Voici la préface du S'aimer pour se donner d'Alain Mattheeuws, écrite par Mgr Jean-Louis Bruguès, évêque d'Angers.
"Vous avez dit don ? Et si ce mot simple et pur, cristallin comme dans un cloître le murmure de la fontaine, nous conduisait d’un même mouvement au coeur de la foi chrétienne est au centre du mystère humain ?
Depuis les origines sans doute, le monde s’est interrogé sur les relations entre l’homme et la femme. Séduction, domination, abnégation et perversion, fidélité et sacrifice : il en a perçu les mille visages, lumineux ou terribles. Il les a étudiés, analysés et interrogés. Plus que tous les autres aspects, c’est la beauté qui l’a frappé ; mieux encore, fasciné. Sans elle, les poètes n’auraient su où puiser leur inspiration. Sans elle encore, plus de littérature, de philosophie, d‘art, plus d’enchantement du monde.
La foi chrétienne s’est saisie très tôt de cette beauté-là. La Bible s’ouvre avec elle : « C’est vraiment l’os de mes os, la chair de ma chair », s’écrie dans un élan le premier homme, en contemplant sa compagne (Gn 2,23). Le texte précise que, subjugué par ce charme, l’homme - tout homme - devait quitter ses parents pour s’attacher à elle désormais. Quant à l’Eglise, elle est présentée comme une épouse (cf. Ep 5, 21-1). Ce titre désigne son être et la nature de ses relations avec celui qu’elle s’efforce de suivre. Il désigne aussi le projet d’amour de celui qui, après avoir sauvé les premières noces célébrées à Cana (Jn 2, 1-11), donnera son sang pour que dans l’Eglise soit rachetée l’humanité entière. Celle-ci se trouve donc admirablement placée pour célébrer et enseigner les mille facettes de l’amour conjugal.
Au long de sa tradition, l’Eglise a cherché les mots les plus précis et les plus justes pour rendre compte de cet amour. Des noms prestigieux, qui marquèrent profondément notre histoire, surgissent alors de notre mémoire. Augustin d’Hippone a beaucoup oeuvré pour défendre et promouvoir la bonté du mariage, mise en doute par la prédication manichéenne, durant le Ve siècle. Il développa la doctrine, devenue classique, des trois « biens » du mariage : proles ou la procréation et l’éducation des enfants, fides ou la foi que les époux placent l’un dans l’autre, le sacramentum enfin, puisque l’Eglise fit du mariage un sacrement (l’ordre d’exposition de ses biens reflète une grande importance). Une autre grande figure de la recherche théologique, Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, conserva le même ordre, mais il interpréta ses biens dans des catégories inédites selon la philosophie dite « nouvelle » qui était la sienne. Il distinguait les fins essentielles primaires du mariage, qui restaient la procréation et l’éducation des enfants, puis les fins essentiels secondaires (elles venaient en seconde place, mais restaient essentielles) qui étaient l’aide mutuelle que les époux se devaient l’un à l’autre et la satisfaction sensuelle (ce que n’aurait pas dit Augustin), enfin les fins accidentelles, en nombre presque indéfini.
Il se pourrait que s’opérât à notre époque, sous nos yeux, j’allais dire par nous, un autre virage majeur de la recherche et de l’enseignement de l’Eglise. C’est la thèse que développe le P. Alain Mattheeuws dans les pages qui suivent. Cette thèse se ramène finalement à une proposition très simple : le « don » représente le terme le plus adéquat pour désigner la nature des relations unissant l’homme et la femme. Découverte, attirance mutuelle, alliance, amitié enfin : toutes ces étapes de l’amour procèdent d’un principe commun : le don de soi-même. L’amour initial - à renouveler sans cesse - s’épanouit le plus souvent en une ultime forme, le don de la vie en leurs enfants. Sans don véritable, pas d’amour authentique. Que s’y refuse l’un des partenaires, et c’est l’ensemble du processus qui s’en trouve vicié, exposé à la rupture. Les intentions de l’auteur sont affirmées dès les premières lignes : « Que voulons-nous dire dans ce livre, sinon que l’amour humain est don, à l’image à la ressemblance de sa Source divine ? Que voulons-nous prouver sinon que l’enseignement de l’Eglise s’est renouvelé à la lumière d’une théologie du don et qu’il peut ainsi nous aider à entrer et à vivre profondément ce mystère de l’amour ? » (p. 16).
Le jésuite belge n’a pas la prétention de présenter un commencement absolu. À propos du mariage, les Pères parlaient déjà d’une « rencontre personnelle » entre un homme et une femme, caractérisée par une promesse d’un don réciproque, ratifiés par le Christ. Toutefois, l’auteur observe que l’éclosion des termes de « personne » et de « dignité », au moment du concile de Vatican II, a préparé une évolution inédite. Convient-il d’évoquer un revirement de la doctrine ? Le P. Mattheeuws n’aimerait pas ce terme et préfère parler d’une « halte » offertes par l’Esprit Saint à l’Eglise. Il ne cache pas sa dette intellectuelle, précisément philosophique, envers E. Lévinas, un autre jésuite, le P. G. Fessard, et surtout le philosophe français de la Sorbonne, trop tôt disparu, Cl. Bruaire. En définissant, en effet, l’être comme don, en construisant donc une ontodologie, ce dernier a permis un remodelage complet de l’anthropologie chrétienne. Comme l’écrivait le P. P. Gilbert, « chez Bruaire, [la catégorie du don] déploie la raison du désir. Elle indique la constitution du « moi » par autrui. Chacun est enfant de qui le met au monde : il s’ouvre au réel par sa mère. L’être d’esprit accède à soi en se reconnaissant donné à soi par celui qu’il n’est pas » (p. 50).
Malgré tout, la dette la plus forte d’A. Mattheeuws va au pontificat actuel [celui de Jean-Paul II, ndlr]. On connaît la critique, formulée par plusieurs théologiens, qui revêtit souvent la forme d’une contestation ou d’un « dissensus » envers le Magistère romain, au cours des trois dernières décennies. Le procès commença déjà sous le pape Paul VI, après la publication de Humanae Vitae, en 1968. L’encyclique, disait-on, s’écartait des perspectives novatrices ouvertes par le concile ; par son recours au concept de nature, si peu présent dans les textes conciliaires, est marqué un retour en arrière et une fermeture aux préoccupations des contemporains. La critique ne fit que s’amplifier au fil des ans. À la manière d’une onde de choc qui irait s’élargissant, elle remit en cause d’abord les prescriptions concrètes contenues dans le texte, puis les principes dont ces dernières étaient tirées, enfin la pratique même du Magistère et singulièrement son refus de suivre une procédure démocratique. L’exhortation apostolique Familiaris consortio, paru en 1981, à la suite du synode sur la famille, cherchait à redire la doctrine dans un langage personnaliste ; elle ne parvint pas à convaincre les récalcitrants ni une bonne partie de l’opinion publique. Il en alla plus ou moins de même pour les interventions suivantes de Jean-Paul II, jusqu’à l’encyclique Veritatis Splendor, en 1993, qui dénonça à son tour les systèmes auquel se rattachent les théologiens du dissensus : proportionalisme et conséquentialisme, option fondamentale, éthique procédurale… Entre-temps, les générations avaient changé.
Dans ce livre dense et bien charpenté, où l’on devine à chaque page la somme des recherches engagées, mais encore l’approfondissement d’une réflexion personnelle déjà ancienne, puisqu’elle remonte à plus de vingt années, les idées de fond se ramènent à quelques-unes. Certes, il y eut bien depuis cinquante ans un bouleversement de la doctrine concernant le mariage et la procréation. Lancé par le concile, ce bouleversement a été assumé et non pas trahi par Jean Paul II. La nouveauté principale consiste en une réinterprétation, non seulement de la doctrine de la famille, mais de la théologie morale.
L’homme et la femme constituent deux visages différents du don, égaux en dignité. Echange et réciprocité, initiative et reconnaissance mutuelle ne caractérisent-t-ils pas la sexualité humaine ? La logique du don permettrait d’envisager sous une lumière plus paisible, mais aussi plus certaine, les questions disputées et souvent douloureuses de la régulation des naissances, de l’accueil de l’enfant et, partant, du refus de l’avortement volontaire, sans oublier celles, plus récente, posées par les méthodes de procréation artificielle. La rencontre amoureuse, par exemple, peut être présenté comme « un don à discerner » ; le consentement, « un don qui est parole » ; l’antique remedium concupiscentiae, « un don qui guérit la relation entre l’homme et la femme » ; la fidélité, « un don qui dure »… Le don rend compte du projet de Dieu à l’origine de chaque personne ; il souligne les différents éléments constitutifs de l’amour conjugal, puisqu’il est personnel, libre et corporel ; il justifie que le mariage soit appelé le « sacrement primordial » par le pape.
C’est encore parce que l’enfant est présenté comme un don de Dieu, gracieux et gratuit, à l’image du Christ, fait à tous les hommes et non pas au seul parent, que l’Eglise s’est engagée au service de la vie humaine. Le P. Mattheeuws fait du synode des évêques de 1980 le point névralgique où s’exprimèrent avec le plus de clarté le renouveau de la doctrine (Familiaris Consortio) et la prise de conscience selon laquelle, alors que se développait dans les sociétés occidentales une « culture de mort », il n’existait pas d’urgence plus grande pour l’Eglise que celle de servir la vie, en bâtissant une civilisation de l’amour. Le terme de don constitue comme le noeud de ce renouveau. Son usage témoigne d’une fréquence jusque-là inédite dans l’exhortation du pape (notamment dans les numéros 28-32) qui clôture le synode. Cette fréquence se maintient dans l’instruction Donum Vitae (1987) qui justifie les réserves et les refus de l’Eglise envers les nouvelles méthodes de procréation artificielle. Le terme de don entre dans le titre : « Le don de la vie que Dieu, créateur et paix, a confié à l’homme, impose à celui-ci de prendre conscience de sa valeur inestimable et d’en assurer la responsabilité. » Tout est dit en cette première phrase du texte. Le concept de don est devenu central pour désigner l’enfant dans les textes magistériels de ces dernières décennies. Il a permis d’accéder à une vision de plus en plus objective du statut de l’enfant et d’énoncer ses droits propres : droits envers ses géniteurs, souvent plus soucieux de mettre en avant leur propre désir narcissique (un enfant pour nous et comme nous), droits envers la société entière, à commencer par le premier d’entre eux, le droit à la vie. Comme l’écrit l’auteur : « […] au fur et à mesure que s’affaiblit la conscience « habituelle » et le sentiment du don qu’est l’enfant, s’affirme [dans la pensée de l’Eglise] avec rigueur et fermeté la vision de l’enfant comme un « être-de-don »à respecter « comme une personne » dès les premiers instants de son existence » (p. 290).
Puisqu’il est amour, Dieu ne peut que se donner. Le don « marque » l’ensemble de la création. Il fournit ainsi la clé qui nous ouvre la porte d’accès au monde, au mystère de l’Eglise et au cœur de l’homme. Le don forme la trame de l’être ; mieux encore, il est le nom de l’être. Il « explique » la somme des relations entre les êtres humains, et donc la plus fondamentale, celle qui relie un sexe un autre. La nature profonde du consentement matrimonial, ses propriétés, ses biens et ses fins, si l’on tient à conserver les catégories anciennes, apparaissent aujourd’hui sous un jour nouveau quand ils sont exprimés en termes de donation.
Il fournit ainsi la clé qui nous ouvre la porte d’accès au monde, au mystère de l’Eglise et au cœur de l’homme. ; mieux encore, il est le nom de l’être. Il « explique » la somme des relations entre les êtres humains, et donc la plus fondamentale, celle qui relie un sexe un autre. La nature profonde du consentement matrimonial, ses propriétés, ses biens et ses fins, si l’on tient à conserver les catégories anciennes, apparaissent aujourd’hui sous un jour nouveau quand ils sont exprimés en termes de donation.
Plus largement encore, c’est l’ensemble de la théologie qui gagnerait sûrement être revisitée à l’aide du concept. Théologie de l’Esprit saint, puisque le don est son nom propre ; théologie de la liberté, conçue comme la capacité pour l’homme d’aimer et de se livrer à l’autre ; théologie morale, pressée enfin de quitter le cadre trop sec, trop strict même, du devoir et de l’obligation, pour se fixer sur les « lois » du pardon et de la charité ; théologie de l’oecuménisme qui ne prendrait plus son départ dans les manques et défaillances historiques des divers partenaires, mais dans le don reçu, à partager et à faire fructifier : on devine à ce simple énoncé à quel point le renouveau esquissé ouvre à l’Eglise des matins chargés d’espérance.
Théologie de l’Esprit saint, puisque le don est son nom propre ; théologie de la liberté, conçue comme la capacité pour l’homme d’aimer et de se livrer à l’autre ; théologie morale, pressée enfin de quitter le cadre trop sec, trop strict même, du devoir et de l’obligation, pour se fixer sur les « lois » du pardon et de la charité ; théologie de l’oecuménisme qui ne prendrait plus son départ dans les manques et défaillances historiques des divers partenaires, mais dans le don reçu, à partager et à faire fructifier : on devine à ce simple énoncé à quel point le renouveau esquissé ouvre à l’Eglise des matins chargés d’espérance.
Notre expérience Pasteur nous montre que les catéchistes et les permanents (il suffit de prêter l’oreille aux questions qui ne manquent pas de nous être posées dans le cadre des visites de paroisses), les animateurs des centres de préparation au mariage, pourtant chargés d’éveiller à la beauté du sacrement et de la fidélité, et jusqu’aux prêtres qui confessent leurs doutes, portent trop souvent comme une croix la morale sexuelle et familiale de l’Eglise. Ce livre devrait leur redonner courage et confiance, et surtout des arguments. Sa lecture foisonnante n’est pas toujours aisée. Le travail scientifique étant au prix de cette complexité, personne ne s’en plaindra. Notre souhait cependant serait qu’il continue à ensemencer les esprits et les cœurs et que cette théologie du don soit rendue accessible à un public toujours plus large.
L’essentiel du message sonne comme une heureuse nouvelle ; aujourd’hui comme hier, il est bon de se marier. Il est bon de se marier à l’Eglise."
Mgr Jean-Louis Bruguès, o.p.,évêque d’Angers.