extériorité juridique" dont parle le Cardinal Ouellet, qui ajoute qu' "[Alain Mattheeuws] est marqué par une « philosophie ensoleillée » (R. Habachi) qui retrouve l’étonnement devant le mystère de l’être comme don."

La pensée d'Alain Mattheeuws est comme baignée dans la beauté et la grandeur de ce qu'est l'homme ; la réflexion sur les questions les plus concrètes ne perd jamais cela de vue, pas plus que le respect du sanctuaire de la liberté humaine. Il revivifie en nous cette espérance que, de toute circonstance, peut sans cesse émerger un chemin de joie.

Suggestion : commencer par l'introduction à la pensée d'Alain Mattheeuws par le Cardinal Marc Ouellet (Catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws").

Une bibliographie figure dans la catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws".

Les textes les plus courts sont les recensions d'ouvrages, puis les interviews, puis les articles. Enfin, les cours sont les textes les plus développés.

Conseil pratique pour parcourir le blog : pour mieux retrouver les articles, vous pouvez, dans l'encadré "Articles récents" (colonne de droite), cliquer sur "Liste complète", qui offre une prévisualisation de ceux-ci.

Vous êtes invités à prolonger votre visite par le site web du père Alain Mattheeuws en cliquant sur le lien suivant: http://www.mattheeuws.be/site/


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Gewijd aan Alain Mattheeuws s.j. !

De moeite die ons het lezen van de teksten van Alain Mattheeuws kost, wordt ons inziens ruim beloond door de “ ontologische vreugde die de persoon in een context van vrijgevigheid plaatst, en bijgevolg een klimaat van ethische dankbaarheid schept, in tegenstelling tot een van ethische verplichting, steeds gekleurd door een juridische uitwendigheid” waarover Kardinaal Ouellet spreekt, die eraan toevoegt dat “|Alain Mattheeuws| getekend is door een “zonnige filosofie”(R. Habachi) die terugkeert tot de verbazing over het misterie van de gave van het zijn. ”

De denkwereld van Alain Mattheeuws is als het ware gedompeld in de schoonheid en de grootsheid van het menszijn; de bezinning over de meest concrete vragen verliest dit nooit uit het oog, evenmin als het respect voor het heiligdom van de menselijke vrijheid. Hij laat in ons die hoop heropleven, dat, uit alle omstandigheden, steeds een weg van vreugde kan ontstaan.

Suggestie: begin bij de inleiding tot de denkwereld van Alain Mattheeuws door Kardinaal Marc Ouellet (Categorie : "Werken van Alain Mattheeuws").

Een bibliografie is te vinden in de categorie : "Werken van Alain Mattheeuws".

De korste texten zijn de recensies, dan de interviews, vervolgens de artikels. De meest uitgebreide texten zijn de cursussen.

Practische tip om de blog te raadplegen : om de artikels beter te vinden, kunt u in het kader “Recente artikels” (rechterkolom) op “Volledige lijst” klikken. Hier vindt u een preview van de artikels.

Verder kunt u ook u bezoek vervolledigen met de website van pater Alain Mattheeuws door te klikken op de volgende hyperlink: http://www.mattheeuws.be/site/

Mardi 21 novembre 2006

Interview d’un autre style, par Olivia Raw.

Entre banalisation et dramatisation, parlons et discutons des enjeux bioéthiques récents.

Rebondissant sur l’entretien avec le Pr Cassiers paru dans Cathobel, il nous a semblé intéressant d’interroger le Père Alain Mattheeuws s.j.*

 

O.R. : Mères porteuses, euthanasie, enfants-médicaments, avancées dans la recherche sur les cellules souches... L'actualité en matière de bioéthique est assez agitée ces derniers temps. Qu’en pensez-vous ?

Que la recherche scientifique se développe à bon rythme ne me surprend pas car chaque science a son dynamisme. La biologie n’est pas une science morte. Elle suit depuis quelques années des chemins tellement neufs qu’avec un appui socio-économique important dans de nombreux pays occidentaux, elle s’engage « toutes voiles dehors » sur ce qui l’intéresse, est nouveau, prometteur et permet peut-être des découvertes. C’est la logique normale d’une science qui se développe. Ce qui est surprenant, c’est l’objet : cette fascination pour l’origine et la fin de la vie de l’homme. On devrait psychanalyser ce désir des chercheurs, dirait Monette Vacquin ! Par ailleurs, ce qui devrait davantage nous étonner et nous alerter, c’est d’abord le désir de maîtriser à tout prix toute chose, reflet d’une affirmation d’autonomie absolue de certains scientifiques ou manières de « se poser » de certaines sciences et de ceux qui en vivent, et ensuite l’incapacité juridique des Etats et des comités multiples de « cerner » les limites et de définir le bien commun de l’Humanité, enfin le refus d’entendre et d’intégrer les interpellations de type psychanalytique, philosophique et religieux. Les réflexions de type ecclésial et la doctrine catholique sont ignorées, rejetées ou passées sous silence.

O.R. : L’Eglise serait-elle toujours en retard ou a-t-elle des positions archaïques ?

C’est l’objection classique, un peu « bâteau » pour disqualifier une tradition réflexive qui a pourtant ses critères de noblesse et d’efficacité. N’est-ce pas à cause du « phénomène chrétien » que les universités ont été conçues et se sont établies dans l’horizon occidental. Comme le soulignait le Père Jean-Louis Bruguès, évêque d’Angers, ancien membre du Comité national d’Ethique en France, l’Eglise représente au niveau occidental l’une des traditions les plus anciennes de « sagesse » : au sens d’une raison au service de l’homme, de tout homme. Il y a des combats dans lesquels l’Eglise se veut partenaire, non pas d’abord au nom d’une Révélation divine particulière, mais par respect pour la dignité de l’être humain. Paul VI avait repris cette tradition et ce service de l’Eglise en disant qu’elle est « experte en humanité » : depuis son souci pour les mourants et les pauvres partout dans le monde (pensons à l’Afrique et à l’Asie) jusqu’aux débats bioéthiques les plus délicats : statut de l’embryon, questions de congélation d’embryons, clonage. Le chemin de l’Eglise, c’est l’homme dans toute sa grandeur et sa beauté. Les exigences éthiques de l’Eglise sont toujours fondées en raison : sans être toujours d’accord, un homme de bonne volonté peut essayer de comprendre avec son intelligence ce que l’Eglise dit pour qualifier et refuser l’avortement directement provoqué ainsi que l’acharnement thérapeutique ou l’euthanasie.

O.R. : Ce n’est pas l’image que l’Eglise a dans les médias, même catholiques, surtout quand on parle des positions du Magistère.

C’est tout le problème de l’image. Par définition, elle renvoie immédiatement à l’affectivité du sujet regardé et de ceux qui regardent : il y a peu de recul, peu de temps laissé à la « réflexion », On est impacté par l’image, on « ressent », on réagit sous le coup de l’image. C’est le plus souvent émotif. Si les questions et les enjeux ne se jouent qu’à ce niveau, « bonjour les dégâts ». On peut avoir le meilleur et le pire ! On dépend beaucoup de ceux qui construisent l’image, de la technique qui la produit, de ceux qui regardent et qui parfois veulent se voir dans l’image comme dans un miroir. Les enjeux de la vie et de la mort des autres ou de nous-mêmes ne sont pas des images : nous touchons à la « res », au réel, au corporel (à l’homme dans sa chair), au spirituel concret.

O.R. : Vous ne répondez pas à la question de l’image de l’Eglise ?

« Amour et vérité se rencontrent et s’embrassent », nous dit un psaume : toute image ne coïncide vraiment avec la réalité qu’à cette condition ; sinon elle ne rend pas compte de la réalité, elle reste virtuelle ou fausse le réel. Il nous faut travailler à ce que l’ image de l’Eglise puisse être vue dans sa totalité. L’annonce d’une loi éthique, d’une exigence morale devrait toujours être en surimpression d’un acte de miséricorde et d’amour. Se rappeler le commandement « Tu ne tueras pas » et voir des milliers d’enfants sauvés par les sœurs de Mère Théresa. L’Eglise est pour la vie, elle est du côté des petits et des pauvres. Elle parle d’une vie qui appartient à Dieu et qui est un don.

O.R. : N’est-ce pas des restes-fossiles du pouvoir que l’Eglise veut exercer sur le monde ?

Les chrétiens sont des hommes et des femmes toujours situés dans une société et une culture. N’ont-ils pas droit à la parole comme les autres ? N’ont-ils pas une conscience et un désir d’aimer au mieux comme les autres ? Nous ne sommes plus en régime de chrétienté. Cette culpabilisation (ou ce mal-être, cette « mauvaise conscience ») au sujet du pouvoir est fantasme d’un autre monde. La question n’est pas celle de savoir si l’Eglise veut imposer son pouvoir ou sa morale. La question est de savoir si l’Eglise sera respectée dans ses membres et dans la « bonne nouvelle » dont librement elle veut témoigner et parler. Le Concile avait parlé de la liberté religieuse. Jean-Paul II a axé de nombreux enseignements sur cette vérité : son combat spirituel était toujours d’ affirmer l’importance de la liberté religieuse. Le plus souvent aujourd’hui, l’Eglise parle et n’est pas entendue. Parfois, elle est réduite au silence. Ou bien sa parole est perçue comme un « non », un rappel des interdits.

En fait, c’est un « cri », le plus souvent d’impuissance, devant le mal que les hommes se font les uns aux autres : une supplication. C’est un cri qui ne peut pas être celui d’une désespérance, qui ne doit pas être interprété comme celui d’une Cassandre grecque : c’est un « cri vers Dieu et les hommes de bonne volonté ». Il s’agit d’une parole prophétique pour dire qu’il est encore possible d’aimer, de faire le bien, de respecter la vie, d’être heureux sur la terre. Le cri de l’Eglise vise aussi le bonheur de tous et pas seulement celui des chrétiens ou d’un « caste » d’hommes : les intellectuels, les riches, les politiques, les scientifiques, etc… Quand le Magistère crie par exemple « plus jamais la guerre », c’est une supplication : jamais une menace. « Où sont les armées du Pape ? » sinon parmi les myriades d’anges et de saints du ciel. De même dans les questions de bioéthique…

O.R. : On est impuissant par rapport aux avancées scientifiques. De toute façon, cela doit se découvrir et cela se fera, vous ne pensez-pas ?

Les travaux scientifiques ne se font pas par hasard. Il n’y a rien de fatal dans les découvertes humaines et dans les projets d’expérimentation et de recherche : nous ne sommes pas des fourmis ou des robots. Dans l’expérimentation et dans la recherche, la liberté des hommes intervient toujours. Ce n’est pas une « activité inéluctable ». Comme toute activité humaine, la recherche est un acte de liberté dirigée vers un domaine, au service de quelqu’un. Actuellement une avancée scientifique relève de l’ordre de l’option d’un groupe de chercheurs. Elle est programmée, c.-à.-d. voulue institutionnellement et soutenue politiquement et financièrement. Ces choix-là dessinent un visage pour nos sociétés. Ils peuvent nous déterminer. Prenons un exemple : la recherche sur l’embryon humain est fascinante et nous livre des problèmes complexes. On peut penser que pour l’urgence de la planète, les recherches de médicaments pour lutter contre le paludisme seraient plus utiles. La faim dans le monde est une question plus brûlante que l’amère souffrance de la stérilité. Le sort de millions d’enfants est plus lié à nos choix que nous ne le pensons.

O.R. : Des avancées scientifiques ont été annoncées en Corée du Sud et en Grande-Bretagne, les Etats-Unis débattent de la recherche sur les cellules souches. Et pour la première fois en Europe, deux bébés-médicaments sont nés dans notre pays. Faut-il s’inquiéter de cette évolution si rapide ?

Cherchons à éviter de tomber dans l’ inquiétude ou les angoisses existentielles. Mais évitons aussi de nous endormir en croyant que « nous sommes dans le meilleur des mondes ». Ce serait une illusion et un manque de responsabilité. Les agriculteurs du Sahel ou du Sud de la France peuvent s’inquiéter à propos d’une sécheresse prochaine. Pourquoi les chrétiens ne pourraient-ils pas s’inquiéter de l’avenir de l’humanité ? Face aux progrès de la science, le discours ambiant nous anesthésie toujours en disant que tout va s’arranger, que les nouvelles techniques pourront tout résoudre, que la science et que l’homme sont tout puissants. Cette illusion profonde est à dénoncer. Aucune découverte n’est automatiquement un gage de progrès, une avancée morale, ou une source de bonheur.

L’inquiétude morale est légitime. Elle est nécessaire aussi. Dans de nombreuses situations, nous agissons en fonction d’un « ciel de valeurs ». On peut être inquiet à juste titre devant certains événements qui menacent la paix, brisent la vie d’autres êtres humains. Ce type d’inquiétude honore la conscience morale et la dignité de l’homme qui la vit. L’inquiétude morale est une sortie de soi pour penser à l’autre, s’ouvrir à sa vie et à sa condition physique, psychique, morale et religieuse.

Les évolutions actuelles peuvent inquiéter l’homme de bonne volonté, quand l’homme et le respect de sa dignité intime ne sont plus respectés ni compris, passent au deuxième plan, ne sont plus un critère fort de référence. Pas de science sans conscience : si l’évolution est si rapide, demandons-nous ce qui la guide, la finance, la sous-tend implicitement, et considérons ce qu’elle vise et quelle est la part de la noblesse de l’homme qui demeure ? La promotion en Belgique du « Kit euthanasie » est un bon exemple.

O.R. : La Belgique est-elle un lieu particulier ? Il semble ces dernières semaines que beaucoup d’événements s’y précipitent ?

Il n’est pas besoin d’être un « politologue » averti pour comprendre que la précipitation du gouvernement dans ces domaines d’éthique personnelle et sociale, est une revanche face aux prises de position des gouvernements antérieurs. Les brouillages communautaires nous rendent ridicules aux yeux du monde, mais ils servent aussi à nous masquer les vrais problèmes : le sens du vivre en commun. Si l’individualisme ambiant est promu comme une valeur absolue, ne nous étonnons pas si nous devenons violents, incapables d’accueillir les étrangers, résolus à ne plus respecter les communautés différentes. Que la loi de la jungle règne, et JE vivrai ! L’humanisme très à l’honneur dans les débats idéologiques revêt de nouveaux visages : ne sont-ils pas des masques qui cachent nos nudités de sens et la vacuité de nos vies ?

La Belgique est un carrefour pour l’Europe. De nombreux groupes savent l’importance symbolique et stratégique de ce qui se passe à Bruxelles, surtout du point de vue juridique. Ce qui passe à l’Europe devrait passer dans les législations nationales. S’il y a un vide juridique ou une faiblesse politique, elle a actuellement plus de retentissement à Bruxelles.

Mais plus important : l’atonie de la morale laïque et des réactions religieuses devant la crise de sens est le plus étonnant chez nous. Ne plongeons pas dans le militantisme, mais le silence est signe de mort ou de complicité dans des questions aussi graves. Regardons ce qui est écrit, parlé, nommé dans ces domaines et l’on s’étonnera de la pauvreté de l’Eglise et des institutions. Sommes-nous à ce point aveuglés par la culture ambiante si peu favorable à la vie ?

O.R. : On a parfois l'impression que les pouvoirs législatifs sont dépassés par les événements et ne parviennent plus à suivre l'évolution. Est-ce exact ?

Un « vide juridique » sur une question nouvelle peut être une tentation pour poser certains actes en toute impunité. Par ailleurs le droit ne sert pas à « justifier » a posteriori les actes que l’on pose ou que l’on veut poser. Puisque la loi n’existe pas, je puis le faire. Il y a des lois non écrites qui règlent la conscience humaine. Par ailleurs, pour éviter de blesser le bien commun, et en référence à ce bien commun, des lois doivent être énoncées et édictées. Si elles sont justes, elles feront du bien.

Les lois sont nécessaires, mais pas suffisantes. Elles ne sont pas nécessaires dans tous les domaines et leur nombre peut être limité. Je m’explique : plus une civilisation perd ses références ultimes, plus elle a besoin de lois pour « régler le bien commun ». Une personne « noble » a ses lois à l’intérieur d’elle-même, dans son cœur. Il y a des évidences qui ne doivent pas être mises par écrit : ce qu’on appelle la loi non-écrite. Quand on perd le sens et l’évidence des lois non-écrites, on est obligé de faire des lois écrites. De plus, quand il y a trop de lois, les hommes ne les observent plus ou n’y parviennent plus. Les vrais moralistes ne multiplient pas les lois, mais s’attachent à révéler celles qui sont inscrites dans le cœur de l’homme. « Fends le cœur de l’homme et il en sortira un soleil », dit souvent Sœur Emmanuel en rapportant un proverbe égyptien.

Il existe un décalage entre les pouvoirs législatifs et les avancées de la science. Des ajustements sont nécessaires. Mais je ferais deux observations : ce qui est légal n’est pas toujours moral, surtout si le droit ne se fonde pas sur une vision de l’homme transcendante ; il faut éviter d’édicter des lois immorales, qui ne respectent pas ce qu’est l’homme et le bien commun ; par ailleurs, le pouvoir législatif, dans son travail concret, doit anticiper les conséquences de ce qu’il énonce, mais ce ne sont ni les conséquences heureuses ni les conséquences malheureuses qui attestent qu’une loi est moralement bonne.

O.R. : Quelle est votre opinion au sujet de ces deux bébés-médicaments dont on a annoncé la naissance dans notre pays, il y a quelques jours ?

Aimons et respectons « pour eux-mêmes » ces enfants qui viennent de naître. Car tel est leur statut : un être humain est une fin en soi. Il ne peut jamais devenir un objet, un instrument de nos désirs même les meilleurs. On ne fait pas un enfant : on l’accueille tel qu’il est. Le terme « bébé-médicament » exprime une mauvaise intention de ceux et celles qui l’ont désiré, conçu et enfanté dans ce but. Sous le couvert d’une générosité, ils risquent de ne vouloir ni accepter ces enfants gratuitement, « pour eux-mêmes ». Chaque être humain est unique et il faut éviter de le réduire à un projet extérieur à lui-même, même généreux. Bébé-médicament, bébé-prothèse, bébé-clone : dans ces cas de figure, l’enfant n’est pas voulu pour lui-même, mais comme un moyen de « résoudre un problème ». On réduit son « mystère » en « problème » : on s’épuise à savoir comment l’obtenir selon l’attente et le modèle voulu, il faut qu’il ait les bonnes caractéristiques, etc.

Ajoutons à ces indications ce que l’on ne dit pas : pour obtenir un vrai bébé-médicament, il faut en produire plusieurs, les observer, les trier, ne prendre que ceux qui potentiellement seront utiles à la thérapie future, ne réimplanter que ceux-là. Que fait-on des autres ? La venue à l’existence est ainsi conditionnée par des caractéristiques purement biologiques. Cet a priori témoigne de l’imperfection de ce type d’acte médical et du manque de respect de l’enfant à naître et de ceux qui ne naîtront jamais. Personne ne discute plus de l’immoralité du Diagnostic préimplantatoire et de la sélection d’embryon qu’il comporte méthodologiquement en soi. A croire que personne n’a lu les livres de Testart sur l’eugénisme « mou » ou que les comités nationaux d’éthique n’ont rien dit sur ce sujet

Je ne pense donc pas que cette technique soit un progrès médical (on pourrait chercher plus dans le sang des cordons ombilicaux). Elle ne respecte pas les enfants triés. Elle induit une « instrumentalisation » de l’enfant qui naît, de la notion de fratrie. Ceux qui la pratiquent exercent un pouvoir qui ne leur appartient pas.

O.R. : N'avez-vous pas l'impression que l'être humain est en train de jouer à l'apprenti sorcier?

La recherche n’est jamais sans risque, mais dans de nombreux domaines de la bioéthique, on prend consciemment des risques, et je crois que souvent l’on ne respecte pas la dignité de l’être humain. Ne jetons pas le discrédit sur des personnes ou sur des scientifiques, mais n’ayons pas la naïveté de croire que les actes posés en laboratoire, dans les cliniques ou dans les universités, sont neutres et qu’ils ne sont pas emportés par des dynamismes qui les dépassent mais auxquels ils collaborent de fait. La fascination pour les débuts de vie et l’exacerbation des désirs nous font oublier le principe de réalité. A la lumière de ce principe, nous devrions être plus prudents en tout ce qui concerne l’expérimentation humaine. Je ne parlerais pas d’apprenti sorcier, mais d’abus de pragmatisme, de totalitarisme de la pensée uniforme, d’émotivisme ou de primauté de l’économique sur l’humain et le bien commun. Sous le couvert d’une générosité humaniste, chacun fait ce qu’il veut.

O.R. : Que pensez-vous de l’interview de Monsieur Cassiers ?

Par respect pour lui, je dirai peu de choses. Pourtant, il me faut avouer que je ne partage pas du tout son point de vue et que je trouve son discours lénifiant et hors de la réalité. Ce qu’a dit Mr Cassiers tombera dans les oubliettes de l’histoire tout en ayant fait du tort autour de lui ces jours-ci.

O.R. : Finalement quels sont les points essentiels de ces problèmes nouveaux ?

Ces points sont les « personnes-mystères », les personnes-dons, celles dont on parle le moins en disant de manière pudique : il y a une question éthique ! La question éthique est évacuée ou noyée dans une « procédure » d’arguments « pour et contre » qui sont censés donner une solution. Ce qui est nié, c’est le caractère « différent » et « humain » de l’embryon humain. L’enjeu est donc bien celui du statut de l’embryon humain et du respect intangible qu’on lui doit.

Un a priori régulier est celui de l’utopie du progrès. L’homme s’affirme le plus souvent dans une autonomie absolue qui fait fi du respect des autres, du jeu démocratique, de références transcendantes. Le « droit de Dieu », selon l’expression d’un philosophe célèbre, n’est plus respecté. Dieu n’a plus voix au chapitre : la question de la création (tant au point de vue philosophique que théologique) est évacuée au profit d’un pragmatisme efficace : si je parviens à le faire, c’est bon. Si c’est bon pour mon couple, c’est bon.

L’objectivité d’un acte ou d’un ensemble d’attitudes qui puissent se fonder en raison, par la mémoire et portant une signification qui transcende la vie humaine (la souffrance et la mort, par exemple) n’est plus fort respectée ni entendue.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Interviews
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Mardi 21 novembre 2006

Pour une société non-violente !

Problèmes actuels de Bioéthique.

 

Une série d’événements marquent l’actualité : la promotion du « kit » euthanasie, la production de bébés-médicaments, les discussions sur les mères porteuses, la vente d’un bébé sur Internet. La situation présente est-elle purement conjoncturelle ? Comment ne pas y voir une convergence et une redoutable logique qui touche l’humain ? Les options prises concernant l’enfant tirent-elles leurs critères du respect qui lui est dû ? Les chemins choisis sont-ils des chemins de vie ? Certes le désir de répondre à des personnes en situations de détresse (l’adulte qui souffre trop, l’enfant condamné par la maladie) est louable. Les réponses apporteront-elles un soulagement humain et durable à tous ces cris de souffrance ? On peut en douter, vu l’accélération des prises de décision et le manque de raison qui y préside. La conscience humaine ne peut qu’être blessée par les réalités de mères porteuses, d’embryons triés et de bébés-médicaments. Elle est provoquée à s’engager par la parole et dans l’action.

La question des bébés-médicaments nous semble emblématique. Pourquoi refuser cette pratique ? Simplement parce qu’elle est une instrumentalisation violente de l’être humain. Bébé-prothèse, bébé-clone, bébé-sauveur : nous sommes dans une même logique. Dès sa conception, tout être humain a un droit inaliénable d’exister pour lui-même, d’avoir été conçu sans a priori et gratuitement, de n’être pas programmé par un projet étranger à lui-même. Il est une « fin en soi », à respecter pour lui-même, sujet-porteur d’une dignité incessible. Il est radicalement indisponible.

Si ce critère de respect absolu du « mystère » qu’il est, n’est pas reconnu, comment le faire valoir pour d’autres vies humaines fragiles, celles des malades, des handicapés, des plus pauvres ? L’indisponibilité du corps humain s’inscrit dans la tradition de la culture occidentale. Elle s’est traduite dans une sagesse séculaire et dans des lois qui sont actuellement fort ébranlées. « Indisponible » ne signifie pas « intouchable » : les transfusions sanguines et les greffes d’organes l’attestent mais supposent toujours le consentement du sujet donneur et le refus de commercialisation du corps humain. Nous ne disposons pas du corps d’autrui sans son accord. Le corps d’un enfant n’appartient ni aux médecins, ni à la société, ni à sa famille. Nous n’avons jamais à « formater » l’existence d’un être humain sous le critère de sa compatibilité « corporelle » avec tel ou tel traitement destiné à un autre. Les réactions actuelles relèvent d’une société capitaliste violente et axée sur l’avoir.

Car à ce qui vient d’être dit, il faut ajouter ce que l’on ne dit pas et qui semble licite à beaucoup : pour obtenir un bon bébé-médicament, il faut en produire plusieurs, les observer, les trier, ne prendre que ceux qui potentiellement seront utiles à la thérapie future, ne réimplanter que ceux-là. La logique « thérapeutique » ignore ainsi le caractère immoral des diagnostics pré-implantatoires et leurs conséquences fatales pour les embryons non implantés. Cette technique ne se soucie aucunement du caractère eugénique du « tri d’embryon ». Que faire de ceux qui n’ont pas le profil voulu ? Qui peut s’arroger un droit sur leur existence ? En fait, une violence inouïe est exercée.

Le plus souvent le discours ambiant, particulièrement scientifique, anesthésie les consciences personnelles en affirmant régulièrement la toute-puissance de l’homme et en évitant de réfléchir au sens des limites humaines. En réalité, aucune découverte n’est automatiquement un gage de progrès, une avancée morale, une source de bonheur. L’inquiétude morale est légitime à notre époque, nécessaire même. Elle est une sortie de soi pour s’ouvrir à autrui et à ses conditions de vie. Comment croire à des solutions techniques qui pour guérir ou combler un désir, blessent ou tuent d’autres êtres humains ? L’élargissement des banques de sang de cordon ombilical nous semble constituer une alternative éthique et réaliste. Il est bon de lutter contre toute forme de souffrance, mais non pas au prix de vies humaines que l’on détruit ou que l’on conditionne injustement. L’enfant embryonnaire est bien le lieu de confrontation des libertés, le carrefour des principales décisions prises, le test de la vérité des actions humaines.

Les choix récents dessinent un « visage » pour nos sociétés : un visage violent, basé sur la « production », la « possession », le « tri » d’êtres humains. Qui ne dit mot consent. Il est des urgences et des situations où chacun de nous a son mot à dire et des actes à poser en conscience. Nous invitons les hommes et les femmes de bonne volonté à « nommer » plus explicitement les lois du cœur inscrites en eux, afin de ne pas laisser une société se construire sur la violence exercée à l’origine et à la fin de la vie humaine.

 

Olivier Bonnewijn, prêtre du diocèse de Malines-Bruxelles, Professeur de théologie à la Faculté de Théologie de Bruxelles (Institut d’Études Théologiques).

Herman De Dijn, Professeur de philosophie moderne, Hoger Instituut voor Wijsbegeerte, K.U.Leuven.

Michel Ghins, Professeur de philosophie des sciences, Université Catholique de Louvain (UCL), Belgique.

Alain Mattheeuws, jésuite, Professeur de théologie à la Faculté de Théologie de Bruxelles (Institut d’Études Théologiques).

Etienne Montero, Professeur de Droit civil aux Facultés Notre-Dame de la Paix, Namur, Belgique.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Ethique/morale
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Mardi 21 novembre 2006

BIANCHI E., Ai presbiteri, Magnano. Qiqajon, 2004, 75 p.,17 x 12.

Les « petits » livres sont parfois les meilleurs ! Ces quelques pages reprennent plusieurs « exhortations du patriarche de Boze » aux évêques et prêtres des régions italiennes voisines. Dans un langage direct, inspiré de la Parole, l’a. aborde quelques thèmes de la vie sacerdotale : la spiritualité presbytérale, le rapport au temps, à la Parole et à la liturgie, la prière, le style apostolique, la communion « synodale » entre prêtres, ministère et vie humaine. Il ne s’agit pas d’une relecture de Pastores dabo vobis, mais de « capitules » cohérents aux accents réalistes et prophétiques. Relevons l’enjeu pour les prêtres de vivre la Parole (p.25), la manière d’intégrer dans un style propre les « conseils évangéliques » (p.51), le lien fraternel entre ceux qui représentent l’unique Grand-Prêtre qu’est le Christ (p.57). Sur ce point, on aimerait une explicitation plus grande de la différence entre « collégialité et synodalité » à l’intérieur d’un même presbyterium ainsi que de l’intégration entre religieux et diocésains à l’intérieur du même sacrement. Ceux qui croient encore à une « spiritualité presbytérale » et qui en cherchent les racines seront décus par la conviction de ce « simple laïc ». La thèse qu’il développe est claire et sonne comme le fondamentum du livre : l’a. dénonce les spiritualités dites « du génitif » (des « aspects » de la vie sacerdotale : eucharistique, diocésaine, de la charité pastorale…) pour centrer le cœur du prêtre sur ce qu’il vit et fait comme « ministre » de l’Eglise. C’est dans l’accomplissement exigeant et vigilant de son ministère que sa grâce de baptisé trouvera sa spécificité, ses fruits et son ordre dans le corps de l’Eglise. Ce livre mériterait une traduction française. Il éclairerait certains débats ecclésiaux. 

Alain Mattheeuws s.j.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Recension d'ouvrages
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Mardi 21 novembre 2006

Entretien avec le Père Alain Mattheeuws. Il vient de publier un livre sur l’accompagnement spirituel et une réflexion sur les vocations : « Conduits par l’Esprit Saint » (Cahiers de l’Ecole Cathédrale, Ed Parole et Silence).

1. Pourquoi avez-vous écrit ce livre ? Quelle est son histoire ?

En dehors des réseaux de formation, l’accompagnement spirituel n’est pas une tâche fort reconnue ni une mission « spectaculaire » dans l’Eglise. C’est un trésor caché qu’il me semblait bon de mettre en évidence en ces temps d’évangélisation et d’écoute plus intense de l’Esprit Saint. Il s’agissait à la fois de répondre à des questions simples et directes (1è partie) et d’offrir une réflexion de théologie spirituelle sur cette relation ecclésiale (3è partie) en unifiant ce charisme à la grâce baptismale. Le centre du livre explicite le souci du livre : comment accueillir au sein de l’Eglise et de la famille (p.64-102) les différents appels de Dieu qui résonnent encore ? La question délicate des ministères et des charismes, de l’accueil des dons de Dieu, est toujours « située » dans un terreau particulier : un cœur qui écoute, une personne ou une communauté « en exil » ou « en exode », un combat spirituel particulier, une suite et une identification à l’un des visages du Christ de l’Evangile. Cet ouvrage s’adresse à tous ceux et celles qui perçoivent que leur vie peut être une aventure spirituelle et qu’elle est le lieu privilégié d’une rencontre et d’une amitié avec Dieu grâce à l’Esprit Saint.

2. Si chaque chrétien souhaitait l’aide d’un accompagnateur spirituel, il n’y en aurait pas assez ! A qui suggérez-vous de faire appel à un accompagnateur spirituel ? Un frère ne peut-il pas prendre soin de son frère ou de sa sœur ?

Tout en donnant des traits spécifiques de la direction spirituelle, j’ai cherché à montrer combien les formes de soutien et d’accompagnement sont bien variées et qu’il n’y a pas qu’un seul modèle. Cette richesse exprime la réalité de l’Eglise-famille ou l’Eglise-communion dans laquelle le baptisé n’est jamais seul et ne peut pas se penser seul dans son aventure spirituelle. Pour celui qui a goûté la présence de Dieu dans sa vie, quoi de plus normal que de continuer à Le suivre et à chercher à comprendre sa volonté. Nous pouvons et nous devons nous aider plus régulièrement à marcher vers Dieu. Plus concrètement, celui (celle) qui a une vie de prière régulière, a besoin de certains dialogues et conseils. De même, au moment des décisions importantes de la vie, l’accompagnement peut aider le chrétien à les prendre et à les vivre « dans le Seigneur ». Enfin, des questions plus radicales concernant la foi et les mœurs suscitent le désir également d’un accompagnement.

3. Vous dites que plus fréquemment qu’on ne le pense, des adolescents avouent leur désir d’une vocation consacrée. Comment réagissez-vous ? Que lui conseillez-vous ?

Dans la pastorale des jeunes, particulièrement la catéchèse de la confirmation, on peut observer l’expression de ces désirs, l’élan d’une question, la maturation d’une réponse et d’une décision. Que la question surgisse me semble normal dans la vie chrétienne. C’est un signe de santé et de l’action de l’Esprit ! Quelques verbes pour réagir : écouter avec attention, rendre grâce pour la beauté de tout appel, inviter à la discrétion et à la patience, dynamiser la vie chrétienne et sacramentelle ordinaire, insister sur la liberté de la réponse, faire aimer l’Eglise telle qu’elle est.

4. Vous suggérez qu’un adolescent puisse avoir un accompagnateur spirituel ; n’est-il pas plus judicieux avant 18 ans de parler d’une attention éducative ?

L’attention éducative, la catéchèse, les engagements d’un jeune ne s’opposent pas à la prise de conscience personnelle d’une amitié avec Dieu appelée à grandir et à se développer. A l’âge des confidences, pourquoi refuser à un jeune de parler de cette amitié et de réfléchir à ce qu’elle signifie ? L’âge adulte de la foi n’est pas le même que celui que définissent nos sociétés. L’accompagnement prend des modalités diverses suivant les âges et les questions posées, mais son contenu est essentiellement la foi du baptisé. Comment vivre sous le regard de Dieu ? lui offrir sa vie concrète ? choisir Sa vie ? Tels sont les enjeux. Entrer dans une relation d’accompagnement est un signe de maturation de la vie chrétienne qui prend conscience d’elle-même. Ne réservons pas cette expérience au monde adulte.

5. Dans la crise des vocations, pensez-vous faire avancer le débat ?

Aux lecteurs et aux formateurs de le dire après lecture de ces pages et ces réflexions ! J’insiste cependant sur certains points qui me paraissent incontournables : Dieu appelle encore et toujours, la famille doit être un lieu d’écoute et de confirmation d’un appel; prendre le temps d’accompagner un appel signale un respect de Dieu et de l’homme. Sous le signe de l’espérance, je souligne que nous sommes dans un vrai combat spirituel dont il convient de comprendre les enjeux et pour lequel il faut utiliser les « armes de lumière » du Christ lui-même. Nous n’avons pas encore compris (ni résolu) tout à fait la crise des vocations et il nous faut chercher les lieux de l’Ecriture où le Christ lui-même peut nous révéler ce qu’il veut et ce qu’il donne pour aujourd’hui. Si nous pouvions comprendre avec plus de profondeur le lien « nuptial » qui fonde la relation du Christ et de son Eglise, nous verrions plus clair dans l’observation, le discernement, l’accueil, l’accompagnement des vocations. Toute vocation tend vers la découverte qu’a faite Thérèse de Lisieux : au cœur de l’Eglise ma mère, je serai l’amour.

Propos recueillis par R. de Dinechin.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Interviews
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Mardi 21 novembre 2006
AMIS DANS LE SEIGNEUR, avec Ignace de Loyola, François Xavier et Pierre Favre, Namur, Fidélité/ inYgo, 2006,

 

Préfacé par le Cardinal Martini et publié dans le cadre des Anniversaires jésuites 2006, ce livret témoigne de l’amitié dans le Seigneur, particulièrement des personnalités rayonnantes d’Ignace, de François-Xavier et de Pierre. Les fondations spirituelles de leur amitié sont explicitées (c.1) : l’étude, la recherche de Dieu, la parole de Dieu et l’offrande d’une vie. Cette amitié offerte à Dieu « pour l’amour de l’Eglise et du monde » se pose rapidement la question chrétienne « Que devons-nous faire » ? Désirs et projets, art de la conversation, apprendre à se décider, rester amis et chercher un « magis » : tels semblent être les traits d’une nouvelle étape (c.2). Encore faut-il « durer » et aller « jusqu’au bout du chemin » : l’heure de vérité sonne dans l’union des cœurs, l’annonce lointaine de la foi, être jusqu’aujourd’hui « serviteurs de la mission du Christ » et « des hommes et des femmes pour les autres » (c.3.). Cette fidélité est féconde : « les amis de mes amis sont mes amis » (c.4). Témoignages d’aujourd’hui, galerie de portraits, aventures en eaux profondes illustrent la grâce de Dieu dans les cœurs qui écoutent et font la volonté de Dieu. Vingt auteurs contemporains explicitent le fil conducteur ainsi décrit et développent les thématiques. Illustré de nombreuses photos et de couleurs « tendances », ce livret offre un beau visage de la vie de la Compagnie et de ses amis.


Alain Mattheeuws, sj

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Recension d'ouvrages
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Mardi 21 novembre 2006

Seigneur, Tu me connais... Et je me laisse connaître de Toi

La méditation du psaume 139 (138) nous fait entrer dans la connaissance joyeuse que Dieu a de nous-mêmes, dans la profondeur de son acte créateur et dans la merveille que toute créature est à ses yeux. Aux yeux de la foi, nous avons ainsi l’opportunité de mieux comprendre pourquoi et comment Dieu nous a créés et nous recrée à chaque instant dans la profondeur de notre personnalité. Ces quelques versets nous placent ainsi au fondement de notre vie et nous permettent de retrouver à chaque lecture le sens de notre aventure spirituelle . Le mouvement du psaume est bien celui d’une affirmation initiale à une demande libre d’une grâce particulière, à travers la découverte d’une sollicitude divine au coeur de l’histoire humaine. Cet hymne à Dieu à la fois transcendant et tout proche de l’homme, appartient à la prière judéo-chrétienne et en exprime des traits d’une grande profondeur contemplative. Il révèle le vrai visage de Dieu et celui de l’homme.

 

Dieu connaît l’homme

La prière du psalmiste commence par l’humble aveu d’une évidence de notre foi : «Seigneur, tu m’as scruté et tu connais. Tu connais mon coucher et mon lever; de loin tu discernes mes projets; Tu surveilles ma route et mon gîte, et tous mes chemins te sont familiers» (vv. 1 et 2).

L’homme qui prie et qui s’adresse à Dieu reconnaît que Dieu le précède dès l’origine dans cette connaissance mutuelle et cette amitié qu’il vit avec Lui. Peut-être même avant que l’amitié et l’amour ne soient entre Dieu et sa créature, car de toujours à toujours, Dieu connaît sa créature et même la scrute, l’observe, prend soin d’elle. Dieu ne sait-il pas tout par son coeur?

Ce savoir divin n’est pas abstrait, mais au contraire très concret et très précis: la route, les chemins empruntés expriment l’agir de l’homme; ses projets, les directions prises, les engagements projetés et réalisés. L’omniscience divine est imprégnée de son amour. Elle est lumière qui éclaire la vie humaine et lui donne son sens.

Cette sagesse divine embrasse l’espace et le temps, c’est-à-dire les deux catégories principales par lesquelles l’homme se situe habituellement et situe ses proches. Dieu est proche de cette humanité et la pénètre de l’intérieur. «Tu connais mon coucher et mon lever» (v.2). Derrière et devant, tu me serres de près» (v.5) Dieu, comme créateur, rejoint de la sorte la réalité la plus intime de son être. S’il est vrai qu’un monde sépare les créatures du Créateur, le Créateur, lui, est capable de toucher sa créature au plus intime d’elle-même, dans son histoire, dans son corps, dans sa vie.

L’homme serait-il captif d’une présence qu’il ne peut refuser? Sa parole est-elle la sienne puisqu’«avant qu’un mot ne parvienne à mes lèvres, déjà Seigneur, tu le sais» (v.4)? Qu’est-ce donc que cette «mystérieuse connaissance qui me dépasse, si haute que je ne puis l’atteindre» (v.6)? Connaissance qui est à l’origine de son être... Connaissance qui ressemble à une «possession»: «Tu as mis sur moi ta main» (v.10)... Connaissance qui n’écrase pas l’homme puisqu’il en prend conscience sans pouvoir la nier totalement ni se détruire lui-même? Cette intelligence divine le traverse de part en part: pas un repli de son être qui n’échappe au regard de Dieu. Elle le dépasse car il ne peut l’expliquer par ses propres forces: il en saisit l’active réalité, particulièrement lorsque il la pressent comme «totalisante», touchant l’ensemble de son être. Ce savoir transcende la conscience que l’homme a de lui-même. Elle lui révèle un mystère qu’il n’appréhendait pas. Dieu connaît l’homme . L’homme est appelé librement à acquiescer ou à refuser cette connaissance «aimable» que Dieu a de lui. La démarche du psaume est bel et bien un combat spirituel dans lequel la découverte de l’action divine mène à une conversion personnelle. Comment se reconnaître comme une «merveille» (v.14) au milieu des résistances intérieures et des événements qui contredisent cette affirmation. Comment laisser cette lumière éclairer notre identité personnelle à travers l’opacité de nos vies et le sommeil de nos jours: «je m’éveille: je suis encore avec Toi» (v.18). Le chemin de la prière sera de choisir, dans l’ambivalence des mots et des expériences, et de considérer comme bienfaisante cette présence de Dieu et non pas d’y voir une emprise étouffante.

 

 

Une réponse de l’homme

Car si l’homme dispose librement de la capacité de nommer cette réalité dont il fait l’expérience, il ne peut paradoxalement pas y échapper. Les versets 7-10 expriment cette réalité avec violence et réalisme :

«Où m’en aller, pour être loin de ton souffle? Où m’enfuir, pour être loin de ta face? Je gravis les cieux, te voici! Je me couche aux enfers, te voilà! Je prends les ailes de l’aurore pour habiter au-delà des mers, là encore, ta main me conduit, ta droite me tient».

Comment échapper au regard de Dieu? Où s’enfuir puisque l’ensemble du créé lui appartient? Tout l’univers est signe de Lui. Il est présent partout. Comment échapper au temps (au rythme des jours et des nuits: «les ailes de l’aurore», v.9) et à l’espace (les cieux, les enfers, v.8) que Lui-même a créés et qu’Il remplit de sa présence? Au-delà de moi-même, tu es là. Même si je te refuse ou cherche à te fuir, tu es là. Je ne puis échapper à la réalité de ta présence. A la vérité de mon existence.

Ce passage exprime bien l’autonomie possible de l’homme, sa capacité à vivre par lui-même, ses exploits dans l’ordre du créé, autrement qu’une simple marionnette dans les mains d’un tyran ou d’un maître. Mais c’est précisément au coeur de ses propres exploits, de ses courses à travers le temps et l’espace que l’homme peut découvrir que Dieu n’est pas absent. Là où se trouve l’homme, Dieu est présent. Au point les plus extrêmes de sa vie, de sa construction de soi, de ses réalisations, de ses désirs, Dieu est toujours présent: «là encore, ta main me conduit, ta droite me tient» (v.10).

C’est dans la solidité de son être, dans sa stature la plus forte et la plus belle, dans le meilleur de ce qu’il est, que l’homme est appelé à goûter la présence d’un Dieu qui lui donne vie et qui la conduit de l’intérieur. «Ta droite me tient» (v.10): ta puissance n’est pas à côté de la mienne, ton pouvoir n’est pas moindre que le mien. Au contraire, c’est Toi qui donnes sens au meilleur de ce que je fais, de ce que j’éprouve, de ce que je construis comme être humain. Le psalmiste vérifie ainsi la concordance entre la personne du Créateur et chacune de ses créatures. Quand l’homme grandit, Dieu grandit avec lui et en lui. Quand l’homme fait le bien, il rend gloire à Dieu.

 

Une expérience partagée

Tout psaume est une prière. Les mots eux-mêmes doivent nous aider à entrer dans une prière personnelle, et il n’est pas étonnant que nous puissions nous reconnaître dans l’expérience spirituelle qui nous est transmise ainsi. Dans le rythme même du texte, nous reconnaissons nos propres sentiments et ses mots réveillent en nous la conscience de ce que nous sommes, la vérité de ce que nous vivons. Même les ténèbres et les nuits de notre vie, par exemple, ne sont pas cachées comme n’est pas occulté le désarroi du psalmiste quand il plonge dans l’angoisse existentielle ou dans la perception de son péché.

«J’ai dit: Au moins que les ténèbres m’engloutissent, que la lumière autour de moi soit la nuit» (v.11).

Dans ce désir de se cacher de Dieu, peut-être même de lui échapper, l’homme aspire au contraire de ce qu’il est: de lumière, il veut devenir ténèbres, se fondre dans ce qui n’est pas lui et ce qui n’est pas Dieu. Nous savons ce que peuvent signifier les ténèbres dans la conscience personnelle et dans celle des peuples: le désespoir, la culpabilité morbide, le sentiment et la fascination de la mort et du néant, la guerre, l’absurdité de la haine qui se déchaîne sur les innocents, les femmes et les enfants. L’histoire du XXe siècle est suggestive sur ce point. Pourquoi vouloir s’éloigner de Dieu sinon parce qu’une conscience malheureuse nous enseigne qu’il est notre bonheur et que nous n’en voulons pas? N’est-ce pas le choix offert à l’homme? Le pouvoir de renoncer à la lumière qu’il est et à la lumière de sa vie? Si bien que le péché est en quelque sorte suicidaire. Mais en manifestant la liberté que nous sommes, il dévoile par contraste la beauté du projet créateur et aimant du Seigneur sur chacune de ses créatures.

Quelle est la part dans nos vies de ce désir de nous cacher de Dieu comme nos premiers parents à l’origine (Gn 3, 8) ? Quelle image avons-nous de Dieu pour vouloir ainsi échapper à sa lumière? Cette lumière est-elle celle d’un Père castrateur, d’un Père juge, d’un Père qui étouffe la liberté de ses enfants? Cette lumière est-elle une lumière froide et glaciale qui nous dénude et souligne nos limites et notre laideur? Ne cultivons-nous pas une conscience erronée de ce qu’est la lumière d’amour du Créateur? «Et la lumière fut», dit le récit de la création dans le premier chapitre de la Genèse (Gn 1,3): quelle est la place de cette lumière dans l’oeuvre de création? Quelle est la mission de la lumière divine sinon de révéler à tous, à nous-mêmes comme aux autres, la merveille que nous sommes au plus profond de notre être?

Avec lucidité, le psalmiste témoigne d’une expérience paradoxale. Dans le lieu ou le temps le plus éloigné de Dieu, dans ce qui fait son contraire, Dieu lui-même n’est pas absent car il est le Maître de Tout. Rien n’échappe à sa présence. Dans les ténèbres, il voit clair. La nuit elle-même devient lumineuse comme le jour en sa présence. Dieu est au-delà du Bien et du Mal. Il n’est pas seulement opposable à ce qui lui est contraire. Il pénètre toute réalité: dans le mal, dans les ténèbres, sa puissance est lumineuse et atteste qu’il peut tout. Dieu rejoint l’homme là où il semble être le plus loin de Lui. Ce mouvement divin est intérieur à l’univers créé et l’homme l’éprouve comme un dépassement: où qu’il aille, l’homme trouve Dieu comme «déjà là», toujours présent à ses créatures.

En Dieu, pas l’ombre d’une ignorance ou d’une absence. Pour l’homme, pas de cachette où il ne puisse pas exister pour Dieu. Même le péché et le refus de Dieu ne nous rendent pas au néant! L’acte créateur a un caractère irréversible parce qu’il est gratuit et imprégné d’amour. Nous restons dans l’existence devant Dieu et Dieu n’est pas vaincu dans sa puissance d’amour, de patience et d’accueil. Nous le renvoyons parfois au silence et à l’attente. Diverses sont les réponses de l’homme dans son histoire.

 

Mémoire de l’origine

Fort de cette évidence, le psalmiste nous convie à faire mémoire avec lui de ce que nous sommes. Le priant est appelé à découvrir ce qui fonde cette relation intime, profonde et incontournable entre lui et Dieu. Faire mémoire, c’est retourner à la racine de son être, à la source du mystère que nous sommes chacun pour nous-mêmes et pour les autres. Faire mémoire de son origine, ce n’est pas plonger seulement dans l’inconnu, dans l’introspection, dans l’analyse biologique de sa venue à l’existence, mais découvrir plutôt combien la présence de Dieu est de tous les instants. L’acte créateur à l’origine de notre être est de gratuité et d’amour et il le demeure au fil du temps.

«C’est toi qui as créé mes reins; tu m’abritais dans le sein maternel. Je confesse que je suis une vraie merveille. Tes oeuvres sont prodigieuses: oui, je le reconnais bien. Mes os ne t’ont pas été cachés, lorsque j’ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n’étais qu’une ébauche et tes yeux m’ont vu. Dans ton livre, ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d’eux n’existait» (v.13-16).

Pour la plupart des exégètes, ces versets constituent le centre du psaume. Par la mémoire du psalmiste, nous entrons dans l’intimité la plus grande de l’homme et de l’acte créateur. Cette mémoire est joyeuse, admirative. L’action de grâce et la gratitude mènent à la étrange confession: «Je confesse que je suis une vraie merveille» (v.14). La personne dans ce qu’elle a d’unique est ainsi remise à Dieu: «c’est toi qui as créé mes reins; tu m’abritais dans le sein maternel» (v.13). De l’espace le plus éloigné de la terre (Je gravis les cieux ou bien au-delà des mers) à «l’ébauche» (v.16), faite dans le secret, tissée dans une terre profonde, Dieu agit positivement envers l’homme. Sa présence est connaissance qui construit, qui affermit, qui fortifie. Son action est aimante. Son travail (c’est toi qui as créé mes reins, tu m’abritais, v.13) est animé de puissance et d’amour: Dieu ne dissèque pas quand il connaît. Dieu n’abstrait pas quand il s’approche de nous. Il nous prend tout entier, tel que nous sommes, au moment où nous sommes. Dans un autre poème, A. Lerbret traduisait joliment ces versets en écrivant:

«Au ventre de la vie

dans la chaleur de grotte de ma mère

Lorsque la patience brodait une enfance d’homme

selon la trame de l’amour

Tu contemplais le mystère nu

en tisserand ravi»

Dieu aime l’embryon que nous avons été. Il aime l’embryon que nous restons comme personne toujours appelée à croître dans l’amour. Cet découverte nous mène à purifier notre regard sur nous-mêmes. C’est la louange qui nous pousse à reconnaître joyeusement la «merveille» que nous sommes. C’est l’action de grâce qui nous fait avouer, à l’aurore de notre existence comme à son crépuscule, combien notre vie est «pure dépendance» de l’amour. Dieu ne connaît-il pas en nous ce que nous ne connaissons pas nous-mêmes?

«Lorsque nous regardons le monde, l’univers, le cosmos, la foi comme la raison nous poussent à admirer le Créateur de toutes choses. L’infiniment grand comme l’infiniment petit dépendent de Dieu. Parler d’un Dieu créateur, c’est affirmer non seulement qu’il est à la source de toutes choses, mais qu’il soutient encore et toujours tout ce qui existe. Nous demeurons dans l’«être» parce que Dieu nous y maintient à chaque instant. Exister, c’est dépendre de Dieu et être confié au monde créé. Le temps lui-même n’est-il pas créé par Dieu? Nous sommes bien loin du «Dieu-chiquenaude» qui nous créerait en nous abandonnant ensuite. Dieu créateur reste présent au monde créé, à l’infiniment petit comme à l’infiniment grand. Les réalités les plus modestes sont connues de Dieu: «Est-ce que l’on ne vend pas deux moineaux pour un sou? Pourtant, pas un d’entre eux ne tombe à terre indépendamment de votre Père. Quant à vous, même vos cheveux sont tous comptés. Soyez donc sans crainte: vous valez mieux que tous les moineaux du monde» (Mt 10,29-31).

Quand on considère la place de l’homme comme être d’esprit dans la création, on ne peut penser que la conception de l’embryon humain, sa vie et sa croissance soient ignorées de Dieu. Aucun homme ne vient à l’existence sans que Dieu ne le sache et n’agisse. Cette connaissance divine de l’univers, et donc de tout ce qui s’y passe, établit un lien immédiat entre tout embryon humain et le Créateur. Dieu est le premier à connaître l’existence de l’embryon humain. L’embryon, alors même que sa présence n’est pas reconnue physiquement, est déjà connu de Dieu»

 

Une responsabilité dans l’histoire humaine

Notre vie n’est-elle pas qu’une ébauche de celle qui sera définitivement au creux de son amour, dans l’éternité? Ce que nous dessinons sur la terre comme projet, comme désir, comme dessein, n’est-il pas le plus souvent marqué de nos limites et de la complexité du réel? Devant tous les possibles du temps et de l’espace, nous avons parfois le sentiment de ne pas déployer le maximum de notre être. Avouons, avec le psalmiste, notre désarroi devant l’ampleur et la grandeur de notre destinée sur la terre.

«Dieu, que tes projets sont difficiles pour moi. Que leur somme est élevée!» (v.17). Dieu ne manque pas d’espérance pour chacun d’entre nous. Que craindre face à Dieu? Non pas d’être oublié, mais de ne pas pouvoir être à la hauteur de son regard bienveillant et de ses appels. Que je dorme ou que je me lève, Dieu est toujours présent et il compte sur moi. Nulle journée sans Dieu. Nulle journée d’une vie entière sans un appel, un service, une présence à assurer avec Lui, en Lui et par Lui. Non seulement le passé, le présent mais aussi l’avenir de mon être personnel Lui appartiennent. Dieu n’est pas soumis au temps. Il comprend tous les temps. Il est l’Eternel. Dans cette prière, au coeur de mon temps et mon histoire, c’est l’éternité divine que je contemple.

(v.17). Dieu ne manque pas d’espérance pour chacun d’entre nous. Que craindre face à Dieu? Non pas d’être oublié, mais de ne pas pouvoir être à la hauteur de son regard bienveillant et de ses appels. Que je dorme ou que je me lève, Dieu est toujours présent et il compte sur moi. Nulle journée sans Dieu. Nulle journée d’une vie entière sans un appel, un service, une présence à assurer avec Lui, en Lui et par Lui. Non seulement le passé, le présent mais aussi l’avenir de mon être personnel Lui appartiennent. Dieu n’est pas soumis au temps. Il comprend tous les temps. Il est l’Eternel. Dans cette prière, au coeur de mon temps et mon histoire, c’est l’éternité divine que je contemple.

«Je découvre ainsi que prier, c’est rapporter mon existence à Dieu; c’est la recevoir de Dieu et la Lui rendre; c’est la saisir suspendue à Son acte; c’est découvrir avec bonheur ce temps, où, avant d’exister pour moi, j’existais pour Dieu, - ce temps, où, avant tout réponse possible de ma part, Dieu m’aimait déjà, Dieu me créait et me conférait l’existence, - c’est saisir comment ce temps d’inconscience originaire symbolise à merveille l’absolue priorité de l’Amour créateur sur tout amour humain possible. Prier, c’est faire mémoire de ce temps où j’existais seulement pour Dieu, pour Son amour premier, - indépassablement matutinal. Prier, c’est reconnaître le «retard» de ma liberté sur ma création comme le signe indélébile de l’«avance» (indevançable) de Dieu sur moi».

En outre, la complexité des projets de Dieu recouvre aussi tous les «possibles» du bien à faire. N’est-ce pas, de fait, l’expérience humaine la plus commune: faire le bien, aimer, c’est infini. On n’en a jamais fini d’aimer. Le bien est toujours là qui nous fait signe: sa puissance d’attraction est sans limites. Pour le mal, il suffit de l’éviter. Quel projet pour nous? Comment le découvrir sinon dans le souffle de l’Esprit qui nous murmure au coeur ce qui fait vraiment plaisir à Dieu. Prier, c’est chercher et découvrir ce dessein de Dieu. Prier, c’est trouver la paix parmi tous les projets car il nous suffit de faire ce que Dieu veut. Et si le chemin du Seigneur nous déroute, si les méandres de nos décisions comme sa providence nous paraissent surprenants, il nous suffit de dormir en paix, «en confiance» en lui donnant notre vie. Le réveil sera joyeux. «Je me réveille, et me voici encore avec toi» (v.18). Aux coeurs simples, Dieu dit clairement sa volonté.

«Dieu! Si tu voulais massacrer les infidèles! Hommes sanguinaires, éloignez-vous de moi. Tes adversaires disent ton nom pour tromper. Ils le prononcent pour nuire.

Seigneur, comment ne pas haïr ceux qui te haïssent? Comment ne pas vomir ceux qui te combattent? Je les hais d’une haine parfaite, ils sont devenus mes propres ennemis»

Ces versets 19 à 22 expriment l’engagement de l’homme dans l’histoire, engagement qui prend une forme de combat, d’invitation à tuer l’impie. Comment en arriver à souhaiter la mort de certains à partir de la beauté de l’acte créateur. Comment comprendre ces paroles, sinon peut-être en mesurant que l’obstacle à la présence de Dieu est l’impiété des hommes, de ceux qui tiennent pour rien les pensées divines et qui les trouvent absurdes? C’est un cri d’adorateur du Dieu vivant que de souhaiter (comme au psaume 104) qu’une telle opposition n’existe pas!

La connaissance que le psalmiste a de Dieu lui fait mesurer le poids du refus, le sens du péché du monde. Il veut s’engager là où il est pour son Dieu: cette résolution exprime l’envers d’un amour qui s’est découvert à la fois viscéralement et radicalement tourné vers Dieu pour vivre et pour survivre. En lui est la source de ma vie. Soulignons que cet appel à la mort de l’impie, dans le langage affectif du psalmiste, est toujours soumis au jugement de Dieu: «Si tu voulais, ô Dieu, tuer l’infidèle» (v.19). Même dans sa réaction vive et désordonnée, l’homme ne se substitue jamais à Dieu. Ce cri est encore un signe d’amour, comme le souligne A. Chouraqui: «Nulle part ailleurs que dans ce poème l’obsession amoureuse ne s’est traduite avec plus de force. En tous temps et tous lieux, l’amant rencontre l’objet de son amour: il est incapable d’échapper à son emprise, ce n’est plus lui qui vit, mais son amour en lui. Celui qu’il aime est Adonaï YHWH, mais l’analyse qu’il donne de l’amour, de sa fascination et de son obsession a une portée générale, que son objet soit Dieu ou une créature. Dans les versets 19-22 s’élève un cri de haine, qui fait partie intégrante du poème. Le poète vomit tout ce qui peut faire obstacle à cette perfection d’amour dont il décèle en lui la présence. Le poème s’achève comme il avait commencé, par un appel à la pénétration d’amour qui exclut tout partage avec l’idole».

Les réactions du psalmiste montrent paradoxalement la patience et la magnanimité de l’amour divin. Même nos réactions d’amour ne sont pas adéquates à la manière d’agir de Dieu envers toutes ses créatures. Pour Dieu, la pluie et le soleil se déploient sur les méchants comme sur les bons. Pour Jésus, il conviendra de ne pas séparer trop vite le bon grain de l’ivraie.

La grâce demandée 

Le psaume 139 a commencé par une affirmation, une constatation. Il se termine par une demande qui confirme ce que le priant a constaté dans sa vie, sa réflexion et sa prière. La liberté s’engage de manière particulière à la fin de ce psaume. Tout le cheminement de la prière montre cette liberté donnée à elle-même et appelée à s’engager par rapport à ce qu’elle est et par rapport à l’acte créateur. Joyeusement, le priant demande pour terminer que cette connaissance de Dieu s’affermisse, s’intensifie, se fortifie. Il en va de sa vie: il s’agit de prendre le chemin qui mène à la vie et de traverser tout péril. L’homme libre prend le chemin de toujours: le chemin d’éternité, le chemin qui mène à cette éternité de présence au coeur de l’histoire humaine et qui la transforme par là même. Dieu attend cet acte de liberté pour pouvoir se donner encore plus intensément à nous. Après un combat spirituel, la fin de ce psaume nous convie à l’espérance et à l’engagement libre face à Dieu.

 

Alain Mattheeuws s.j.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Ecriture Sainte
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Mardi 21 novembre 2006

Ciccone L., Bioetica. Storia, principi, questioni, Milano; Ares, 2003, 24x17, 404 p., 24 €. ISBN 88-8155-256-6.

 

Voici un livre à la fois synthétique et précis dans un domaine tant bousculé par les découvertes qu’est la Bioéthique: livre de sagesse offert par un ancien professeur de théologie morale de la Faculté de Lugano et du Collège Alberoni de Piacenza.

La première partie affronte des questions de Bioéthique générale et fondamentale. Ces trois chapitres avec la bibliographie qui les accompagne sont précieux. Ils donnent un historique de cette «nouvelle» science éthique (chap. 1), une discussion sur son statut épistémologique (chap. 2) et des principes généraux (chap. 3) qui règlent l’agir humain. Les options de l’auteur et son discernement nous sont offerts ainsi. Ils mettent une clarté certaine dans des débats délicats et encore complexes. Ils permettent, nous semble-t-il, de mettre à l’épreuve des «a priori» discutables (par exemple: autonomie des critères éthiques par rapport à une tradition de sagesse; positions réductrices et scientistes dans l’appréhension des phénomènes) et de situer à la fois la réflexion théologique en Bioéthique et les apports de type magistériel.

La seconde partie, plus ample (p. 54 à 393), s’attelle à décrire et à poser un jugement sur des questions particulières. Citons-les: identité et statut de l’embryon, interventions techniques sur le processus de génération humaine (insémination artificielle, technologies reproductives) clonage, diagnostic prénatal et préimplantatoire, expérimentation sur les embryons humains, thérapies géniques, recherche biomédicale, expérimentation clinique, expérimentation sur les animaux, greffes d’organes, dépendances (chimique, drogue, alcool, tabac), sida… Ces chapitres sont d’importance inégale, mais marqués par un souci pédagogique accompagné le plus souvent d’une explication des phénomènes biologiques, d’une bibliographie utile, d’une appréciation morale et de renseignements concernant la sphère italienne. Les positions ecclésiales sont clairement exposées avec une ouverture à l’Écriture et à la Tradition. Des questions récentes telles que les cellules souches, la congélation et décongélation des embryons ne sont pas vraiment abordées. C’est la loi du genre pour un manuel publié au cœur d’une actualité foisonnante et d’un développement rapide des techniques biomédicales. Utile pour de nombreux lecteurs (étudiants et professeurs), il nous ouvre à tous un bel horizon de réflexions. — A. Mattheeuws, S.J.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Recension d'ouvrages
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Mardi 21 novembre 2006

Flecha Andres J.-R., La fuente de la vida. Manual de bioética, coll. Lex mundi, 78, Salamanca, Sigueme, 1999, 21 x 13, 458 p. ISBN 84-301-1393-2.

 

Les questions bioéthique traversent les cultures et les manuels de bioéthique commencent à fleurir depuis quelques années. La complexité des valeurs morales en jeu est telle qu’un nouveau champ éthique s’est développé. Professeur de théologie morale à l’Université pontificale de Salamanque, l’a. nous offre à la fois des données bio-médicales encore intéressantes (tout va très vite: cf. peu d’indications sur la congélation-décongélation d’embryons), une vision positive de la vie morale, une méthodologie appliquée à ce secteur particulier. Son manuel nous introduit très justement à des questions fondamentales (I): la défense de la vie humaine, le statut de la bioéthique, la manipulation de la vie humaine et les problèmes éthiques de la biotechnologie. Ces thèmes demeurent encore débattus. Puis il réfléchit sur «le commencement de la vie (II) en affrontant la reproduction humaine assistée, le clonage, l’avortement. Les racines bibliques de ces thématiques n’apparaissent que pour l’avortement. Il poursuit l’étude de cette morale sectorielle par la santé et la maladie (III): les transplantations d’organes, la drogue, le traitement des maladies mentales et du sida. La dernière partie est consacrée aux questions éthiques avant la mort (IV): le suicide, la torture, la peine de mort, l’euthanasie et la mort digne, l’écologie.

Ce livre traite des problématiques communes et contemporaines mais il nous ouvre l’esprit et le cœur au monde espagnol. Chaque chapitre est introduit par des références intéressantes et propres à l’auteur. Elles complètent agréablement la bibliographie générale. Riche de données biomédicales, sociétaires et ecclésiales, ce livre est la figure d’un manuel puisqu’il permet à chacun de rencontrer l’avis de l’a. sur des questions précises et de parcourir un large horizon des questions éthiques. — A. Mattheeuws, S.J.

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Mardi 21 novembre 2006

Lesegretain Cl., Les chrétiens et l’homosexualité: L’enquête, Paris, Pr. de la Renaissance, 2004, 23x15, 403 p., 22 €. ISBN 2-7509-0015-8.

 

Dans la ligne de son enquête antérieure (Être ou ne pas être…célibataire, Saint-Paul, 1998), l’A. nous conduit sur une autre «piste thématique», entraînée elle-même par de multiples rencontres et confidences lors de ses conférences. Son objectif est de «traiter honnêtement de l’homosexualité aujourd’hui, en évitant tout à la fois un parti pris militant et une position bien-pensante» (p. 9). La tentative n’est ni «stratégique» ni «politique»: il s’agit plutôt de trouver le «ton juste» pour parler de l’orientation homosexuelle, le plus souvent non choisie, assumée plus ou moins avec bonheur, vécue en Église ou, semble-t-il, en sa marge.

Ce livre ouvre certainement des horizons. Son style, le choix des personnalités et sa composition en font une lecture instructive, aisée et compréhensible pour une problématique complexe. Soucieuse de donner la parole à l’expérience, l’a. nous permet d’entrer dans l’histoire personnelle de nombreux témoins. Ses questions délicates sont pertinentes. Plusieurs profils (17 portraits d’âges, de milieux socioprofessionnels et de cultures divers) sont ainsi présentés: les témoignages disent la douleur, la patience, l’espoir, les interrogations, la confiance dont vivent ces hommes et ces femmes dans nos sociétés, dans l’Église, sous le regard de Dieu. Ces récits font acte de mémoire au sens spirituel du terme: ils sont une «histoire sainte» à accueillir comme telle.

Des entretiens (15) avec des experts jalonnent le chemin: historiens, psychanalystes, exégètes, pasteurs, théologiens, évêques. L’apport des sciences humaines (psychanalyse) et la réflexion de J. Arènes, D. Dumas et V. Laupies sont stimulants et ouverts. Soulignons d’un point de vue spirituel les intuitions du P. E. Garin (p. 240) et M.-Th Huguet (341). Les thèses de X. Lacroix et X. Thévenot nous semblent bien charpentées et évitent, comme de nombreux autres auteurs, de «sectoriser la réflexion sur cette thématique». Pourquoi ne pas lire aussi avec intérêt la prise de position d’un évêque, P. d’Ornellas, moraliste de surcroît (p. 353)? Ses réponses, précises, fermes, parfois audacieuses n’hésitent pas à fonder la richesse de la complémentarité des sexes et le nécessaire autant que gracieux chemin de sainteté offert à tout baptisé.

Cette variété pourrait donner le tournis. Elle ne vise pas la synthèse ou un enseignement. Elle permet probablement à chaque lecteur d’entrer à sa manière dans la problématique. Contrairement à sa publicité, cet ouvrage n’est pas «exhaustif»: ce n’est ni un traité, ni une somme théologique. Le contexte reste malheureusement trop français et l’œcuménisme désiré donne peu de place à l’orthodoxie et aux chrétiens orientaux. Les annexes contiennent des documents fort utiles des Églises catholique et protestante, des adresses utiles, des références à des mouvements et des personnes engagées. Une question implicite et parfois lancinante n’est pas vraiment honorée: la doctrine ecclésiale est-elle heureuse et son langage est-il adapté? Il ne suffit pas de vérifier sa cohérence: il conviendrait d’en montrer les fulgurantes intuitions ainsi que l’évidence vérité miséricordieuse. Ou bien devrions-nous avouer que la Bonne Nouvelle de l’Évangile peine à trouver et à accomplir son œuvre de «crisis» dans un domaine si délicat? Peut-être le dialogue avec d’autres cultures et religions serait-il aussi une aide pour traiter une question qui concerne in fine la vision de l’homme en son altérité différenciée. — A. Mattheeuws, S.J.

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Mardi 21 novembre 2006

Lacroix X., La confusion des genres. Réponses à certaines demandes homosexuelles sur le mariage et l’adoption, Paris, Bayard, 2005, 21x12, 155 p., 9.80 €. ISBN 2-227-47489-0.

 

La famille reste le creuset des grands affrontements moraux et sociétaires. Des revendications inédites jaillissent de certains courants homosexuels: donner le statut de mariage à la vie commune entre partenaires de même sexe, adopter des enfants ou procréer avec les nouvelles techniques de fécondation. L’a. aborde ces questions difficiles et tente d’y remettre distinction et clarté. Il dénonce la «confusion des genres» dans ces débats où la tonalité la plus commune est le refus de toute différence, perçue désormais comme discrimination.

Dans la première partie, reprise d’un article intéressant (Études 2003), l’A. aborde tout d’abord, - pour le critiquer -, l’apparition du terme «homoparentalité» et les conséquences anthropologiques que certains en tirent. Si l’on distingue à ce point parentalité et parenté, si la différence sexuelle et surtout la dimension «charnelle» de la génération sont niées, «on en reste au flottement des représentations et de l’imaginaire» (p. 30). Parcourant les arguments socio-démographiques, celui de la bisexualité et de la pluriparentalité, il en souligne les illusions et les faiblesses pour dire qu’il «serait temps de reconnaître ce que le charnel apporte au symbolique et au relationnel. Le charnel, redisons-le, est plus que le biologique. Il est le lieu de notre affectivité primordiale, à la charnière de l’ontologique et du relationnel» (p. 40)

La deuxième partie nous offre encore la reprise d’un bel article (Etudes 2004) sur le mariage homosexuel. Il y décrit les dangers d’une «indistinction» qui devient «désymbolisation» et met en évidence la désarticulation de la filiation qu’opère institutionnellement l’approbation comme «mariage» de l’union homosexuelle.

La dernière partie est élaborée sous forme de questions-réponses. Il s’agit de répondre brièvement à quelques «arguments courants en faveur de l’adoption homosexuelle». Ce qui compte, n’est-ce pas l’amour? Où est la différence d’avec un couple hétérosexuel? Est-ce une discrimination que de s’y opposer au niveau du droit? Quel est le poids des statistiques? Ces questions et d’autres sont affrontées en raison et donnent à chaque lecteur de réfléchir et de vérifier leurs enjeux anthropologiques, culturels et spirituels. On trouvera en annexe l’arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’homme (Affaire Fretté contre France).

Ce livre est un bel instrument pédagogique pour prendre la mesure des défis moraux et institutionnels posés par ces revendications. Il est un outil précieux pour la réflexion et l’élaboration personnelle d’un argumentaire précis. «L’humain n’est pas malléable à merci. Il peut paraître surprenant que soutenir le sens des mots soit lié au fait de rappeler la place du corps, mais il en est ainsi» (p. 13). Tel nous semble un des fils conducteurs de la pensée développée.

 

A. Mattheeuws, S.J.

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