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consacré à Alain Mattheeuws s.j. !

L'exigence que constitue la lecture des textes d'Alain Mattheeuws est à notre sens largement récompensée par cette "joie ontologique qui situe la personne en contexte de gratuité et par conséquent en climat d’obligeance éthique par opposition à l’obligation éthique, toujours teintée d’extériorité juridique" dont parle le Cardinal Ouellet, qui ajoute qu' "[Alain Mattheeuws] est marqué par une « philosophie ensoleillée » (R. Habachi) qui retrouve l’étonnement devant le mystère de l’être comme don."

La pensée d'Alain Mattheeuws est comme baignée dans la beauté et la grandeur de ce qu'est l'homme ; la réflexion sur les questions les plus concrètes ne perd jamais cela de vue, pas plus que le respect du sanctuaire de la liberté humaine. Il revivifie en nous cette espérance que, de toute circonstance, peut sans cesse émerger un chemin de joie.

Suggestion : commencer par l'introduction à la pensée d'Alain Mattheeuws par le Cardinal Marc Ouellet (Catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws").

Une bibliographie figure dans la catégorie : "Ouvrages d'Alain Mattheeuws".

Les textes les plus courts sont les recensions d'ouvrages, puis les interviews, puis les articles. Enfin, les cours sont les textes les plus développés.

Conseil pratique pour parcourir le blog : pour mieux retrouver les articles, vous pouvez, dans l'encadré "Articles récents" (colonne de droite), cliquer sur "Liste complète", qui offre une prévisualisation de ceux-ci.

Vous êtes invités à prolonger votre visite par le site web du père Alain Mattheeuws en cliquant sur le lien suivant: http://www.mattheeuws.be/site/


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Gewijd aan Alain Mattheeuws s.j. !

De moeite die ons het lezen van de teksten van Alain Mattheeuws kost, wordt ons inziens ruim beloond door de “ ontologische vreugde die de persoon in een context van vrijgevigheid plaatst, en bijgevolg een klimaat van ethische dankbaarheid schept, in tegenstelling tot een van ethische verplichting, steeds gekleurd door een juridische uitwendigheid” waarover Kardinaal Ouellet spreekt, die eraan toevoegt dat “|Alain Mattheeuws| getekend is door een “zonnige filosofie”(R. Habachi) die terugkeert tot de verbazing over het misterie van de gave van het zijn. ”

De denkwereld van Alain Mattheeuws is als het ware gedompeld in de schoonheid en de grootsheid van het menszijn; de bezinning over de meest concrete vragen verliest dit nooit uit het oog, evenmin als het respect voor het heiligdom van de menselijke vrijheid. Hij laat in ons die hoop heropleven, dat, uit alle omstandigheden, steeds een weg van vreugde kan ontstaan.

Suggestie: begin bij de inleiding tot de denkwereld van Alain Mattheeuws door Kardinaal Marc Ouellet (Categorie : "Werken van Alain Mattheeuws").

Een bibliografie is te vinden in de categorie : "Werken van Alain Mattheeuws".

De korste texten zijn de recensies, dan de interviews, vervolgens de artikels. De meest uitgebreide texten zijn de cursussen.

Practische tip om de blog te raadplegen : om de artikels beter te vinden, kunt u in het kader “Recente artikels” (rechterkolom) op “Volledige lijst” klikken. Hier vindt u een preview van de artikels.

Verder kunt u ook u bezoek vervolledigen met de website van pater Alain Mattheeuws door te klikken op de volgende hyperlink: http://www.mattheeuws.be/site/

Samedi 18 novembre 2006

4. Une aventure spirituelle

Tout chemin spirituel est “de conversion”. Suivre le Christ, c’est un jour “être mis avec lui sur la Croix” et participer au mystère pascal. L’oeuvre du Christ est “pour nous” et “pour toute l’humanité”. Ainsi, toute union sacramentelle reçoit-elle “grâce sur grâce” de l’unique sauveur. Elle peut également participer à l’acte sauveur de l’Epoux. Le Christ sauve l’amour dans le mariage: ce salut touche les époux, la famille et les associe également au salut de tous. Les voies d’union à Dieu se rencontrent au pied de la croix et à l’aube de Pâques. La communion voulue par Dieu dans l’ordre de la création s’accomplit en Lui, l’unique rédempteur. La vie de prière, de services et la “pratique” sacramentelle sont les armatures de tout “édifice spirituel” des membres de la famille. “Les sacrements ont pour fin de sanctifier les hommes, d’édifier le Corps du Christ, enfin de rendre le culte à Dieu; mais, à titre de signes, ils ont aussi un rôle d’enseignement. Non seulement ils supposent la foi, mais encore, par les paroles et par les choses, ils la nourrissent, ils la fortifient, ils l’expriment; c’est pourquoi ils sont dits sacrements de la foi” [26]. Par le sacrement, l’amour du Christ et de l’Eglise pénètre le coeur d’un homme et d’une femme et leur permet de s’aimer non plus seulement d’un amour humain qui est le leur, mais d’un amour reçu, celui du Christ pour son Eglise. Cet amour sauveur est à la source de toutes les aventures spirituelles.

Dans l’Evangile, le Christ renvoie souvent ses interlocuteurs à la Genèse et à la Création pour ce qui concerne le dessein de Dieu sur l’homme et la femme. Il en montre par la Tradition la bonté et la beauté. La réalité du péché est cependant bien concrète dans l’histoire personnelle et du peuple élu. L’amour doit être sauvé: le Christ en témoigne et “vient chez les siens” en vue de cette oeuvre de salut. Que la vie sociale encourage les familles chrétiennes ou opère un véritable travail de destruction, l’affirmation d’un sauveur demeure vraie et actuelle: “Comment le coeur de l’homme peut-il être changé au point qu’il puisse aimer d’un amour pur et désintéressé et qu’il soit capable d’entrer dans ce mystère d’union décrit par le Christ, à l’image de l’amour du Christ et de l’Eglise? Comment un couple ainsi uni trouve-t-il la liberté là où certains ne voient que l’esclavage, le bonheur là où certains ne rencontrent que le malheur? Comment l’homme et la femme peuvent-ils ensemble entrer dans ce mystère de rédemption?”[27].

C’est par grâce que les conjoints sont associés à l’oeuvre de rédemption du Christ. Ils sont constitués comme “sanctuaire de l’Eglise à la maison” et entraînés à un dépassement et à une prise de distance par rapport aux échecs et aux difficultés. Ce dépassement, loin de détruire l’amour, lui donne une fécondité insoupçonnée. La charité dont ils sont appelés à vivre, n’est pas destruction de soi, mais don de soi. Se perdre pour porter du fruit. Se perdre pour tout gagner. Se perdre et mourir à soi pour mieux se trouver. Le mystère pascal, rendez-vous “obligé” de toute union à Dieu, donne à l’amour conjugal une saveur de résurrection, d’humilité par le pardon et le salut accueilli, de joie et de paix dans la rencontre et le désir de l’autre tel qu’il est. “Telle que tu es et tel que je suis, Dieu nous a réunis pour être dans ce sacrement de mariage le signe du Christ, de son amour pour l’Eglise son Epouse, et pour vivre le mystère de la rédemption à l’intérieur de notre couple, non pas seulement pour notre couple, mais pour le salut du monde”[28].

La vie conjugale peut donc s’avérer un vrai chemin spirituel personnel et communautaire. L’Eglise en perçoit de mieux en mieux les enjeux et accueillent les charismes qui sont nécessaires à cet accompagnement. De nombreux courants spirituels sont éveillés à la découverte et à l’enseignement des familles et des couples. Soulignons quelques critères de discernement pratique:

4.1. Spiritualité et sainteté

La spiritualité conjugale est l’appel à la sainteté, commun à tous les fidèles, mais vécu et réalité de manière conjugale et familiale, non pas au-delà de l’humain (car il ne faut pas dépasser l’humain pour devenir chrétien, ni dépasser le mariage chrétien pour devenir des époux chrétiens), ni non plus malgré l’humain (en le niant ou en l’éliminant), mais au coeur de l’humain. Le mariage est bien sûr un lieu sociologique, économique, juridique, institutionnel, mais il est aussi un lieu théologal. Cette dimension n’est pas à côté des autres dimensions, mais à l’intérieur de toute la vie humaine. La vraie spiritualité est “intégrative” à partir du coeur de Dieu et de celui de l’homme, dans le dialogue d’alliance qu’il expérimente. Les nouveaux époux sont toujours “enfants de Dieu”, mais ils sont renouvelés en Christ: ils participent de sa royauté d’amour dans le monde et pour l’Eglise. Dans le rite orthodoxe, le “couronnement” (une des définitions du sacrement) consacre cette grâce nouvelle: couronnes de joie, mais aussi de martyre, car l’amour qui sanctifie est un amour qui va jusqu’au bout de lui-même pour accomplir en l’autre cette prophétie du prophète Isaïe: “On t’appellera d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur énoncera. Tu seras une couronne de splendeur dans la main du Seigneur, une tiare de royauté dans la paume de ton Dieu. On ne te dira plus: “l’Abandonnée”, on ne dira plus à la terre: “la Désolée”, mais on t’appellera “Celle en qui je prends plaisir”, et ta terre “l’Epousée”, car le Seigneur mettra son plaisir en toi et ta terre sera épousée” (Is 62,2-5).

4.2. Spiritualité et vie morale

La spiritualité conjugale ne s’identifie pas à une vie morale parfaite ou à la réflexion éthique cohérentes sur les exigences des relations familiales et des relations familles-sociétés. Elle repose plutôt sur la vie dans l’Esprit et la sacramentalité du mariage comme tel. En fonction de ce qu’est le mariage, du dessein de Dieu sur la relation conjugale et parentale, les hommes et les femmes de notre temps sont susceptibles d’en vivre et d’en comprendre toutes les exigences. La présence de Dieu peut prendre des formes différentes, même dans un couple. L’histoire de l’alliance de Dieu et de son peuple est une histoire d’une fidélité divine sans repentance. Cette fidélité est lumière pour la vie des hommes et leur permet, à travers des chemins contrastés, de rejoindre l’unique sauveur de tout amour. Dans l’amour, il convient de percevoir que nous sommes toujours précédés par Dieu. Nous sommes en “obligeance” parce que sauvés, pardonnés, aimés les premiers. La vie chrétienne surgit de cette reconnaissance première d’un pardon déjà offert, qui nous donne d’exister et d’aimer. Une aventure spirituelle n’est pas une “histoire parfaite”, mais une “histoire d’amour” dans laquelle cette reconnaissance d’un don inaliénable et antérieur à nos “agir humains” informe notre vie humaine de tous les jours.

4.3. Une communion plus large que la famille

“Un couple seul”, “Une famille isolé” sont en danger de mort. La vie chrétienne est toujours ouverte à une communion plus large que celle de la famille. Cette prise de conscience doit se faire rapidement sinon les habitudes et les rythmes de vie s’imposent. La liturgie familiale fleurit et s’alimente dans la liturgie de l’Eglise, la formation chrétienne se fortifie dans des lieux différents d’enseignements, les diverses manières de prier s’enrichissent et se fortifient mutuellement en paroisse, dans des mouvements de spiritualité, dans des récollections et des pèlerinages, les services rendus prennent une ampleur significative en alliance avec d’autres chrétiens ou personnes de “bonne volonté”. La sainteté joyeuse dépasse le cercle privée de la famille et s’ouvre à la pluralité des richesses et des traditions de l’Eglise universelle.

4.4. La place d’un accompagnement spirituel

Dès qu’il existe l’assurance existentielle (et la conscience personnelle) d’une relation personnelle entre Dieu et chacun de nous, l’aventure spirituelle prend consistance. Notre histoire devient sainte parce qu’elle est illuminée d’une présence divine, parfois lumineuse, parfois obscure. Certains couples aiment rencontrer, parler et prendre conseil auprès d’amis prêtres ou religieux à certains carrefours de leur vie ou pour des décisions délicates. Le prêtre qui a béni leur mariage peut être une référence importante. La perception de certains appels ressentis par le couple gagne toujours à se référer à un témoin ecclésial (adoption d’enfants, changements professionnels, engagements dans l’Eglise). La liberté intérieure de chacun est essentielle dans ces relations ponctuelles dont les enjeux sont importants.

Il existe des formes variées d’accompagnement spirituel. Un couple peut trouver un vrai soutien dans le témoignage d’autres couples plus âgés, de la même paroisse ou communauté, du même mouvement spirituel. Comme chrétiens, nous appartenons souvent à des groupes ou à des équipes de vie. Nous en recevons force et dynamisme missionnaires. Ces équipes sont le plus souvent marquées par un style de vie, une charte, des objectifs, un calendrier, des activités. Celui ou celle qui accompagne ce groupe nous transmet une tradition. Il nous témoigne de sa vie. Il nous mène “toujours plus loin” et nous situe dans l’Eglise comme communauté. Ce groupe peut être d’évangélisation, de service des pauvres, de partage de la Parole, de recherche commune de vocation. Dans tous les cas, l’articulation entre la vie personnelle, familiale et celle des hommes et de l’Eglise est un point incontournable.

Certaines personnes ont été accompagnées spirituellement avant leur mariage et cet accompagnement leur a permis d’être en vérité face au plan de Dieu. D’autres personnes sont invitées dans un mouvement spirituel ou après un événement spirituel fort, une conversion par exemple, à prendre un guide spirituel. Que ce soit avant ou durant le mariage, la réalité d’un accompagnement spirituel pour un et/ou l’autre des conjoints appartient à la tradition de l’Eglise. Elle peut être source d’une grâce. C’est une manière d’intégrer Dieu dans la relation conjugale et de ne pas en faire le “tiers exclus”. Si un seul des conjoints vit une expérience d’accompagnement, l’autre doit en avoir connaissance et l’accepter librement. Une incompréhension ou des réactions de jalousie et de comparaison peuvent surgir ponctuellement. L’accompagnateur doit être d’une discrétion totale et respecter de manière prioritaire le rythme, les options et la liberté du couple comme couple.

L’accompagnement des enfants dans une famille et leur éducation à la foi est de la responsabilité première des parents. L’apprentissage de la prière, l’enseignement de la parole de Dieu et des prières de la tradition, le rappel des engagements chrétiens, le sens du bien et du mal, l’exercice et la pratique des sacrements, les conseils donnés sont la charge prioritaire de la famille. Les premiers guides spirituels des enfants sont leurs parents. Dans le sacrement de mariage, les parents reçoivent la mission et la grâce d’éduquer leurs enfants dans la foi (FC n°36-39). Avec l’accord de ses parents, l’enfant, tout petit (dès qu’il parle et peut se faire comprendre en dehors de sa famille), peut décider de se confier à une autre personne pour parler de sa vie de prière, trouver le sens de ce qu’il vit et suivre les appels personnels du Père des Cieux. La vie de nombreux saints témoigne de l’importance de ces “conseils” extérieurs, amicaux, sacerdotaux. L’âge adulte de la foi n’est pas le même que celui qui est défini dans la société. Du temps de Jésus, l’enfant de 12 ans était “reconnu” adulte dans la foi parce que capable d’un dialogue conscient avec Dieu et de remplir sa responsabilité dans la communauté: commenter l’Ecriture, observer les commandements, prier. Ce n’est donc pas seulement l’âge qui compte, mais l’appel spirituel que l’enfant, le jeune ou l’adulte ressent et qu’il veut vivre et approfondir.

5. Des langages pour une vie d’union à Dieu

Le Christ me regarde, me touche et m’aime par mon conjoint

Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même.

Dieu, Trinité des personnes, est présent en nos coeurs, en notre couple, en notre famille.

Notre famille a les traits de l’Eglise, Epouse du Christ.

La vie de Dieu (nature et grâce) nous dépasse et nous traverse de part en part.

Les enfants sont la manifestation la plus lumineuse du caractère sacré de la vie.

L’amour vient de Dieu qui en est la source et il va vers Lui. Il est l’alpha et l’oméga de notre amour conjugal et familial.

N’être qu’un par un libre don mutuel n’est possible seulement qu’à des êtres spirituels (E. Stein).

Nos enfants ne sont pas seulement ce que nous voyons, mais ce que nous croyons: un “mystère insondable”.

Le mariage naît de la patience qu’a Dieu pour l’homme (C. Singer).

La vie, - toute vie humaine-, est confiée à l’amour.

Ce n’est pas un travail vite fait que d’aimer (Marie Noël).

L’amour n’attend pas une justification. Il n’en donne pas non plus.

Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas.

Quand je dis “oui” à l’autre, je dis “oui” à Dieu.

Nos enfants nous sont confiés par le Père de “qui vient toute paternité, au ciel et sur la terre”.

Nous sommes responsables de la paternité de Dieu.

L’amour se dit plus dans des actes que dans des paroles.

Toute mission surgit d’un don confié et accueilli .

Non pas d’abord regarder ce qu’il faut faire quand nous sommes mariés, mais contempler ce que nous sommes (notre être).

Les enfants sont confiés à leurs parents. Ils les évangélisent également.

L’amour familial est la révélation de l’amour trinitaire dans l’histoire.

Aimer notre “prochain”, c’est aimer notre “conjoint”.

Une famille est sainte non pas uniquement de par la sainteté de ses membres mais lorsqu’elle accomplit la mission reçue, la volonté du Père.

NOTES

[1]. Pensons particulièrement aux écrits des deux grandes personnalités du Carmel: Thérèse d'Avila et Jean de la Croix

[2]. Ces traits d'une mystique matrimoniale correspondent aux significations essentielles de l'acte conjugal: unitif et procréatif. Il y a d'autres "appels" à l'union à Dieu à l'intérieur de la vie conjugale: le service, le témoignage, la prière du couple. Sans les envisager explicitement, nous ne les mésestimons pas non plus. En ce qui concerne l'aspect de fécondité, nous ne développerons pas longuement le mystère de l'enfant comme don de Dieu.

[3]. G. DANNEELS, Familles Dieu vous aime, Paris, Nouvelle Cité, 1991, p.151-152.

[4]. Relation différente de n'importe quel accouplement animal, elle suppose et promeut l'humanité des "partenaires", l'humanité comme liberté et esprit. "On comprend aussi que des époux refusent de se connaître et de consommer leur union dans leurs corps tant qu'ils ne s'éprouvent pas en état de liberté ou d'harmonie. Leur étreinte serait une trahison et un manque d'amour. Car on ne pénètre pas dans un être par effraction. On ne force pas son intimité, moyennant même son consentement ou son souhait: il n'y aurait là qu'un viol. On ne pénètre absolument un être qu'en épousant l'axe de sa vocation humaine qui passe nécessairement par son esprit et sa liberté intérieure, c'est-à-dire en empruntant le regard de Dieu sur lui" (R. HABACHI, Commencements de la créature, Paris, Centurion, 1965, p.122).

[5]. Jean XXIII, Mater et Magistra, dans AAS 53 (1961), p. 447.

[6]. “ Plus que deux races, ce sont deux univers, résumant tous les ordres de la création, traversés par un élan cosmique qui cherche sa complémentarité à travers l'esprit. C'est une attraction stellaire qui rapproche les sexes où s'expriment des électricités complémentaires, mais aussi un foisonnement végétatif indéterminé, dominé lui-même par une sensibilité animale, souhaitant enfin son couronnement en l'unité consciente et libre de l'esprit. Qu'on ne s'étonne pas que les moments d'amour s'exaltent de lyrisme: c'est qu'en eux des planètes gravitent, des floraisons se conjuguent, et tout l'univers se récapitule afin d'accéder au plan de l'esprit. Mais dans ce rêve géologique c'est aussi la loi animale qui attend d'être surmontée par celle de l'homme, c'est l'instinct qui, en l'homme, va se transmuer en liberté. Si bien que si l'homme perd le nord de son élan spirituel au lieu de poser sur l'instinct un calme regard d'homme, il n'est plus traversé que par un frisson de jungle où toute son humanité s'affole. Il ne sait plus que se coucher à ras de terre pour se laisser traverser par la marée qui monte de la profondeur des âges et des abîmes de la mémoire cosmique ”. (R. HABACHI, Commencements de la créature, Paris, Centurion, 1965, p.110-111).

[7]. R. HABACHI, Commencements de la créature, Paris, Centurion, 1965, p.118.

[8]. Le mot "Instant" rappelle l'irruption de l'Eternel dans le temps au coeur de l'acte créateur. Le mot "instant" suggère cette action perceptible dans notre temps linéaire.

[9]. JEAN-PAUL II, A l'image de Dieu, homme et femme, Paris, Cerf, 1980, p.85.

[10]. Familiaris consortio n 28. Nous soulignons dans le texte.

[11]. PAUL VI, Allocution aux "Equipes Notre-Dame", dans DC n 1564 (7 juin 1970) col. 502-506, n 10.

[12]. Ibid., n 10.

[13]. M. LAROCHE, Une seule chair. L'aventure mystique du couple, Paris, Nouvelle Cité, 1984, p.135. L'auteur est archiprêtre de l'église orthodoxe. Il est marié et père de deux enfants. Son approche de la mystique conjugale rejoint les points traditionnels de la théologie orthodoxe.

[14]. JEAN-PAUL II, A l'image de Dieu, homme et femme, Paris, Cerf, 1981, p.77, (Catéchèse du 14 novembre 1979).

[15]. Gaudium et spes n 12.

[16]. M. LAROCHE, Une seule chair, p.131.

[17]. M. LAROCHE, Une seule chair, p.85.

[18]. PAUL VI, Allocution aux "Equipes Notre-Dame", dans DC n 1564 (7 juin 1970) col. 502-506, n 6.

[19]. Ibid., n 5. "une seule chair, un couple, on pourrait presque dire un seul être, dont l'unité prendra forme sociale et juridique par le mariage, et se manifestera par une communauté de vie, dont le don charnel est l'expression féconde".

[20]. “Le mariage ne donne pas droit à l'acte intime, mais il donne de façon charismatique la possibilité que cette relation devienne incorruptible. C'est pourquoi l'Apôtre insiste en disant: "que la couche nuptiale soit incorruptible" indiquant par là le charisme du mariage mais aussi la liberté de chaque membre du couple de le vivre ainsi. Ainsi, comme l'histoire de Tobie le montre, la "fornication" c'est le désir débridé, non soumis à l'amour véritable qui est don de soi; c'est une relation tyrannique où l'un force l'autre, sans attendre la communion spirituelle” (M. LAROCHE, Une seule chair, p.136).

[21]. M. LAROCHE, Une seule chair, p.124-125.

[22]. Par exemple, il n'est pas "risible" de penser qu'un tel acte soit précédé ou suivi d'une prière, qu'un tel acte soit prière (cf Tb 8,4-8). Indépendamment du contexte culturel et cultuel de l'époque, la description de la première relation conjugale de Tobie et de Sarah est cependant éclairante. Elle nous montre l'unité d'une "action de grâce" intime, action de grâce incarnée... Cette spiritualisation de l'acte conjugal n'est pas un "abus" idéaliste. D'une part le refus théorique du statut incarné de toute prière serait une contradiction. D'autre part dans notre culture médiatique actuelle, nous sommes peut-être trop "conditionnés" par les techniques de l'exercice sexuel, par les études physiologiques sur la montée du désir, par le caractère irrésistible des pulsions, par l'attention au plaisir (qui est un sentiment différent de la joie), pour "entendre" l'expérience de certains couples qui s'unissent dans une paix physique et une harmonie dont eux seuls ont la secrète expérience. Ils pourraient témoigner d'une manière radicale que l'acte sexuel n'est pas qu'un processus linéaire d'excitation progressive et de jeux sexuels, mais plutôt une décision d'amour qui transforme les relations corporelles et toutes les séductions mutuelles. Décision d'un amour pleinement charnel, chaste dans la passion, conscient et totalement confiant vis-à-vis du corps de l'autre: dans l'acte conjugal, ils goûtent à la fois un plaisir et une joie inconnues d'autres couples: ils rendent grâce. Il leur reviendrait d'en témoigner plus souvent avec leurs propres mots.

[23]. LAROCHE M., Une seule chair, p.137.

[24]. G. DANNEELS, "La famille face aux problèmes d'aujourd'hui", Dossier dans DC n 1795 (2 novembre 1980) col.1003.

[25]. La béatification commune des époux Beltrame Quattrochi manifeste publiquement le souci ecclésial de voir la sainteté conjugale reconnue, appréciée et aimée. Elle ouvre des pistes pour “nommer” les voies de sainteté propres à la vie familiale. Ce n’est pas la première fois que des couples sont béatifiés et canonisés. C’est la première fois qu’ils le sont ensemble et en même temps.

[26]. CEC 1123.

[27]. J.-M. LUSTIGER, “Couples appelés à la sainteté”, dans Le meilleur est pour la fin (2001), supplément à Tychique, Lyon, Communauté du Chemin Neuf, p.91.

[28]. J.-M. LUSTIGER, “Couples appelés à la sainteté”, dans Le meilleur est pour la fin (2001), supplément à Tychique, Lyon, Communauté du Chemin Neuf, p.94.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Cours - Couple - Sainteté
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Vendredi 17 novembre 2006

Professeur à l’Institut d’Etudes Théologiques de Bruxelles, le P. Alain Mattheeuws a participé comme expert au Synode sur l’Eucharistie. Voici le texte de l’interview faite par l’abbé Philippe Mawet dans le cadre de l’émission radio « Le Cœur et l’Esprit » à la RTCB le dimanche 6 novembre 2005

 

D’une façon générale, quelles sont vos impressions après avoir participé, de l’intérieur, à toutes les sessions d’un synode ? Quel(s) visage(s) d’Eglise se dégage(nt) d’une telle expérience ?

 Je n’ai pas d’éléments de comparaison puisque, comme pour plus de la moitié des évêques et des experts, c’était notre première expérience synodale. Le nombre des participants était très élevé. J’ai été fort sensible aux soucis exprimés librement par ces évêques qui sont vraiment des pasteurs liés à leur peuple, à leur culture, à leur Eglise particulière. Cette particularité est comme un défi pour eux : il s’agit non seulement d’apprendre à se connaître et à s’estimer, mais de faire l’effort de saisir les questions posées « ailleurs » dans l’Eglise par la célébration de l’eucharistie. Dire que c’était un temps fort fraternel, c’est dire ce travail de prise de conscience des enjeux non seulement de sa région, mais de l’Eglise universelle. Les débats étaient ouverts, directs, dans le respect des différences parfois notables de théologie et d’options pastorales. A travers chaque participant, il y a un visage de l’Eglise. Mes impressions sont mélangées : l’Eglise me paraît jeune, dynamique, pleine d’élan sur la terre. Elle est aussi face à des défis redoutables, des inquiétudes, des impuissances incontournables : faim et soif de Dieu, faim et soif de justice, faim et soif d’une liturgie adaptée, faim et soif de serviteurs de l’eucharistie.

 

Quel est l’enjeu essentiel que vous avez perçu par rapport au thème choisi ?

Ce qui m’apparaît comme le mouvement le plus intérieur, profond et fort, des interventions et de la dynamique du Synode, c’est le désir de laisser l’eucharistie être le mystère central de la foi. Ainsi toute tentative d’instrumentaliser l’eucharistie (en faire un instrument d’unité au lieu d’un fruit de l’unité par exemple), de l’idéologiser à gauche ou à droite, de la réduire à tel ou tel aspect est « petit à petit » comme écarté, mis de côté parfois maladroitement. Dans une analyse sociologique, certains ont parlé de recentrement, de réajustement. De fait, je crois percevoir, à travers des motivations bien différentes, parfois ambiguës, le désir de laisser Dieu être Dieu parmi nous (« Emmanuel ») pour en éprouver les conséquences et en vivre, même s’il faut renoncer à ses propres idées : le retour au latin, les règles, l’inculturation à outrance, les concepts théologiques.

 

Quel était votre rôle en tant qu’expert au sein du Synode 2005 consacré à l’eucharistie ?

 Les experts sont nommés par le pape et sont au service du secrétaire général du Synode. Il y a variété d’experts selon les langues et les compétences. Dans le déroulement du Synode, nous assistions à toutes les séances générales et étions témoins de toutes les interventions. Chacun de nous avait par ailleurs l’un ou l’autre thème à suivre pour mémoriser in vivo ce qui était dit, discuté, affirmé dans la grande aula. Le premier travail était donc un travail d’écoute et de discernement des enjeux pour les mettre en mémoire et permettre l’élaboration du deuxième rapport (relatio) du Cardinal A. Scola : synthèse des questions et des enjeux des interventions. Ce travail était vaste et austère.

Une autre phase pour chacun d’entre nous fut la participation aux circuli minores : sous-groupe linguistique de 15 évêques, deux ou trois experts, un observateur, un frère séparé. Discussion thématique, échange informel, élaboration des propositions. Avec deux autres experts, j’étais dans un sous-groupe de haut niveau théologique, très ouvert, discutant de points fondamentaux avec des évêques de tous les continents. La parole nous était donnée facilement non seulement pour répondre à des questions mais même pour en susciter. Durant la phase des amendements et propositions, nous pouvions proposer à l’un des évêques de prendre en charge l’une ou l’autre de nos suggestions. Donc, travail dynamique, parfois en tensions puisque les problématiques culturelles et ecclésiales étaient fort diverses.

Ensuite, vient la phase des « propositions » où nous sommes invités à donner notre avis sur les « meilleures propositions », susciter des formules plus synthétiques, intégrer les modi (c’est-à-dire les amendements ou améliorations au texte). En un WE, il a fallu passer ainsi de 187 propositions aux 50 finales. En deux jours, il convenait d’intégrer ou pas plus de 500 modi. Rappelons cependant que ce sont les évêques qui font ce travail et prennent les décisions.

 

Au terme de cette année (2004-2005) consacrée à l’eucharistie, quelles étaient les raisons et l’actualité du choix de ce thème ?

C’était à la fois une belle manière de conclure l’année que de rendre grâce ensemble pour ce grand mystère. C’était aussi une manière de partir en « mission » : l’eucharistie finale, célébrée le dimanche de la mission universelle et marquée des cinq premières canonisations de Benoît XVI en fut une illustration.

L’actualité de ce thème me semble être la suivante : dans l’eucharistie se cristallisent tous les enjeux, les défis, les divisions, les grâces de la vie ecclésiale. L’Eucharistie telle qu’elle est célébrée, réfléchie, vécue est un révélateur de ce que vit l’Eglise. En quel sens l’Eglise fait-elle l’eucharistie et réciproquement jusqu’à quel point l’eucharistie fait-elle l’Eglise surtout pour les millions de chrétiens qui ne peuvent pas y participer régulièrement ? Ce retour au cœur du mystère pascal permet à chacun de mesurer comment il se laisse entraîner dans le mystère pascal, quels sont ses résistances, ses élans, ses grands désirs, ses peurs. Terminer l’année de l’eucharistie par ce synode, c’est accepter de ne pas avoir sa propre idée sur l’eucharistie mais l’approfondir en écoutant l’expérience spirituelle d’autres Eglises. Cet approfondissement n’aboutit pas nécessairement à de nouvelles doctrines, à un langage totalement renouvelé, mais à un désir de vivre en vérité de l’eucharistie.

 

De cette vision universelle que permet un synode, comment apparaît aujourd’hui la ou les pratique(s) de l’eucharistie ?

Dans les lieux où l’Eglise est persécutée ou minoritaire, les évêques témoignent de la force qu’est l’eucharistie pour la vie personnelle et ecclésiale. Certains témoignages qui nous ont été offerts (Ruanda, Brésil, Russie, Chine) nous montrent une grande vitalité, un corps à corps direct et non légaliste avec le mystère pascal, une relation immédiate avec le Seigneur présent dans l’histoire humaine.

Il y a aussi des contrastes violents entre des Eglises particulières qui ont de grands désirs de se rassembler, qui ont faim de l’eucharistie, qui y passent du temps et s’engagent culturellement et d’autres Eglises où les rassemblements sont plus difficiles, de même que les problématiques et les perspectives d’avenir. L’Occident se heurte frontalement aux conséquences de la sécularisation

 

Quelles sont les grandes questions et les grands défis qui apparaissent d’un tel tour du globe ?

Elles sont nombreuses. En voici quelques-unes.

Comprendre l’articulation entre la Cène, la Pâque juive et le mémorial que nous en faisons dans nos célébrations eucharistiques.

Articuler avec justesse la vérité du Mystère pascal qui est à la fois banquet nuptial (irruption de l’éternité dans notre temps, ciel sur la terre) et sacrifice (participation gratuite au don que le Christ a fait de lui-même jusqu’à la mort et la résurrection).

Se mettre dans une dimension universelle, c.-à.-d. comprendre à partir de notre réalité personnelle la justesse de pratiques liturgiques différentes dans les divers lieux du patriarcat latin d’abord puis dans les célébrations d’autres rites.

Comprendre la vérité sacramentelle du célibat sacerdotal et la situer par rapport à la vocation au mariage.

Dans certaines Eglises, l’appréhension de ce qu’est le prêtre et surtout le presbyterium autour de l’évêque, doit être approfondie. Quand on parle de « ministres du sacrement », comprend-on la valeur de signe permanent qu’est tout prêtre dans une communauté.

Situer les pratiques dévotionnelles avec justesse et rectitude en harmonie avec l’acte du Christ : processions, adoration, vénération des icônes. La perspective liturgique et l’importance théologique du triduum pascal m’apparaissent déterminantes.

L’eucharistie est source et sommet de la vie et de la mission de l’Eglise. C’est la place ordinaire de l’eucharistie dans cette vie et cette mission qui doit être explicitée : spiritualité, « figure eucharistique » concrète, unification du cœur, vie de grâce.

 

Il apparaît, dans certaines conclusions, qu’on assiste plus à un statu-quo qu’à de nouvelles orientations par rapport à l’eucharistie : est-ce votre avis ? Peut-on parler d’un « retour du balancier » par rapport à des pratiques jugées trop déviantes ?

L’année de l’eucharistie a déjà suscité de nombreuses publications et interventions dans toutes les parties du monde. Jean-Paul II avait publié une encyclique relativement originale mais qui ne reprenait pas tous les traits de la doctrine générale. La frustration vient de l’attente erronée ou bien de l’incompréhension des enjeux qui restent difficiles. Si des solutions aussi claires que ne le pensent certains médias étaient possibles et bonnes, si elles étaient clairement de l’Esprit saint, elles auraient été prise ! N’en doutons pas.

Sur certains points de doctrine, il y a eu approfondissement, partage d’expérience, assentiment ou prudence nouvelle. On a vu également, ce qui est très important, que les voix légalistes ou pessimistes, si elles sont tonitruantes parfois, ne représentent pas le sentiment général des pasteurs. La réforme liturgique était un souci, mais nous avons entendu des interventions classiques, prudentes, ouvertes, positives sur l’importance des objectifs de Vatican II. Même si la mode est au compendium, dans le fond, chacun sait que ce n’est pas un livre qui change les cœurs : c’est l’Esprit et la grâce qui surgit de l’eucharistie.

C’est dans l’articulation sacrement-morale que les enjeux sont décisifs et délicats : le service des pauvres et de la vie (eucharistie et vie politique), la communion des divorcés-remariés, la communion entre chrétiens séparés, le service ecclésial rendu par les prêtres. Ces 4 thèmes délicats ont été discutés. On a avancé légèrement pour l’un et pour l’autre. Les évêques ont réaffirmé plus ou moins ensemble la position actuelle pour ces thèmes car il n’y avait pas d’alternatives théologiques et pastorales mûres et prêtes pour la discussion. Pour la découverte de « solutions » nouvelles et réalistes, il faudrait partir de l’aspect « dynamique » de l’eucharistie, comme dirait Benoit XVI. Il faudrait plus réfléchir la dimension de l’Acte du Christ Sauveur pour tous les temps.

 

Mais un « statu quo » n’est jamais bon

Il y a plus qu’un « statu quo » : il y a une vie et un dynamisme dans ce qui a été échangé et assumé ensemble par les évêques. On ne mesure pas assez les différences culturelles, psychologiques, théologiques en présence et le lent travail qui est opéré dans les esprits et dans les cœurs. Les évêques perçoivent les chemins de miséricorde nécessaires, les options liturgiques potentielles, la puissance du Christ dans l’histoire. Il faut attendre l’heure de Dieu pour qu’elles prennent chair dans nos vies si différentes. C’est un Synode et non pas un Concile. Donnons un exemple de type liturgique et qui rende raison d’un souci légitime de régions différentes : si, pour certains, la pratique du jeûne eucharistique devrait être remise à l’honneur afin de mieux goûter et respecter la présence de Jésus et de communier avec les pauvres, pour d’autres, c’est la justice qui apparaît le fruit et la condition de la vérité de l’eucharistie : ne demandez pas de jeûner à ceux qui déjà risquent de mourir de faim et qui font des kilomètres pour assister à l’eucharistie.

 

Que pensez-vous de la publication des propositions ? Elles étaient destinées au pape. Souvent, le secret était rompu, mais lorsqu’on en prend connaissance, on est déçu ?

La publication des propositions est une bonne chose. Elle a été voulue par le pape. Elle est à double tranchant comme la plupart de nos actes. On peut l’interpréter de plusieurs manières. Ces propositions sont hétérogènes. Leur importance relative est très variable (puisque par ailleurs nous ne savons le nombre de voix qu’elles ont recueillies). Mais cette publication livre un « certain » état de la question. Je crois qu’elles témoignent de la connaissance existentielle et claire qu’ont les évêques de certaines difficultés, de leur souci pastoral pour tous (des migrants aux malades), du désir de vivre le mystère eucharistique plus en profondeur.

La publication des propositions est une bonne chose. Elle a été voulue par le pape. Elle est à double tranchant comme la plupart de nos actes. On peut l’interpréter de plusieurs manières. Ces propositions sont hétérogènes. Leur importance relative est très variable (puisque par ailleurs nous ne savons le nombre de voix qu’elles ont recueillies). Mais cette publication livre un « certain » état de la question. Je crois qu’elles témoignent de la connaissance existentielle et claire qu’ont les évêques de certaines difficultés, de leur souci pastoral pour tous (des migrants aux malades), du désir de vivre le mystère eucharistique plus en profondeur.

Elles montrent humblement la pauvreté et l’impuissance de l’Eglise face à certains problèmes. C’est déjà arrivé dans l’histoire de l’Eglise et il faut parfois du temps pour trouver la solution adéquate ou une formulation juste du Mystère. Pourquoi le nier ou s’en offusquer ? Quand la foule était rassemblée et qu’il était question de devoir donner à manger à tous ces gens, les disciples étaient bien inquiets. Surtout que le Seigneur lui-même leur avait dit : « donnez-leur vous-même à manger ». Une question difficile est toujours une occasion pour les membres de l’Eglise de venir avec leurs victuailles dérisoires et de faire confiance en l’action du Christ et de son Esprit. Pour certaines questions, nous sommes à cette étape. Il faut la vivre en paix et poser un acte de confiance dans le Christ. C’est le sens de l’envoi à la fin de l’eucharistie.

 

Du point de vue théologique, qu’avez-vous remarqué comme faiblesses ?

Après lecture des propositions et expérience faite, il y aurait beaucoup à dire. Je ferais trois observations :

a. Une méconnaissance ou une amnésie concernant le mouvement liturgique qui a aboutit à la réforme conciliaire. Beaucoup de chrétiens en vivent et en sont heureux, mais ils ne savent pas pourquoi on célèbre ainsi maintenant et différemment d’il y a 50 ans. Cela vaut aussi pour les membres du Synode. Ceux qui regrettent le passé ou qui ont été blessé par des abus ou des erreurs, n’en savent pas plus. De part et d’autre, la nouveauté de la transcendance du Christ n’est pas perçue en profondeur et souvent le critère des deux commandements de l’amour n’est pas inscrit dans l’acte ou le jugement liturgique.

b. Dans la prise de conscience de la place incontournable du ministre de l’eucharistie, de la répartition des prêtres et de la question des vocations sacerdotales, on raisonne à partir du « manque » et non à partir de ce que Dieu donne déjà ou est en train de donner. Les critères restent extérieurs, utilitaristes et de militance. Les collaborateurs de l’évêque ne sont pas assez perçu comme un corps (un presbyterium), et le don du célibat est défendu encore de manière extrinsèque au sacrement de l’ordre Il est le plus souvent désarticulé du lieu où ce don est offert et éduqué (la famille, les cellules d’Eglise). Dès lors, il est peu mis en lien avec la vocation au mariage et n’éclaire pas la possibilité de ce sacrement d’être « transformé » par la grâce de l’ordination sacerdotale. Cette observation vaut pour l’Orient comme pour l’Occident.

c. Dans de nombreuses interventions ou interprétations médiatiques, il me semble qu’il y a confusion entre le respect et le sens du sacré et ce qu’est la sacramentalité d’un geste ou d’un objet. Certains conservent ou développent un sens païen, latin au sens historique du terme, du sacré. La désarticulation de la foi des chrétiens par rapport à la racine juive ne peut qu’engendrer ce type de phénomène. Il y a un sacré qui est l’exact opposé du sécularisme : il est tout aussi nocif pour la foi. Les deux pôles se nourrissent mutuellement dans une dialectique pratique et pastorale que l’on peut voir avec surprise dans les jeunes générations ou dans certains mouvements d’Eglises.

 

Comment insister sur l’eucharistie dans un contexte où les « ministres de l’eucharistie » sont de moins en moins nombreux ? Est-ce là une caractéristique occidentale ? Quelle pastorale envisager pour les vocations ? Pourquoi avoir refusé d’élargir les conditions d’accès au sacerdoce ministériel ?

Nous avons oublié que l’eucharistie exprime de manière indépassable sur terre la joie du ressuscité : elle se célèbre par définition le jour du Seigneur. C’est dans un contexte où le dimanche sera mieux compris dans toutes ses dimensions que la célébration sera plus vraie et que certaines questions pratiques se poseront différemment ou ne se poseront plus. L’enjeu est la consécration du temps de l’homme. C’est d’ailleurs la denrée rare et précieuse. La faim de l’eucharistie ne surgit pas dans n’importe quel contexte. C’est ainsi qu’il faut accepter et vivre nos pauvretés et nos richesses sur la terre. Le Seigneur ne nous a pas promis un « quota » de prêtres fixé par la commission européenne ou par le Vatican.

Les évêques ont ressenti douloureusement la question du manque de « ministres de l’eucharistie ». Mais les situations régionales et les raisons sont bien différentes. En Amazonie, les chrétiens reçoivent une fois ou deux par an la visite d’un prêtre et ne peuvent pas se déplacer comme dans le Brabant wallon. Au Brésil, la communion au corps du Christ différencie les réunions communautaires catholiques des immenses rassemblements évangélistes ou des sectes. Ces questions ne sont donc pas ignorées ou méprisées. Ce fut d’ailleurs, à mon humble avis, un des tournants du Synode que de se centrer sur les vocations et sur les prêtres. Les réflexions et les suggestions sont classiques et vont dans le sens d’une meilleure formation des futurs « ministres » et dans une plus grande conscientisation du peuple de Dieu à cette thématique. Le nœud de la question, c’est la foi du peuple de Dieu en son Seigneur qui peut lui offrir des « pasteurs selon son cœur ».

 

Mais pourquoi le refus de l’ordination d’hommes mariés ?

La question n’a été abordée que dans 3 ou 4 circuli minores sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de « viri probati » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique », de « grâce », du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas « située » anthropologiquement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment.

La question n’a été abordée que dans 3 ou 4 sans recevoir un assentiment profond ni affronter les difficultés théologiques et culturelles de cette option. Donnons deux raisons supplémentaires pour expliquer cette position : en Occident, la relation conjugale est un lieu de fragilité aussi fort que la vie célibataire et il n’est pas sûr que l’ordination de «  » soit une aide réelle. Elle pourrait même être la source de nouveaux soucis pastoraux. Par ailleurs, tous les évêques sont sensibles au caractère « charismatique », de « grâce », du célibat pour le sacerdoce. Ils voient combien intérieurement et extérieurement, ce don n’est pas toujours perçu comme tel. Dans un contexte où la sexualité n’est pas « située » anthropologiquement ni spirituellement, ils redoutent une terrible méprise sacramentelle sur l’ordination d’hommes expérimentés. Quand le célibat et le mariage seront perçus plus clairement comme des « dons » de Dieu, ordonnés l’un à l’autre, comme une vocation, les questions se poseront différemment.

 

Quelles « nouveautés » attendre d’un tel synode ?

La vraie « nouveauté » comme dit la proposition 3, c’est le Christ. Si ce synode permet de mieux observer la présence du Christ dans notre histoire personnelle, dans celle de nos communautés et dans le monde : c’est gagné. Mais il ne suffit pas d’observer le Christ, il faut « être nouveau » avec Lui : entrer dans son corps, être « par lui, avec lui et en lui » offert au Père. Cette considération me permet d’indiquer que si la charité ne grandit pas, la « nouveauté » n’est pas encore advenue : c’est un critère de l’eucharistie. Qu’elle soit clairement articulée à un changement de vie et que ses implications morales sociales et personnelles soient joyeusement perçues. L’Eglise doit servir le Christ. Elle ne peut pas faire mémoire de son acte sauveur sans être changée elle-même, sans être réévangélisée.

 

Et que pressentez-vous comme points à venir ?

Je ne suis pas « prophète », mais je peux livrer un sentiment. On peut les attendre dans trois domaines : l’enseignement doctrinal, l’art de célébrer, les options pastorales.

a. Du point de vue doctrinal : une meilleure compréhension de l’action du Christ dans nos célébrations ; une plus grande interpénétration de la Table de la Parole et de la Table des dons eucharistiques, une meilleure articulation de l’eucharistie avec les sacrements de l’initiation chrétienne, et avec les sacrements de la mission de l’Eglise (l’ordre et le mariage), un approfondissement du « pourquoi » de la réforme liturgique, une unification de deux significations eucharistiques peu harmonisées jusqu’à présent : le banquet, le repas de noce, et le sacrifice du Christ, le don entier de lui-même au Père ; l’importance de l’épiclèse et du rôle de l’Esprit saint dans l’acte eucharistique.

b. Dans l’art de célébrer : il ne s’agit pas seulement de « bien faire », ou de bien respecter les rubriques ou normes, mais de discerner ce qui manifeste la présence du Christ ressuscité à son peuple et dans le monde. Je pense à des questions d’inculturation de la liturgie, à la présence des pauvres, des malades, des handicapés dans nos célébrations, au respect des acteurs liturgiques différents, à des approfondissements et changements facultatifs du « signe de la paix », des acclamations durant la prière eucharistique, et surtout de l’envoi en mission. Un compendium surgira peut-être.

c. Des « audaces pastorales » suivant la méthode Benoit XVI : humble et modeste, dans un climat de paix. Sa manière de procéder ne vise pas le « spectaculaire ». Elle vise à respecter la variété des sensibilités et à approfondir les points difficiles, point par point. Il me semble que les deux poumons de l’Eglise, l’Orient et l’Occident, seront toujours mis en évidence.

 

Personnellement, que retirez-vous d’une telle expérience ?

Un regard plus ample sur l’Eglise, une perception accrue des défis théologiques et pastoraux, une plus grande patience pour le rythme de la vie ecclésiale, un immense stimulant théologique car il y a des études et des recherches à faire.

 

Alain Mattheeuws, jésuite

Professeur à l’Institut d’Etudes Théologiques

24, boulevard Saint Michel

B-1040 Bruxelles

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Interviews
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Vendredi 17 novembre 2006

1. Un mystère

1.1. Eviter les réductions

1.2. Une relation amicale du sujet à son corps

2. Mystère de la Création et de l’Incarnation

2.1. Les signes du Créateur

2.2. Une connaissance personnelle

2.3. Un salut pour tous

3. Le corps à corps avec le Christ

3.1. Mystère pascal

3.2. Le corps eucharistique

4. Parler et agir en son corps

5. Le corps pour l’éternité

6. Sous forme de conclusion

  

Il n’est pas si simple de parler du corps et surtout de le situer avec justesse dans la réflexion humaine et dans la vie spirituelle du chrétien. Au moment où je vous parle, je ne puis pas être « hors de mon corps » et en faire abstraction totalement. Le corps humain n’est pas un « objet » dont on pourrait se débarrasser ou que l’on pourrait enlever à certains moments pour toucher une autre réalité (celle de l’esprit) ou s’attacher à quelque chose de plus important. De fait, je parle toujours en mon corps et avec mon corps. Le corps parle au sens précis où il dit quelque chose de ma personne à chacun d’entre vous. La personne n’est jamais sans son corps.

Par ailleurs, je ne m’identifie pas totalement non plus au corps que je suis : la maladie, la voix, l’âge affectent celui ou celle qui parle et qui écoute, mais ce que je suis comme présence, comme « je » (sujet) et comme désir de transmettre une parole ne se réduit pas aux apparences du corps que j’ai. Une vérité peut être dite par un enfant, par un adulte, par un vieillard. Elle est vécue par la personne en son corps. Il y a un « mystère » dans le corps : non pas un savoir que je ne comprends pas, mais au contraire une richesse qui me remplit, qui m’investit, qui me traverse de part en part et dans lequel je suis plongé de telle manière que je suis en pleine connaissance « toujours dépassé » par la grandeur, la beauté, la noblesse du corps que je suis. Le corps est incontournable. Il est bien le lieu où je connais Dieu ou bien je le refuse, le lieu où je l’aime, je le loue, je le sers, je m’attache à lui. Qui n’aime pas ses frères n’aime pas Dieu, ainsi c’est par mon corps personnel que je puis voir Dieu en mes frères et sœurs : les émotions (sympathies et antipathies, les attirances, les passions) sont vécues en mon corps et c’est par mon corps que je rencontre l’autre.

Voici le plan de mon exposé : Montrer tout d’abord que notre être personnel est logé dans le mystère du corps et qu’il faut éviter de réduire ce mystère (1) pour avoir une relation amicale à son corps. Je fixerai ensuite combien l’Acte créateur et l’Incarnation changent les données de la réflexion et donnent un statut incontournable et noble au corps humain (2). Je montrerai ensuite comment la vie de Jésus sur notre terre et sa Pâque ont des conséquences pour nous. Nous en vivons dans l’eucharistie (3). Ce corps à corps avec le Christ implique une éthique du corps : un parler et un agir respectueux du plan de Dieu en notre corps (4). Ce corps a une destinée éternelle : je conclurai par là (5).

1. Un mystère 

1.1. Eviter les réductions

Un peu de bon sens nous permet déjà de pressentir ce « mystère » qu’est notre propre corps et le corps d’autrui. Sans parler directement de l’âme, nous sentons la différence entre ce qui est animé et ce qui ne l’est pas (ce qui est bien perfectionné, techniquement robotisé et qui parfois nous ressemble, entre le pinochio en bois et en chair et en os, entre la marionnette et le bébé, entre le virtuel et le réel, entre ce qui est sans vie et qui garde la vie). Le corps est un langage qui dit une présence : celle d’un « je », d’une personne. On peut trahir ce langage de deux manières extrêmes : soit en banalisant le corps et en faisant un objet, soit en l’admirant au point d’en faire une idole. Les deux tentations existent dans notre culture et en nous. A nous de les discerner et de les éviter librement.

 Certains spiritualisent l’homme à l’excès : c’est l’esprit qui compte ou c’est l’âme. Le corps est une « prison pour l’âme » : on doit s’en dégager, s’en défaire, valoriser autre chose. On ne prête pas attention aux gestes de bonté qui viennent du cœur et passent par le corps (la manière d’accueillir quelqu’un, de le saluer, de lui offrir une tasse de café, de lui parler en l’écoutant) ni à la beauté du corps (le respect des soins du corps : cf. les appareils dentaires pour ses enfants, la propreté pour soi et pour les autres, porter de beaux vêtements pour les fêtes ; le respect de nos lieux de vie : chambres, kots, lieux publics). Dans le même sens, on « fatigue » son corps parce qu’on en a l’image d’une machine qui doit bien fonctionner. On râle pour le rhume ou la grippe annuelle qui nous empêche de vivre à 100 à l’heure et d’être efficace, on prend des antibiotiques tout de suite parce qu’on n’a pas le temps de laisser le corps se refaire. Le corps risque d’être une machine, un objet qu’on manipule et qu’on laisse manipuler : on pense qu’on pourrait en remplacer toutes les pièces au fur et à mesure des progrès de la médecine. On ne voit plus l’unité d’un même corps et on se confie d’un point de vue médical à des spécialistes. On croit que tout est possible car l’esprit l’imagine et le crée : l’essentiel semble résider dans l’activité de l’intelligence, le reste est un obstacle. Face à une telle tendance, il convient d’affirmer que le christianisme n’est pas un idéalisme incorporel.

Certains font de leur corps une idole. Dans cette réaction, le corps reste une prison car on n’a que lui pour vivre et être moi-même. On le matérialise. On en fait un « pur visible » : tout dans le corps doit être visible. Pressentant qu’il n’y a rien après la mort, il faut lutter contre tout ce qui ressemble à la mort du corps dans notre vie : souffrance, infirmité, maladie. Par ailleurs, le corps étant un absolu ou l’unique horizon de la vie, il est comme « matérialisé », « blessé » ou « adulé » sous diverses formes. Pour certains, il n’est qu’un corps animal : rien ne nous distingue plus de l’animal (et certains animaux ou combats écologiques ont plus d’importance que le respect de l’être humain, par exemple dans les débats sur l’avortement). L’handicap est une catastrophe et n’est plus acceptable. Soins du corps, regard narcissique ou esthétique sur le corps prédominent. Il faut être le meilleur en son corps : performances sportives, développement de la masse musculaire, chirurgie esthétique, pommades anti-rides deviennent des carrefours incontournables. Pour certains adolescents, c’est la période des exploits mais aussi de la démesure : on fait du sport jusqu’à tomber « mort ». Ou bien on s’occupe de son corps et des plaisirs qu’il doit nous donner en priorité. On est dans le paraître : dans son miroir, dans ce qui est extérieur à soi : le corps comme l’enveloppe d’un sujet qui n’existe qu’à la superficie de soi. Les soins de santé deviennent des soins de confort. A ce point, le corps est devenu un nouveau « sacré ». Mais s’il est sacralisé dans notre culture, ce n’est pas pour le respecter ou parce qu’il renvoie au Créateur. S’il est sacralisé, ce n’est pas parce qu’il est plus qu’une Chose ou un objet, mais parce qu’il plus « objet » à ma disposition. Il est sacré au nom du principe d’autonomie, parce ce corps, je veux et je puis en disposer comme et quand je le veux. Le corps devient ainsi le lieu de tous les conflits avec les autres et avec le monde.

 

1.2. Une relation amicale du sujet à son corps

On ne peut pas connaître son corps sans être « dans son corps ». Il faut dépasser les expressions : « J’ai un corps » ou « je suis un corps ». L’homme a une relation et est relation à son corps. C’est le terme de « relation » qui est le plus riche pour définir ce qu’est le corps. Il faut penser une relation amicale à son corps : respectueuse de son origine et de sa fin. Personne ne s’est donné son propre corps : il nous vient de nos parents. Or, le corps personnel surgit d’une union personnelle, conjugale, inscrite dans l’écrin d’une promesse. Ce corps est inscrit également dans une longue histoire, une généalogie que la génétique explicite, mais dont on oublie le plus souvent le caractère singulier, original, personnel. Le corps de chacun d’entre nous plonge ses racines dans le cosmos et dans une longue histoire. Il est le « support » vivant d’une mémoire, d’une tradition. Le corps nous renvoie toujours à plus loin dans l’espace et dans le temps simplement par le fait que nous sommes pas l’auteur, mais l’intendant (cf. le sourire et le visage). Plus fondamentalement, il est offert par Dieu. Je suis appelé à rendre grâce au Seigneur tel que je suis en mon corps, comme homme, comme femme. Le corps signifie des limites et en même temps ouvre un horizon : il est un langage d’amour. Il faut apprendre à s’aimer en son corps, à aimer les autres aussi qui se présentent à nous, à aimer Dieu non pas comme un pur esprit, mais comme une personne bien située dans une histoire : sa famille, sa nation, sa culture, son âge, son sexe etc… (ex. les enfants africains qui dansent).

Je sais qui je suis par mon corps et dans mon corps. Je me connais moi-même en mon corps. Il y a une intimité personnelle qui se dit en mon corps. Il y a un mystère de présence amicale de « moi » à « moi » en mon corps ; cette présence est aussi de « moi » aux « autres » et de « Dieu à moi ». Tout se joue en ce corps que je suis et avec lequel je suis toujours en relation. Se connaître ou rencontrer autrui, c’est le définir, l’aimer comme sujet grâce et par son corps. La personne n’est pas sans son corps. Le corps, c’est la personne en tant qu’elle se rend visible à nos yeux et nous appelle : c’est l’appel éthique et religieux de tout corps humain.

 

 

2. Mystère de la Création et de l’Incarnation

Le mystère de notre corps s’épaissit, prend de la gravité, lorsque nous prenons conscience que nous dépendons du Dieu créateur. L’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous disent les premiers chapitres de la Genèse. La Création est un acte de Dieu : nous n’existions pas et puis nous existons pour l’éternité. Cet acte marque un avant et après de notre vie. Personne ne vient au monde sans avoir été immédiatement « voulu par Dieu ». « Alors Yahvé Dieu modela l'homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant » (Gn 2, 7). Cette conscience de venir de Dieu traverse toute la Bible. Le prophète Isaïe le rappelle : « Et pourtant, Yahvé, tu es notre père, nous sommes l'argile, tu es notre potier, nous sommes tous l'œuvre de tes mains » (Is 64, 7).

La Création est aussi un état : une durée. Nous restons des créatures, conscientes ou pas, dans les mains de Dieu, connu ou inconnu. Non seulement, nous n’avons pas demandé à venir au monde et nous sommes là en notre corps confié à d’autres personnes (nos parents, notre famille, notre culture, l’univers) . Mais le Seigneur des Seigneur ne nous abandonne pas dans l’existence : si nous vivons, c’est qu’il continue à nous donner la vie. Bien sûr les lois de la nature et de la croissance biologique nous aident à comprendre ce qui se passe en nous, mais le Dieu de l’Alliance est gardien de son alliance. Il ne fait pas de miracle tous les jours, mais le vrai miracle, c’est notre vie qui demeure, se développe, se fortifie. La Création, c’est une manière pour Dieu de rester fidèle à son alliance avec toutes ses créatures. L’existence, la vie personnelle, le corps sont des signes d’une présence de Dieu dans l’univers. L’acte créateur, c’est une présence divine qui dure, qui se prolonge, qui chemine avec l’homme sur sa route.

 

2.1. Les signes du Créateur

Parfois, les signes sont brouillés ou peu perceptibles. Il ne faut pas non plus comprendre Dieu comme un magicien qui intervient à chaque instant et qui est responsable ou coupable de tout ce qui passe (particulièrement du mal physique ou du mal moral). Notre existence en notre corps est une parabole de son alliance, de son désir d’amitié avec chacun de nous, de son appel à la responsabilité, de sa confiance en notre réponse d’homme. « Dieu nous connaît par notre prénom ». « Nous sommes dans sa main ». « Nous sommes la prunelle de ses yeux ». Autant d’expressions pour dire sa proximité. Cette alliance de Dieu avec les hommes nous est signifiée par l’arc-en-ciel après le déluge. Elle est le plus souvent comprise dans de nombreuses cultures par l’intériorité de l’homme : la voix profonde de sa conscience, le mouvement intime de son cœur. Pour les juifs, cette alliance est toujours très concrète : elle touche le corps. Les signes de la grâce divine sont toujours concrets : la terre, l’abondance du troupeau, la fécondité des familles, les prémices de la terre, la circoncision de l’homme est un signe intime et corporel de son lien avec son Dieu.

On comprend alors à travers toutes les Ecritures (la tradition judéo-chrétienne) que Dieu n’est pas loin des hommes, qu’il marche avec eux sur la route, qu’il nous aime comme homme et femme en notre corps, qu’il nous veut du bien, qu’il cherche notre amour et qu’il l’attend non pas au ciel mais déjà sur la terre. Notre Dieu est un Dieu de tendresse qui prend « Israël par la main » comme son enfant. Il fait « histoire » avec nous. Cette « révélation » de qui est Dieu atteint son point ultime en la personne du Christ. On comprend mieux que ce Dieu d’alliance qui désire nous sauver, ne va pas le faire « virtuellement », ou en pensée ou en actions merveilleuses seulement. Il nous sauve en une personne comme nous : le Fils incarné. Cette décision d’entrer ainsi dans notre histoire et de nous sauver en Christ, donne un statut extraordinaire au corps humain. Puisque Dieu s’est incarné en un tout petit enfant qui va connaître une vie d’homme comme nous (avec ses limites et ses joies), notre condition corporelle peut être comprise dans toute sa grandeur et ses exigences. Elle en est illuminée !

Soulignons deux conséquences essentielles pour notre réflexion : Comme fils de Marie, Jésus connaît de l’intérieur la réalité du corps. Comme Fils de Dieu, il s’est uni à tous les hommes : son corps est pour tous car c’est le corps de Dieu.

 

 

2.2. Une connaissance personnelle

La venue de Dieu sur la terre est à la racine de notre foi : événement de grâce, imprévu, fait « étrange », l’Incarnation rejaillit sur nos existences personnelles. Il est venu parmi les siens. Sa venue n’est pas extérieure à ce que nous sommes car nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu et de son Christ. Il est en vérité l’un de nous : il est « un » avec notre humanité. Il entre dans nos « pauvres histoires humaines ». Il prend corps de la Vierge Marie. Cet événement revêt les apparences de l’anodin, du non-spectaculaire, du quotidien de nos vies : la puissance de Dieu entre dans la limite du monde, du temps, de l’espace, du corps. Cette limite prend alors toute sa signification. L’héroïsme n’est pas dans l’extraordinaire, mais dans l’ordinaire (faire de manière extraordinaire les choses ordinaires, dirait Jean Berchmans, patron de la jeunesse belge). Entrer dans le « petit », assumer la « limite », c’est pour Dieu manifester d’une manière déroutante sa puissance divine. Il nous montre ainsi un chemin pour comprendre la banalité de nos vies.

Le Fils de Dieu reste Dieu, mais il est parfaitement homme. « Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes » (Ph 2, 7). S'étant comporté comme un homme, il a tout « pris » excepté le péché. Cet enfouissement de Dieu dans l’histoire d’un peuple : sa conception, sa croissance, son travail à Nazareth donnent un statut royal à ce que sont les êtres humains. Si Dieu est ainsi, si Dieu vient en nous ainsi, tout ce qui touche notre corps acquiert un poids de gravité, de lumière, de sainteté nouveau. La sainteté, l’union à Dieu, les enjeux de l’amour ne seront pas en dehors de nos personnes corporelles mais en elles, par elles avec la grâce de l’Esprit. Dieu s’est fait homme, « chair de notre chair », pour que nous devenions en Lui des fils de Dieu. Cette divinisation de nos personnes en nos corps ne s’opère pas sans notre liberté, bien sûr, mais elle s’opère à partir de nos existences corporelles et sexuelles : le mouvement de la grâce en nos corps est de ressembler à Dieu en nos corps en devenant de nouveaux Christ les uns pour les autres. Ce ne sont pas des idées qui nous sauvent ou qui sauvent le monde : c’est une personne. Le lieu de notre salut, c’est notre vie corporelle et sexuelle. Dieu n’est pas dans les hauteurs. Sa parole, il ne faut pas la chercher loin de nous, au-delà des mers, des montagnes. Sa parole est toute proche de nous. Elle est dans notre bouche et dans notre cœur.

 

2.3. Un salut pour tous

Il s’est uni la nature humaine. Il a pris chair de notre chair. Il « sonde les reins et les cœurs » : signes concrets de notre personnalité corporelle. Il a connu de l’intérieur ce qui fait la vérité de notre humanité, excepté le péché. Cette union est particulière pour le Christ puisque il est vrai Dieu et vrai Homme : il est une seule personne en deux natures. Par l’acte de l’Incarnation, non seulement il devient un homme comme nous mais il s’unit à toute humanité. Tous les hommes lui sont intérieurs parce que par amour, il les précède en amour : sa puissance d’amour pénètre toute réalité corporelle avant, pendant et après lui : petits embryons ou vieillards, homme préhistorique ou homme du 5è millénaire.

Il nous faut dire qu’il est bien de la « descendance de David ». Il est aussi de la même chair que celle d’Adam et Eve. Mais en vérité, il est aussi contemporain des premiers hommes : il est le « premier Adam ». C’est lui l’homme par excellence, modèle pour tous les temps et toutes les cultures. C’est le caractère universel de la personnalité de Jésus qui se révèle ainsi. Il dit ce qu’est la beauté de ce qu’est toute humanité.

Cette personne du Christ sauveur est le lieu de rencontre de toute l’humanité. La personne historique du Christ est incontournable. Il appartient à notre histoire et nous permet de l’accomplir : chacun dans sa vie peut être uni à Dieu là où il est, tel qu’il est. Le salut lui est proche en son corps. Cela n’est pensable que dans la puissance de l’Esprit et par le Corps de l’Eglise.

 

3. Le corps à corps avec le Christ

La bonne nouvelle du salut nous est transmise dans les Ecritures et par la Tradition de l’Eglise. Ainsi, notre bonheur consiste-t-il à vivre, à agir, à ressembler, à imiter le Christ. Nos vies devraient lui ressembler. L’aimer, c’est l’aimer en nos corps. La vie même du Christ telle qu’elle nous est rapportée dans les Evangiles est suggestive : importance de la famille, de la prière, du service des autres, du travail, de la lecture de la parole. Dieu ne nous dit pas de « le chercher dans le vide » ou seulement dans les éléments de sa création. Il nous centre vers la personne historique du Christ. Ces faits et gestes ne sont pas anodins pour nous. C’est toute l’importance de l’existence historique du Christ. Certains d’entre nous suivent Jésus dans sa vie cachée et lui obéissent intérieurement dans la maison, dans la solitude d’un ermitage ou d’un appartement. Certains vivent la chasteté dans le célibat, d’autres dans la vie conjugale. Car l’amour du Christ suppose de faire comme lui : sortir de soi, vivre un exode pour se donner à l’autre. Toutes les paraboles du Christ sur le Royaume nous signifient qu’il grandit de manière très concrète : le levain dans la pâte, le grain de moutarde. Suivre le Christ, c’est vivre un corps à corps concret avec la vie du Christ pour pouvoir parvenir à dire : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Demeurer dans l’amour, c’est faire en sorte que le Christ vienne faire sa demeure en nous : en nos vies corporelles et sexuées. Rien n’échappe à cet amour. « Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Co 10, 31). Rien de nos corps est étranger à la louange du Créateur et aux signes du salut : la nourriture (d’où la valeur du jeûne comme du bon repas de fête), le sommeil (aménagement de nos chambres : posters, signes pour la prière), les expressions de tendresse, la sexualité, le lieu où nous habitons (d’où le sens de la bénédiction), le travail et les services que nous rendons, les personnes que nous accueillons et côtoyons (hypothèse ou alternative du repli sur soi ou accueil des pauvres et respect des prostituées). Donne un verre d’eau à l’assoiffé et le Seigneur te le rendra. Vous serez jugés sur l’amour : sur des gestes bien concrets qui touchent le corps : le nôtre et celui d’autrui.

« 34 Alors le Roi dira à ceux de droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. 35 Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, 36 nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » (Mt 25, 34-36 ).

La prière chrétienne est une contemplation active dans l’action : contempler la personne du Christ, sa vie et laisser l’Esprit nous identifier à Lui : devenir comme Lui et agir comme Lui. Faire sa volonté : tous les secteurs de notre vie sont concernés. Toute notre personnalité en notre corps est touchée. « Les aliments sont pour le ventre et le ventre pour les aliments, et Dieu détruira ceux-ci comme celui-là. Mais le corps n'est pas pour la fornication ; il est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps. 14 Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera, nous aussi, par sa puissance. 15 Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? Et j'irais prendre les membres du Christ pour en faire des membres de prostituée ! Jamais de la vie ! 16 Ou bien ne savez-vous pas que celui qui s'unit à la prostituée n'est avec elle qu'un seul corps ? Car il est dit : Les deux ne seront qu'une seule chair. 17 Celui qui s'unit au Seigneur, au contraire, n'est avec lui qu'un seul esprit. 18 Fuyez la fornication ! Tout péché que l'homme peut commettre est extérieur à son corps ; celui qui fornique, lui, pèche contre son propre corps. 19 Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? 20 Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 13-20).

 

3.1. Mystère pascal

La vie du Christ est dans l’horizon de son offrande, du « don de lui-même jusqu’au bout ». Saint Jean parle de « l’heure » de Jésus, c’est-à-dire le moment où l’amour s’exprime de manière totale et définitive dans l’histoire humaine. Cette « heure », c’est la passion et la résurrection du Christ. Dieu nous sauve en acte. Nous devons contempler cette plongée dans la mort et la résurrection du Christ comme un acte libre du Christ qui se donne entièrement. Bien sûr, la grâce de la foi nous aide à comprendre : mais cette foi est « face au corps du Christ livré pour nous et pour la multitude » (paroles de la consécration). Il est difficile de théoriser la passion et la résurrection si nous suivons le Christ pas à pas : la trahison, l’agonie (la sueur et le sang), la fuite des disciples, la condamnation, les souffrances et les humiliations, la mort, nous sont connus parce qu’elles se sont imprimées dans le corps personnel de Jésus. Sur la croix, c’est en son corps que nous contemplons Dieu qui nous sauve. C’est le corps mort qui est déposé au tombeau, c’est en son corps glorifié que Jésus apparaît aux femmes et à ses apôtres. Cette insistance sur le corps du Christ nous permet de mieux comprendre :

= Que Dieu n’explique pas la souffrance, la sienne et celle de l’humanité : il la vit. Il la porte. Il en transforme le sens. C’est Lui qui souffre et qui donne consistance à toute souffrance humaine. La dignité et le respect des malades, des souffrants, des mourants réside dans cette identification de Dieu à ce qu’ils vivent. L’identification passe par le corps.

= Que Dieu n’est pas une idée, mais une personne qui aime en son corps. Le suivre, ce n’est pas « connaître » de manière intellectuelle ou sensible, mais « connaître » de manière personnelle et donc corporelle.

= Que Dieu nous sauve et que ce salut nous touche en nos corps. Tous les sacrements de l’Eglise rappellent cette vérité. Tous les signes sacramentels nous touchent en notre corps et confirment l’action divine sur ce corps : purification et habitation dans le baptême, nourriture et boisson dans l’eucharistie, don des corps dans l’union conjugale.

Le mystère pascal nous touche en notre corps : être plongé dans la mort et la résurrection du Christ, c’est vivre autrement les gestes du corps depuis le matin jusqu’au soir de chaque jour, de toute la vie : vie conjugale, vie parentale, vie des soignants par exemple.

Le corps du ressuscité témoigne que notre vie peut traverser toute mort : nos blessures, nos péchés sont pris en son corps. Le salut nous touche là où nous sommes, tels que nous sommes. Notre corps à la suite du Christ n’est plus voué à la mort mais à la vie. Nous attendons, en le manifestant déjà dans notre bonté et notre rectitude morale, la glorification de nos corps. Dès le baptême, nous sommes la demeure du Très-Haut. Nous sommes habités : « nous sommes le temple de l’Esprit ». Tel est le statut d’une vie qui est déjà éternelle en nous, par pure grâce.

A propos de la vie corporelle de chacun, il y a donc comme un double mouvement : celui d’une « venue » de Dieu en nous. Cette venue nous transforme, fait de nous des fils, génère une vie nouvelle en nous. Nous sommes invités à Lui laisser toute sa place. Dieu est venu habiter en nous. Il a fait sa demeure parmi nous. Nous l’expérimentons particulièrement dans la conversion, dans la grâce baptismale.

Un autre mouvement se poursuit : celui de notre personne-corporelle qui est comme aspirée, intégrée dans le corps du Christ. Nous sommes baptisés pour entrer et former le corps du Christ : corps bien visible dans l’histoire et dans l’Eglise. Pour cela, il faut parler du rôle déterminant du corps eucharistique du Christ.

 

3.2. Le corps eucharistique

Ce mouvement d’inhabitation de la divinité en nous ne s’arrête pas. Si Dieu vient en nous, s’incorpore à nous, c’est pour que nous entrions en Lui, en son corps de gloire. Ce que certaines traditions théologiques et spirituelles ont appelé le « retour à Dieu », la « glorification », le « voir le visage de Dieu », n’est pas facultatif ou le propre de l’un ou l’autre chrétien plus notable. Il ne s’agit pas non plus d’un « retour à la case zéro » (comme au jeu de l’oie), mais d’une incorporation au Corps glorieux du Christ et par là d’une entrée dans l’intimité trinitaire. Comme il y a un changement notable et voulu dans le mystère trinitaire. Par le Christ glorifié, le temps et l’espace (et donc nos corps !) semblent appelés à entrer dans l’éternité. Si la maison de Dieu se peuple de myriade d’anges et d’êtres humains, si le paradis risque d’être peuplé d’êtres chers louant le Seigneur, c’est une manière de dire aussi que le Corps du Christ grandit et grandira. L’abondance des canonisations n’est qu’un « petit signe » dans l’Eglise de ce qui est en train de se passer dans l’histoire de l’humanité et au ciel.

Le Christ vient donc à nous pour nous prendre avec Lui. Il nous prend en son corps. Il nous aspire en quelque sorte en Lui. Cette opération se fait grâce à son Esprit. Si l’Esprit saint se joint à notre esprit pour crier « Abba, Père », c’est aussi ce même Esprit qui nous saisit, nous transforme, nous transfigure et nous met en Dieu. Ceci se manifeste dans l’économie sacramentelle. Chaque sacrement reçu est une manière personnelle pour Dieu de nous rejoindre dans notre réalité terrestre et pour lui donner un statut particulier : le temps de nos vies, le sens de nos gestes, la vie de notre corps acquièrent une dimension d’éternité.

Cela ne surgit pas d’abord de nos mérites, de nos efforts, à peine de notre acquiescement. La grâce sacramentelle touche toujours notre corps et le place d’emblée dans l’éternité de l’amour divin. Ce qui est fait au niveau sensible et visible, est fait de manière invisible. Le pardon offert sur la terre est éclatant dans les cieux, le pain de vie offert en nourriture est bien le même Christ en gloire que les anges adorent. La vie sacramentelle offre la preuve tangible que rien de bon, de vrai et de beau dans nos vies d’hommes ne se perd : le ciel est déjà sur la terre sans que le dernier paragraphe de nos écritures, de nos discours, de nos actions, ne soit clôturé.

Ce mouvement de « retour en Christ » est manifesté dans les Evangiles par les 40 jours de préparation des cœurs que vivent les disciples avant sa montée à la droite du Père. Le Christ leur apparaît, fonde leur foi dans la Vie dont il vit et qu’il donne en plénitude. Les disciples sont emportés dans cette pédagogie de l’amour vivant qui est bien de cette terre, mais qui retourne à Dieu. L’Ascension atteste ce retour en Dieu. La Pentecôte atteste la manière dont nous pouvons le vivre dans notre condition mortelle. La glorification est la montée lente et sûre, régulière et assurée du peuple de Dieu avec et dans le corps du Christ. Par lui, avec Lui et en Lui : ainsi chacun de nous est-il emporté par le Christ vers le Père. Le Christ nous prend avec Lui, comme ses frères et sœurs par adoption. Il ne nous reste plus qu’à nous abandonner à cet élan et à tomber comme de petits enfants dans les bras du Père qui nous attend dans sa maison. Ce mouvement est clairement celui de l’abandon de la mort où notre corps biologique ne nous accompagne pas mais où notre identité personnelle demeure et passe la mort pour entrer dans la vie.

Mais ce mouvement est précédé dans l’aventure spirituelle de tout ce qui, en vérité, est abandon de notre propre vie, de notre propre corps dans la vie et le corps du Christ. Ce mouvement s’effectue de manière claire, forte, évidente dans chaque eucharistie quels que soient nos sentiments (la manière dont notre sensibilité réagit ou est touchée : il y a comme une « objectivité » de la grâce eucharistique offerte). Dans la répétition de ce mystère eucharistique, le corps de l’Eglise est transformé : nos corps personnels sont rassemblés et emportés dans cette grâce « transformante ». En ce sens, notre vie est eucharistique. En communiant au corps du Christ, nous devenons ce qu’Il est. L’acte du Christ, unique dans l’histoire, porte tous ses fruits en nos vies.

Les espèces eucharistiques sont un signe de la création. Elles renvoient à un plus que ce qu’elles représentent : du pain et du vin. Ainsi le mystère du corps. C’est le corps du Christ, c’est donc la personne qui est présente à nos yeux de chair, aux yeux de la foi. Le corps à corps eucharistique est une présence : il me regarde, je le regarde. Je le mange, je suis mangé par lui. Il y a incorporation réciproque par notre libre assentiment. Librement nous laissons le Christ nous intégrer en son corps. Ainsi toute notre personne, notre vie, nos actes, nos corps sont-ils non seulement en présence du Christ et offerts à Lui, mais nous lui devenons intérieurs, intimes, proches : en lui, par lui, avec lui. C’est le poids de nos corps qui surgit : poids d’éternité. Puisque nos corps, temps et espace, sont intégrés en Celui qui est ressuscité et qui nous sauve. Il nous sauve en nous prenant en Lui.  « En effet le Dieu qui a dit : « Que des ténèbres resplendisse la lumière », est Celui qui a resplendi dans nos cœurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ. Mais ce trésor, nous le portons en des vases d'argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous. Nous sommes pressés de toute part, mais non pas écrasés ; ne sachant qu'espérer, mais non désespérés ; persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non annihilés. 10 Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. 11 Quoique vivants en effet, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre chair mortelle » (2 Co 4, 6-11).

 

4. Parler et agir en son corps

C’est dans ce mouvement que saint Paul nous invite à rendre un culte spirituel au Seigneur : « Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes, en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel » (Rm 12,1 : autre traduction possible : une adoration véritable) De là surgira toute une parénèse, une exhortation morale concrète, fondée sur le corps. Agir bien, c’est agir comme le Christ : en Lui, par Lui et avec Lui. Lorsque nous disons ces paroles, c’est au cœur du mystère eucharistique : du corps et du sang du Christ. Nous sommes aptes à faire le bien avec tout notre être. Le corps n’est pas mauvais en soi. L’enjeu est la liberté avec laquelle nous posons des actes corporels qui nous tournent vers Dieu, vers nous-mêmes ou vers le mauvais esprit. Le corps est au contraire un langage privilégié par lequel nous disons notre amour à Dieu et à nos frères et sœurs. Notre corps nous dit que nous sommes faits pour aimer, même si nous le faisons mal. Il convient que ce langage corporel, qui a son objectivité (ex. : ouvrir sa main est différent que de fermer le poing), corresponde à l’intention de la personne. Si je veux dire « je t’aime », il convient de l’exprimer adéquatement par mon corps. De même dans les relations d’autrui envers nous.

Il y a donc un travail de discernement pour faire le bien en nos corps, avec nos corps. C’est le lieu d’un combat spirituel. Je vois quatre axes importants qui nous sont rappelés par notre corps. Ils représentent une attention et un respect particuliers qui passent par le corps:

la faim dans le monde et le service des pauvres

la sexualité

le service de la vie

L’assomption et l’offrande de la souffrance

 

Dans ces quatre domaines, le corps personnel et social est concerné. Le plus souvent, nous peinons à voir clair, à nous décider, à changer nos vies.

Nous ne pouvons pas vivre en face du pauvre Lazare comme le riche de la parabole. Des millions d’êtres humains souffrent en leur corps de la malnutrition, de la faim, du manque d’eau potable. Ainsi, librement, le Seigneur nous appelle-t-il à une conversion, à un changement de vie, à une sobriété de nos biens, de nos désirs qui cherchent à être satisfaits avant de vouloir soulager le poids de nos peines. Sortir de notre égoïsme en notre corps, c’est prendre et assumer cet appel des pauvres et librement changer quelque chose à nos habitudes. La faim et la soif sont des besoins fondamentaux : ils disent aussi l’infini de la faim des hommes. Un corps affamé « appelle » : il nous dit que le Seigneur veut rassembler ses enfants dans le manteau de son amour. Le bonheur est pour tous ses enfants. Prendre ce souci en notre corps, c’est ne pas se satisfaire du malheur. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de donner de notre « surplus », mais le Seigneur nous appelle à donner de notre « nécessaire ». Nous ne devons pas nécessairement partir dans le tiers-monde, mais il nous faut agir, décider et vivre en gardant cette réalité dans le cœur et l’intelligence. Sans se mettre à la place de Dieu, en vivant son impuissance devant le mal dans le monde, il nous faut décider en conscience de « laver les pieds » de nos frères.

La sexualité imprègne toute notre personnalité. Elle est un don de Dieu. Cette limite de n’être qu’un homme, qu’une femme est un signe qu’il nous faut chercher aussi l’image de Dieu dans la communion et pas dans la solitude solitaire. La sexualité nous montre une harmonie du corps fait pour l’union sexuelle, signe d’une union personnelle. Le corps est toujours celui d’une personne sexuée appelée à la communion. L’éducation sexuelle, la nôtre, celle de nos proches, de nos contemporains, est une tâche urgente. La chasteté et le respect du corps d’autrui dans son intimité, sont des valeurs à promouvoir, à vivre, à fortifier. La pudeur manifeste ce mystère personnel de chacun en son corps. Regarder l’autre nu ne peut se faire que dans le respect du don qu’il est et pour faire grandir la totalité intérieure et extérieure qui s’offre à moi comme un blessé, un handicapé, un malade, un enfant. Jean Vanier parle de cette qualité de regard qui pénètre tout le corps quand il décrit la manière dont il a donné le bain pendant des mois à des handicapés et quelle expérience spirituelle ce fut pour lui. Regard de pureté et d’impureté : nous en avons tous l’expérience de manière différente. La pureté cherchera toujours à saisir dans le corps de l’autre un don de sa personne, du noyau intime de sa personne. Dans ce cas, le corps n’est plus « opaque » ou ne séduit plus pour lui-même, mais il nous entraîne plus loin dans l’amour, dans la joie, dans le plaisir ressentis

Dans notre culture fort érotisée, des évidences commencent à nous échapper et nous banalisons certaines situations. Sans juger les personnes, il nous faut être plus clairs sur des points précis qui concernent la sexualité humaine : les relations sexuelles adolescentes, pré-nuptiales, les divers modes de contraception, les détentes culturelles, l’infidélité conjugale, le langage sexuel, les unions de même sexe, des stérilisations conjugales, les méthodes bio-médicales concernant la vie. L’acte sexuel ne se pose pas n’importe où et n’importe quant : il doit s’inscrire dans l’écrin d’une promesse personnelle et mutuelle. Le mariage est l’unique lieu où il s’exerce. La morale chrétienne demande la continence à ceux qui ne sont pas mariés. La continence d’un enfant n’est pas celle d’un adolescent ni celle d’un adulte (veuf, célibataire, religieux) : elle a une signification pour la personne et pour Dieu. Elle est un lieu d’offrande et de combat spirituel. Même au cœur de la relation conjugale, il existe un rythme de continence périodique que les époux doivent exercer de commun accord. Même à travers nos faiblesses, il convient de dire ce qui est vrai. Cette lumière même peut nous aider ou aider nos contemporains à comprendre la signification profonde de la sexualité humaine.

Le service de la vie comprend plusieurs domaines : donner et goûter la saveur de la vie, respecter toute vie humaine, ajuster nos désirs de donner la vie à la bonté et la beauté de l’acte Créateur.

Les chrétiens sont d’abord appelés à donner une saveur à la vie de tous les jours : « Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde ». Il ne s’agit pas d’activités extraordinaires à promouvoir, mais de réveiller les sens organiques et spirituels par rapport à la beauté de la création et promouvoir cette beauté dans le monde tel qu’il est et tel qu’il se construit (ex. architectes, respect et estime de la nature, du silence, du milieu de vie au nom du Créateur et pas seulement dans le cadre d’un projet politique). Il faut rejoindre avec discernement l’étonnement et l’admiration de l’enfant (face à la fourmi, retour d’école et lenteur, etc.). Souligner ce qui est bon, grand, noble et beau dans les cœurs, dans les décisions et les actes de nos proches, des jeunes, des vieux etc… (l’émission des belges du bout du monde etc…). Il n’y a pas de saints tristes. Les saints peuvent pleurer, mais pas vivre de tristesse. Présenter la famille comme un lieu de vie, qui aime la vie et la goûte (cf. les cartes de Noël, les invitations et l’accueil des autres)

Respecter toute vie humaine : depuis la conception jusqu’à son départ vers le Père. Les questions sont parfois délicates et complexes. Elles ne sont pas une raison pour « viser le mal » plutôt que le bien. Exemple pour l’embryon (recherches cellulaires, congélation, tri eugénique, langage courant). Exemple pour la personne qui se meurt : accompagner signifie croire en son « statut personnel » et son « identité de fils de Dieu » jusqu’au bout : entre acharnement thérapeutique et euthanasie, il y a un chemin pour la vraie vie et le respect de ce dernier acte humain sur la terre qui est de s’abandonner et de se livrer au Père.

Donner la vie sans peur et en respectant le dessein de Dieu. Depuis toujours, et particulièrement depuis Humanae vitae, confirmée par Jean-Paul II, la conception d’un nouvel être nous est confiée par Dieu à travers un acte personnel et conjugal. La régulation naturelle des naissances touche bien le corps, dans son intimité personnelle et conjugale. Cette responsabilité est confiée aux parents. Ils sont responsables de la paternité de Dieu. La paternité responsable, c’est être responsable de la paternité de Dieu. Ainsi justesse d’attitudes, maîtrise de soi, dialogues, connaissance de son corps et du corps de son conjoint sont requises : non par obligation « retardataire » (ou traditionaliste, ou moralisante), mais par compréhension raisonnable et confiante dans la présence de la grâce dans nos corps. Le corps humain n’est pas une machine de reproduction (cf. le faire part d’annonce de naissance avec « comment arrêter la machine » ?) : il est le berceau de la vie personnelle, lieu particulier où chacun de nous a pu éprouver qu’il est unique aux yeux de Dieu, de ses parents, de la société.

L’assomption et l’offrande de la souffrance

La souffrance est un mal. La souffrance peut être physique (mal au dos), psychique (dépression, obsession) morale (culpabilité pour un acte, subir une injustice ou une infidélité). Nous percevons toujours la souffrance à travers notre corps. Certains médecins parlent souvent de « somatisation ». La personne forme une telle unité que ce qui la touche spirituellement ou psychiquement retentit dans tout le corps. La souffrance n’est pas un bien. On ne peut vouloir la souffrance pour elle-même. Elle est bien souvent présente, comme une réalité incontournable, fruit de la nature (mal au dent), ou du péché d’autrui ou personnel (gourmandise, violences). Ainsi le soin des malades, l’accompagnement des mourants, la mobilisation contre la torture, le respect pour les handicapés, le combat pour la vie dès son commencement découlent pour les chrétiens de la dignité inaliénable de la personne : corps, âme et esprit. Ils sont exigés également à cause de l’identification du Christ au plus petit et au plus pauvres : « Et le Roi leur fera cette réponse : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25, 40).

Nous sommes dans un monde où la souffrance existe et notre corps la subit ou en est l’artisan. Par la foi en Jésus Christ mort et ressuscité, nous croyons que l’amour traverse toute mort et que la souffrance de la mort est celle d’un passage, d’une nouvelle naissance. Le corps peut devenir librement l’événement et le lieu à travers lequel l’homme s’unit à Dieu : c’est le chemin de l’offrande. Ce que je vis en mon corps (tristesse, faiblesse, douleur, souffrance, mort) peut acquérir une signification qui dépasse l’apparence de ce que je vis si je l’offre au Seigneur et si le Seigneur m’associe à son acte d’offrande. Ce n’est pas du dolorisme (aimer la souffrance et la rechercher pour elle-même) ni du masochisme (trouver un plaisir dans la souffrance) : c’est un acte libre et confiant dans le Seigneur qui m’unit à lui et me permet de porter ma vie telle qu’elle, surtout si elle est de souffrance, et d’y attester une vie « nouvelle », « déjà ressuscité », « déjà transformée » : la béatitude est offerte à ceux et à celles qui librement s’associe aux paroles du Christ : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ». Les vertus qui nous aident à porter la réalité souffrante de notre corps ou du corps d’autrui sont autant de chemins à la fois naturel et de grâce pour nous unir à Dieu dans notre corps : patience, sacrifice, abstinence, courage, force…

On le voit : notre corps est le lieu de l’offrande libre de nos vies. Corps mêlé au corps de l’Agneau immolé pour nous. L’acte d’offrande n’est fécond que par la puissance de vie du Christ ressuscité. Si nos corps resplendissent et se transforment, ce n’est pas par l’entropie, la maladie ou le dynamisme mortifère qui les rongent, c’est par la force de la liberté qui s’abandonne à la grâce dans l’histoire de chacun.

 

5. Le corps pour l’éternité

La personne incarnée est une. Le temps lui permet de s’unifier aussi en Dieu, dans le corps de l’Eglise et le corps de l’humanité. Le temps d’une vie est variable. Le corps subit les outrages du temps. La mort est un passage inéluctable. Le plus souvent, on dit que la mort est la séparation de l’âme et du corps. Le cœur peut continuer à battre mécaniquement pour permettre par exemple un don d’organes. Le médecin a constaté la mort par des signes biologiques et il doit être précis dans ses observations. Cette séparation est déchirure de l’unité vécue ici sur la terre. Cette séparation n’est pas disparition : la personne continue à exister et va en Dieu.

Il nous est dit dans l’Ecriture comme dans le Credo que nous attendons le retour du Christ et la fin du temps : la limite du temps et sa transformation. Il y aura un temps où l’on n’engendrera plus, un temps sans eucharistie, un temps où « nous serons tout en tous », dans « le face à face avec Dieu ». Le jugement dernier marque symboliquement dans notre temps ce moment où nous seront pour toujours avec lui dans l’unité retrouvé de notre personne. Car avant la fin, tous ceux qui sont mort sont comme en attente de la résurrection de la chair. Ils existent en Dieu, mais comme en attente d’un nouveau lien parfait avec leur corps. Le corps glorifié que nous serons n’est pas identiquement le même corps biologique que nous avions. Mais il est « notre corps ». Nous pouvons dire que nous serons reconnaissables, aimables dans cette unité. L’opacité de notre être personnel n’existera plus : nous serons transparents de l’amour intérieur que nous portons à Dieu et aux autres. Nos liens seront transformés mais pas niés. Nous serons dans le corps du Christ de manière définitive, unique et personnelle.

Cette résurrection de la chair souligne la dignité de notre corps et l’unité du lien avec notre personne. Elle nous permet d’anticiper dans le temps qui est le nôtre toute sa dignité, sa beauté, son importance. Le respect du corps d’autrui qui est mort souligne le respect pour sa personne mais aussi pour ce qu’il sera en son corps à la fin des temps. La portée éternelle de nos choix et décisions soulignent leur importance dans nos courtes vies. Il n’y a rien de secret qui ne sera dé

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Anthropologie
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Vendredi 17 novembre 2006

Un tryptique de la grâce : les sacrements de l’initiation chrétienne

 

Si l’Eglise n’est pas une entreprise comme une autre, si elle n’est pas un club particulier, si elle n’est pas un groupement fondé sur le sang ou la race, c’est parce que son identité est liée à Celui qui l’a fondée et qui est en même temps « son époux, son créateur ». L’Eglise est « mystère ». Pour désigner son visage, le Concile Vatican II utilise diverses expressions : peuple de Dieu, corps du Christ, sacrement du salut…Soulignons ce dernier aspect : « L’Eglise est, dans le Christ, en quelque sorte, le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen Gentium n°1). Par le Corps du Christ qu’est l’Eglise, Dieu fait signe à tous les hommes « pour qu’ils le cherchent et puissent le trouver ». Dieu entre dans l’histoire humaine : son Fils, Jésus est le « signe » par excellence. Il est le Seigneur et le Sauveur. Pour celui ou celle qui est attiré par la grâce divine et désire entrer en son corps, un chemin est nécessaire. Chacun, dans son identité corporelle et spirituelle, est appelé et doit être initié à la personne du Christ Sauveur. Ce chemin concret est symbolisé par les trois sacrements de l’initiation chrétienne : le Baptême, la Confirmation, l’Eucharistie. Ils sont les lieux référentiels de la rencontre de Dieu Trinité et de l’expérience gracieuse de la force du mystère pascal. « « Forces qui sortent » du Corps du Christ, toujours vivant et vivifiant, actions de l’Esprit Saint à l’œuvre dans son Corps qui est l’Eglise, élan vers le Père, origine et principe de toutes choses, les sacrements sont « les chefs-d’œuvre de Dieu » dans la nouvelle et éternelle alliance »

Jésus marche avec nous sur la route. Pour le rejoindre et l’accompagner, tout homme, quel que soit son âge, est appelé également à marcher. L’initiation chrétienne est une marche vers le Christ et son Eglise. Elle est rythmée par les trois sacrements. « C’est ainsi que les trois sacrements de l’initiation chrétienne conduisent ensemble à leur pleine stature les fidèles qui exercent, dans l’Eglise et dans le monde, la mission de tout le peuple chrétien ».

 

1. Le Baptême

Le chemin commence par un contact avec la communauté chrétienne et ses prêtres. Préparer le baptême demande du temps. Pour le catéchumène adulte, la dernière ligne droite est le plus souvent le carême qui précède le « triduum » de Pâques. Au début de la célébration, la famille et le bébé par exemple se tiennent à la porte de l’Eglise pour demander « la grâce ». Ce premier sacrement est un « porche » d’entrée. L’accueil est important dans tous les sens du terme : « Que voulez-vous ?». « Quel est le prénom de cet enfant ?». S’il est déjà connu de Dieu depuis le sein de sa mère, il est bon que son identité éclate joyeusement au cœur de la communauté qui l’accueille. Un signe corporel lui est offert : la croix sur le front. Signe de mort et de résurrection du Christ posé en sa chair. La famille chrétienne qui accueille le futur baptisé est centrée sur le mystère du salut. La croix est notre gloire par grâce. Marcher dans l’église, s’asseoir pour écouter la Parole de Dieu, y trouver son sens, prier Dieu : autant de démarches qui signifient une marche intérieure, une aventure spirituelle que nous faisons ensemble avec les futurs baptisés.

 

Acquiescer à un appel

Dieu nous précède toujours en amour. Il fait le premier pas. Dans toute vie, il va à la rencontre de chacun, qu’il appelle par son prénom. Cette grâce prévenante est manifeste dans la préparation et le vécu du baptême : la conversion d’un adulte et sa libre décision de suivre le Christ est une réponse au Dieu qui fait alliance et qui lui a parlé, l’apparente « passivité » de l’enfant est signe de la gratuité de ce qui lui est offert et que ses parents et l’Eglise attestent en le prenant dans leurs bras par amour du Christ et pour Le lui faire connaître. On ne se baptise pas : on est baptisé. On répond à l’invitation divine. Les formes de cet appel sont tellement variées en notre temps qu’elles nous mènent à louer le Seigneur pour l’aventure spirituelle que tout baptême inaugure. La réponse de l’homme est importante. Il convient de dire librement un « oui » aimant et fraternel au moment du baptême et durant toute sa vie de baptisé. Ce « oui » est toujours personnel, jamais solitaire, logé dans le sein maternel de l’Eglise et de Marie qui la symbolise.

 

Une purification

Le rituel de l’eau du baptême suggère à la fois la vie et la mort. Des freins à l’amour sont « nommés » par exemple dans la prière d’exorcisme, la symbolique d’un monde « loin de Dieu » et dans lequel le chrétien est appelé à vivre est énoncée, la « connivence » humaine avec le péché de l’origine et le monde du péché est dénoncée. Ce qui entrave et entache la vie de l’homme doit être lavé. Pour s’approcher du Dieu trois fois Saint, pour s’unir à Lui, un « dégagement » est nécessaire : être « dépouillé du vieil homme avec ses pratiques » (Col 3,9). Changement de vie, conversion, purification, ces termes apparaissent plus évidents pour le catéchumène adulte et le dernier carême est prototypique de ce combat spirituel. Mais cette réalité n’est absente d’aucune vie, même de celle du tout petit enfant qui, dans sa croissance vers la vérité de ce qu’il est, éprouvera cette lutte. Etre purifié, c’est avouer que personne d’entre nous ne se sauve par lui-même. L’eau est le signe de l’Esprit de Dieu qui libère de toutes entraves et sauve de toute mort. La lumière et le vêtement blanc confirmeront ce « travail » de l’Esprit et manifesteront le versant « positif » de cette purification : Dieu habite le cœur de celui et de celle qu’Il a sauvé. Dès lors, il, ou elle, resplendit d’une lumière nouvelle et d’une présence qui chasse les ombres de l’existence humaine.

 

Une illumination

« Et la lumière fut » (Gn 1,3). Dès les premières lignes de la Bible, on nous parle d’une lumière qui n’est pas produite par le soleil et la lune ou par nos moyens naturels. Cette lumière dit « une présence » du Dieu créateur. Le passage de la mort à la vie révèle une lumière nouvelle dans l’être du baptisé. Toutes ses facultés sont comme « transfigurées » et il se pressent à la fois le même (un homme) et un autre : un homme habité, recréé jusqu’à l’intime de sa chair, de son psychisme, de son cœur. Ce don de la foi est lumière : il permet à l’aveugle-né de « voir ». Il permet aux baptisés de « voir » Dieu dans leur vie et d’être vus ainsi : « Une lampe doit être placé sur le lampadaire » (Mt 5,15). La foi illumine. Elle n’est pas un plus quantitatif : le baptisé n’est pas un surhomme. Mais elle éclaire sa vie et toute la réalité dans laquelle il est plongé. Ce n’est pas « folie nouvelle », mais recréation. « Maintenant, dans le Seigneur, vous êtes devenus lumière. Vivez comme des fils de la lumière » (Eph 5,8).

« Une fois que tu es entré dans la sainte initiation (mystagogia), les yeux de la chair voient l’eau, les yeux de la foi voient l’esprit ; ceux-là voient le baptême du corps, ceux-ci la sépulture du vieil homme ; ceux-là l’ablution de la chair, ceux-ci la purification de l’âme ; ceux-là le corps qui remonte de l’eau, ceux-ci l’éclat de l’homme nouveau qui remonte de cette sainte purification ; ceux-là voient le prêtre qui d’en haut pose la main droite et touche la tête, ceux-ci le grand pontife des cieux qui étend sa main droite invisible et touche la tête ; car ce n’est pas alors un homme qui baptise, mais le fils unique de Dieu lui-même ».

 

Une immersion dans l’amour trinitaire

La question du sens de notre vie traverse toutes les consciences et tous les inconscients. L’existence sur la terre est-elle « ouverture » au mystère d’une vie à la mesure de l’homme ? Etre baptisé, c’est non seulement changer sa vie, mais changer de vie : toute la vie est posée désormais dans le cœur de Dieu. La grâce baptismale est une « immersion dans un amour sans mesure », dans « une communion interpersonnelle ». Le temps et l’espace de la vie humaine deviennent réalités surnaturelles, vie en Dieu. Ainsi l’immersion est-elle « nouvelle naissance » : vraie, unique et décisive naissance en Dieu. Ce qui est « hors de portée » des efforts religieux de l’homme, est offert gratuitement : reposer au cœur des personnes divines. La formule baptismale met en lumière ce « grand mystère » : « Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ». Elle correspond à l’envoi missionnaire tel que l’Eglise l’a compris dès l’origine (Mt 28,19). Etre disciple, c’est éprouver dans une relation personnelle quelle est « la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur…, connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu » (Eph 3,18-19). On est fait « fils dans le Fils » et donc disposé à ne vivre que dans et de la volonté du Père. Cette immersion est personnelle : œuvre de l’Esprit. Dès le baptême, l’Esprit est à l’œuvre. « L’Esprit Saint opère la seconde naissance à partir des eaux, il est le germe de la race divine et il est ce qui consacre la naissance céleste, gage de l’héritage promis, et comme une certification autographe du salut éternel : il nous fait devenir un temple de Dieu et son habitation ; il habite lui-même dans nos corps comme auteur de sainteté : agissant ainsi en nous, il fait avancer nos corps vers la résurrection de l’immortalité ». Telle est notre foi, telle est la foi de l’Eglise. Telle aussi est notre joie…

 

Une incorporation

Le baptême inaugure une nouvelle vie filiale, réoriente notre liberté vers sa source, nous détourne du « chemin de perdition » et nous incorpore au Corps du Fils unique, Jésus Christ. Etre plongé c’est baigner en Lui. Une autre image est suggestive : « Vous tous qui avez été baptisés, vous avez revêtus le Christ » (Gal 3,27). Cette phrase de saint Paul nous plonge dans le mystère de manière non pas extérieure, mais intérieure. Le revêtir, lui le Christ, ce n’est pas un acte purement extérieur : au contraire, c’est le vêtement qui nous contient à l’intérieur de lui-même : ainsi le Christ nous enveloppe-t-il et nous tient-il en son corps car le vêtement ne fait qu’un avec la personne et son histoire. Nous sommes constitués et restaurés à son image et à sa ressemblance.

 

Un « pas décisif » pour toujours

Ce sacrement ne se reçoit qu’une seule fois. Il est le roc de la vie chrétienne, la référence permanente à l’origine de notre vie d’enfants de Dieu. Malgré nos égarements et nos faiblesses, Dieu reste avec nous sur la route. Plongés en Lui, nous ne pouvons plus « effacer » la gratuité de sa venue chez nous et de sa proposition d’alliance. Il nous mène à notre stature pleine et entière d’enfant de Dieu. « Je vis, dit saint Paul, mais désormais, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Le baptême est une parole ecclésiale pour nos vies : désormais, ne doute plus de qui tu es. Deviens ce que tu es : un enfant de Dieu, aimé par Lui. Telle est la vérité de ta vie et de celle de tes frère et sœurs. Cette vérité est inscrite dans le « livre de vie » pour toujours (Phil 4,3).

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Théologie sacramentelle
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Vendredi 17 novembre 2006

2. La confirmation

 

L’évêque appelle le futur confirmé par son nom de baptême. L’enfant ou l’adulte qui s’avance n’est pas un inconnu pour l’Eglise. Il est un enfant de Dieu capable de dire « Me voici » et d’affirmer sa foi avec d’autres. Le rite essentiel est l’onction du saint chrême sur le front, accompagnée de l’imposition des mains, et les paroles : « Sois marqué du signe de l’Esprit saint, le don de Dieu ». Pour un adulte baptisé la nuit de Pâques, la confirmation suit immédiatement le baptême. On ne s’arrête pas en chemin car l’heure vient où le corps et le sang du Christ donneront vie éternelle au nouveau baptisé. La chrismation n’est pas facultative : elle dit, pour l’adulte comme pour les enfants et les adolescents, que l’enfant de Dieu est sur le « bon chemin ». Elle le confirme dans ce qu’il connaît de Dieu et l’entraîne dans les profondeurs de son amour. Ce sacrement n’ajoute apparemment rien. C’est pour cela qu’il nous déconcerte et que souvent nous peinons à l’expliquer ou à le vivre. La confirmation est un signe « ecclésial » incontournable pour comprendre l’absolue gratuité de l’action de Dieu dans l’histoire. Plus qu’un sacrement du « témoignage », plus qu’une grâce pour rester fidèle au Christ dans l’Eglise, plus que le don de l’Esprit qui anime déjà le cœur du baptisé, la confirmation témoigne du bon chemin parcouru et de la fin du « voyage » : la Pâque du Christ. Même reçue après la première communion, l’onction donne un poids déterminant au mystère pascal qui imprègne toute la vie du baptisé à la suite du Christ.

 

Une onction de vie 

Plongé dans une vie nouvelle, tout baptisé éprouve la consistance de cette vie. La grâce est entrée en sa chair par tous ses pores. Désormais, il ne s’appartient plus. Il est à Dieu. La grâce a fait de lui un « homme nouveau ». La confirmation authentifie cet événement et lui donne une portée ecclésiale forte. Ce qui est peut-être encore caché doit aussi être rendu visible à tous. . Que la Trinité fasse sa demeure en l’homme, qui, sinon l’Esprit, peut nous le faire comprendre et vivre ? L’onction, sous forme de croix, est un signe d’authenticité de cette vie : le baptisé est plongé dans la mort et la résurrection du Christ. Cette immersion est dans le quotidien de sa vie : elle ira jusqu’à la manducation du pain de vie, le pain des forts, l’eucharistie. Dieu marque ainsi chacun « de son sceau et met dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit » (2 Co 1,22). L’onction atteste cette vie pascale dans le chrétien et le mène vers la pleine communion au Christ. L’onction est bien celle de « l’Esprit de Jésus qui nous rend libres » (2 Co 3,17 ; Gal 5,13), qui unifie nos vies, qui les fortifie en Lui et dans son Eglise, qui nous envoie en mission. Le sacrement consacre en nous une grâce : celle de renaître de l’eau et de l’Esprit. Pâques et la Pentecôte sont les deux moments qui symbolisent dans l’Evangile l’articulation entre la vie baptismale et la vie dans l’Esprit. C’est le même Esprit qui se déploie pour nous donner la vie.

 

Une Ecclésialisation

Que ce soit en Orient (par le « myron » béni par l’évêque) ou en Occident (par la présence de l’Evêque ou de son délégué, par le saint chrême), il semble que doive apparaître clairement par la confirmation le lien du baptisé avec l’Eglise et toute la tradition apostolique. Enfant de Dieu, il convient non seulement de vivre dans cette dignité, mais d’en éprouver la condition dans l’histoire humaine et dans une communauté. La singularité du don reçu au baptême s’universalise : elle devient visible et s’atteste dans l’espace et dans le temps. Elle est pour l’Eglise de ce monde . Les dons reçus sont explicitement reliés à la mission de l’Eglise qui, avec le Christ, est « sacrement de salut pour les nations ». Ainsi tout baptisé qui est confirmé atteste à l’Eglise que sa mission continue dans l’œuvre de l’Esprit.

Le ministre originaire (originarius, non pas seulement ordinarius) de la confirmation est l’évêque. Sa présence manifeste clairement le lien entre l’événement sacramentel et la première effusion de l’Esprit saint sur les Apôtres à la Pentecôte. La Tradition n’est pas la transmission d’un rite convenu : par l’imposition des mains, les confirmés sont contemporains du don de l’Esprit de Jésus à son Eglise. C’est pour souligner ce lien apostolique qu’en Occident, la confirmation est devenue un sacrement distinct du baptême dans le temps. A travers les pratiques variées, l’intention profonde devrait rester celle de confirmer l’enfant de Dieu dans son lien avec Jésus, dans son corps qu’est l’Eglise.

 

L’Esprit saint et ses dons

Baptisé dans l’Esprit Saint, chaque chrétien est uni intimement à la personne du Christ. L’Esprit s’efface toujours devant le Christ durant sa vie terrestre : Jésus agit dans l’Esprit. Comment connaître l’Esprit sinon par Jésus de Nazareth ? Comment connaître Jésus sinon par l’Esprit qui nous présente à Lui et nous fait vivre en sa présence ? Dans l’histoire du salut, l’Esprit agit et se fait connaître par ses dons. Il est pleinement dans le cœur du baptisé, mais pour l’Eglise et chacun de nous, sa présence s’atteste dans la variété des dons qui surgissent dans la vie chrétienne pour la croissance de la personne et du corps tout entier. Les dons du saint Esprit sont innombrables : ils expriment son être même. N’est-il pas le « Don incréé » ? Ils sont offerts à celui qui s’engage à suivre le Christ dans son Acte pascal.

On parle souvent des 7 dons de l’Esprit : esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et d’affection filiale, esprit d’adoration… Ce septénaire dont l’origine trouve ses racines dans la prophétie d’Isaie 61 nous indique la largesse divine, sa souplesse et son respect de la liberté des hommes dans l’histoire. Ils nous décrivent également la personnalité du Messie et nous permettent d’accomplir notre désir de marcher à sa suite dans le concret de l’histoire. L’amour s’adapte à toutes les situations : il nous est impossible de mettre Dieu a quia. C’est bien Lui qui, avec notre libre complicité, tient la clé de l’histoire humaine et lui donne son sens ultime. Ses dons le manifestent dans la surabondance avec laquelle ils sont offerts jour après jour, de générations en générations.

Ainsi la confirmation n’est-elle pas seulement nécessaire et obligatoire. Cette nécessité est grâce ! Elle atteste la gratuité de tout le processus d’initiation.. Tout vient de Dieu. Tout est à offrir aux hommes par nous et en Christ. Un sacrement le dit au baptisé et le redit à toute la communauté chrétienne. Notre mission d’aimer et de « porter du fruit en abondance » surgit d’une plénitude d’amour divin qui déborde jusqu’à nous et nous rend missionnaires, comme par surcroît. L’entrée dans le mystère pascal qui se fait par le baptême et s’accomplit dans l’eucharistie, est « animée » de l’intérieur par l’Esprit qui nous transforme et mène ainsi nos vies.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Théologie sacramentelle
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Vendredi 17 novembre 2006

3. L’Eucharistie

 

Goûter au corps et au sang du Christ livré pour nous, vivre cette expérience en son corps qu’est l’Eglise, n’est-ce pas le terme de l’initiation chrétienne ? Avoir le Christ en son propre corps, n’est-ce pas avoir tout, avoir « le tout de l’univers » ? Celui que le ciel et la terre ne peuvent contenir a désiré être conçu, grandir et naître du sein d’une femme. Celui qui est Dieu s’est livré entre nos mains et ne dédaigne pas l’humble demeure de notre propre corps où il veut demeurer. L’initiation mène à cette rencontre décisive avec le Christ dans laquelle s’effectue un double échange : le suivre là où il va jusque dans l’Acte sauveur (« Suis-moi » Mt 9,9 ; Lc 18,22) et le laisser venir habiter chez nous (« Aujourd’hui, dit Jésus à Zachée, il me faut demeurer dans ta maison » Lc 19,5). Ainsi « celui qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4,16). L’Eucharistie est à la fois « source et sommet de toute vie chrétienne » (Lumen Gentium n°11). Elle est à l’origine et à la fin. Elle est aussi le chemin : là où le chrétien suit le Christ. Elle est aussi le « viatique » du passage en Dieu.

 

Un achèvement

Le baptême de l’enfant se termine liturgiquement autour de l’autel par la prière du Seigneur et la bénédiction. La finalité spirituelle est ainsi signifiée spatialement : la grâce est d’entrer dans la mort et la résurrection du Christ jusqu’à vivre la Pâque avec Lui dans la manducation de son corps et de son sang. Qui a reçu le Christ, corps et sang répandu, a tout reçu. La première communion symbolise la fin de l’initiation : c’est le « sommet » de la vie chrétienne. « La Sainte Eucharistie achève l’initiation chrétienne. Ceux qui ont été élevés à la dignité du sacerdoce royal par le Baptême et configurés plus profondément au Christ par la Confirmation, ceux-là, par le moyen de l’Eucharistie, participent avec toute la communauté au sacrifice même du Seigneur » (CEC 1322). Dans la durée de cette vie, ce « sommet » se révélera aussi une source permanente.

Le sacerdoce baptismal s’accomplit dans cette communion à l’unique Sauveur : chacun de nous peut goûter à cette dignité d’être à l’image du Christ qui se donne jusqu’au bout et participer ainsi à son geste sauveur. Ainsi communier est-ce « donner sa vie » comme le Christ l’a fait « pour la multitude ». « Quoi que vous fassiez, faites-le au nom du Christ » : chacun de nous trouve la force d’aimer dans l’accueil de Celui qui est tout amour et tout don. « Si nous mourrons avec Lui, avec Lui nous vivrons » (1 Tm 2,11). Ainsi la nuit de Pâque, le baptisé-confirmé entre-t-il spontanément en communion avec le corps du Ressuscité. Communier, c’est signer la « fin » du don de soi au Christ et à l’Eglise. Le passage est fait. L’homme est sauvé et uni intimement à son Dieu.

 

Une incorporation

Etre mis avec le Christ sous le « signe » de la Croix douloureuse et glorieuse, seul l’Esprit peut l’opérer. Nul n’accompagne le Fils dans son œuvre de salut sans la grâce. Le baptême et la confirmation sont les étapes d’une incorporation dans le mystère du salut. L’eucharistie l’accomplit corporellement. Puisque nous ne nous appartenons plus, nous Lui appartenons et nous entrons en son Corps en faisant « corps » avec Celui qui se donne sous les apparences du pain et du vin. Le terme de l’initiation est à la fois intime et concret : unis à la divinité, nous le sommes dans la chair et le sang de l’Agneau. L’Eucharistie est le lieu privilégié de cette union à Dieu : elle se réalise par l’Esprit qui nous offre ainsi au Père. La première communion est décisive : elle nous met dans le Corps du Christ.

Cette incorporation du fidèle scelle son lien avec le Christ et avec l’Eglise. On communie à Dieu. Cette réception de Dieu dans le cœur est le lieu même où l’Eglise grandit comme corps. Tout fidèle qui communie témoigne de l’amour de l’Eglise pour son Seigneur. Le don du Christ va jusqu’au bout : en se donnant, il donne tout. Il nous suffit de faire de même ! En communiant à ce don, le chrétien reçoit tout : à lui de toute rendre librement en offrande. Dans la vie de chacun de nous, « les temps sont accomplis » : Dieu demeure en notre cœur et le comble. Il habite parmi nous et nous prend en Lui : par Lui , avec Lui et en Lui.

 

Une intégration toujours nouvelle

La première communion n’est pas le signe de la fin de l’aventure spirituelle. Parfois, pour de plus jeunes confirmés après la première communion, la Confirmation scelle et authentifie la communion sacramentelle déjà vécue. Elle montre que cette communion n’est « pensable » dans l’ordre de la raison et de la foi que par la puissance de l’Esprit qui rend tout enfant, tout être humain, contemporain de Jésus et fils dans le Fils. Ces dispositions, ces désirs, ces réalités, ne sont possibles que dans la puissance de l’Esprit.

L’Eglise n’a pas d’autre trésor à livrer que le corps de son sauveur. Elle n’a pas d’autre tâche que d’aider chacun à entrer de plus en plus profondément dans l’Acte sauveur du Christ. Ainsi, le temps sacramentel achève en nous ce que l’Esprit et nos libertés ont commencé ensemble dans l’initiation. Les pas sacramentels de l’initiation sont décisifs : ils signent « un avant et un après ». Ils sont le germe d’une vie nouvelle qui doit durer. L’Eucharistie est un sacrement que l’on peut vivre et recevoir plusieurs fois dans sa vie. L’initiation n’arrête pas la vie chrétienne : elle nous a engendrés à cette vie en Christ. L’Eucharistie reste le lieu où cet engendrement s’atteste encore et toujours et où il prend des formes de plus en plus « visibles ». Si l’initié fait corps avec le Corps de Jésus, c’est en mangeant régulièrement son corps et en buvant à la coupe de son sang répandu.

La vie des saints et des chrétiens témoignent de ces « temps forts » de conversion, de revitalisation, de renouveaux spirituels. Ils ne sont jamais vécus en dehors du mystère de l’Eucharistie : ils y mènent ou bien elle les suscite au sens où l’Eucharistie fait l’Eglise et l’Eglise fait l’Eucharistie. La communion eucharistique symbolise la fin de l’initiation dans le temps, mais cette « fin » n’est pas un « arrêt »: elle est une vie. L’histoire du salut ne fait que commencer. Ainsi l’eucharistie est-elle un moment incontournable de cette intégration.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Théologie sacramentelle
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Vendredi 17 novembre 2006

L’austérité de cette réflexion et le rappel de documents anciens peuvent dérouter. Ils sont la preuve cependant de la sollicitude maternelle de l’Eglise dans ce domaine depuis toujours. L’auteur souligne avec clarté ce travail de l’intelligence en lien avec les questions concrètes des hommes et des femmes de bonne volonté. Ce point doit être source d’espérance et de confiance dans l’amour de Dieu qui aime et respecte chacun tel qu’il est parce qu’Il connaît chacun par son prénom. La force de l’Esprit est inscrite dans le cœur des croyants et y imprime la paix et la confiance : face aux questions les plus intimes comme les plus désarmantes, Dieu nous fait éprouver sa présence aimante et de consolation. Nous le découvrirons à travers des développements ultérieurs de ces réflexions et particulièrement l’enseignement de Jean-Paul II. L’invitation de ce dernier, au début de son Pontificat, reste d’actualité : « N’ayez pas peur ». La peur est toujours mauvaise conseillère. La confiance et la paix, dons du Christ Ressuscité, peuvent régner dans nos vies si nous nous tournons vers Lui dans la prière et l’amour.


Dans la célébration du mariage, le prêtre invite les fiancés à s’engager librement. La promesse faite à ce moment définit le sacrement : fidélité pour la vie, engagement unique et monogame, ouverture à la procréation et à l’éducation des enfants. « Dans le foyer que vous allez fonder, acceptez-vous la responsabilité d’époux et de parents ? » Cette question du prêtre dans la liturgie reprend le contenu de la déclaration d’intention des époux signée avant la célébration du sacrement. Soulignons la responsabilité de chacun. L’union conjugale n’est-elle pas le lieu où l’homme collabore de manière intime et privilégiée à l’action créatrice de Dieu ? Comme le soulignait le dernier Concile Vatican II : « Dans le devoir qui leur incombe de transmettre la vie et d’être des éducateurs (ce qu’il faut considérer comme leur mission propre), les époux savent qu’ils sont les coopérateurs de l’amour du Dieu Créateur et comme ses interprètes » (Gaudium et spes n50,2).


Risque de transmission dune maladie héréditaire

Préparer des fiancés à ce don mutuel et sacramentel est toujours délicat, surtout lorsqu’il s’agit de situer l’expérience et la signification chrétiennes de la sexualité. L’histoire personnelle de chacun est le plus souvent marquée de blessures. Mais quand, avec pudeur, et, le plus souvent avec angoisse, un couple parle de la présence d’une maladie héréditaire dans l’une des deux familles et de la possibilité pour l’un des deux partenaires de la transmettre, le dialogue prend une tournure dramatique. La densité de la vie humaine apparaît tout à coup avec une nouvelle dimension : la maladie et la mort appartiennent à notre expérience sur la terre. La destinée éternelle de l’homme s’y joue.


A quoi faut-il être attentif ?

Tout d’abord à nommer les choses avec le plus de clarté et de compréhension possible. Dans ce domaine, ce que dit le monde médical doit être intégré paisiblement mais clairement : la maladie génétique, ce qu’elle est et le poids de ses conséquences physiques, les risques de transmission, la place de cette maladie dans la généalogie familiale. Le dialogue entre les fiancés est essentiel : le respect du corps de l’autre avec son handicap, avec les dangers potentiels, la conscience vive de l’unité de la personne d’autrui doivent être développées. Puissions-nous ne pas réduire l’autre à sa déficience et aux menaces qu’elle fait peser sur l’union conjugale et la famille !

Il est nécessaire de parler en vérité entre fiancés pour que le don mutuel soit transparent dans l’amour et pour que les histoires personnelles puissent s’unir. Cacher un problème serait blesser l’amour et la confiance dès le départ. Il ne convient pas non plus de plonger dans l’imaginaire des fantasmes car ils ne permettent pas de poser des jugements droits ni de porter des situations réelles. Regarder la situation en face sans réduire la relation personnelle à un trait du corps, s’astreindre à la réflexion comme aux examens médicaux nécessaires, ne pas nier la réalité du problème posé et en voir toutes les composantes : tels semblent être quelques traits d’une attitude imprégnée d’amour et de vérité.

L’amour suppose l’acceptation de l’autre tel qu’il est. La connaissance des limites humaines est une « matière » de l’amour. C’est par l’amour que les fiancés pourront porter en conscience leurs différences et les limites corporelles, matérielles et psychologiques de leur union. Il est bon aussi que chaque fiancé prenne le temps de réfléchir seul au défi qui lui est posé : l’espace et le temps sont ici des facteurs de liberté pour des amoureux pris dans une relation aux traits parfois fusionnels à cette étape de leur engagement. Que chacun puisse se fortifier seul dans la réflexion avant d’en reparler ensemble et d’assumer librement son choix. Selon la situation familiale des fiancés, il est bon aussi que chacun ait la possibilité de se confier à un membre de sa famille ou à un ami pour lui demander avis et conseil. La prise de conscience dans le dialogue leur permet de mesurer ce que leur amour pourra porter et les chemins à emprunter pour que tout concoure au bien du couple comme de leurs enfants.

Cette prise de conscience suppose pour les fiancés une prise de décision avant le mariage. S’ils ne peuvent pas sans risques importants concevoir d’enfants non-handicapés, ils doivent se mettre d’accord sur le fait de concevoir ou non des enfants de leur propre chair. Dans le cas où ils optent pour une solution « eugénique » comme le souligne Pie XII 1, il est bon qu’ils voient clairement le chemin de leur fécondité : l’adoption, les moyens pour éviter la conception d’un enfant à l’intérieur de leur union conjugale. On peut se soustraire au dynamisme propre de l’engendrement à condition de respecter l’intention de l’amour et les conditions anthropologiques propres à l’acte conjugal. Pie XII s’exprimait déjà en ces termes en disant : « On peut être dispensé de cette prestation positive obligatoire (il s’agit du devoir de procréer, le bonum prolis), même pour longtemps, voire pour la durée entière du mariage, par des motifs sérieux, comme ceux qu’il n’est pas rare de trouver dans ce qu’on appelle l’« indication » médicale, eugénique, économique et sociale. D’où il suit que l’observance des époques infécondes peut être licite sous l’aspect moral, et, dans les conditions indiquées, elle l’est réellement » 2. Une décision claire des fiancés, soit de renoncer à procréer, soit d’avoir un ou des enfants en courant le risque de transmettre la maladie dont l’un des fiancés est porteur, leur permettra d’envisager leur vie de couple avec plus de calme et de respect mutuel. Il ne convient pas que ce point non résolu avant le mariage surgisse après comme lieu de déchirement et d’oppositions.

Cette difficulté dramatique rencontrée n’a pas qu’un aspect négatif : elle peut aider à vérifier la qualité de l’amour promis. Il pourra se faire cependant qu’un des deux partenaires se sente incapable d’assumer la situation qui vient d’être évoquée. Par loyauté, il devra rompre ses relations avec l’autre. Décision toujours douloureuse pour les deux parties. Celui ou celle qui la prend ne doit pas être jugé (e). Il (ou elle) doit plutôt être aidé (e) à ne pas se sentir coupable d’une telle décision. Dans ce creuset de l’épreuve et de ces questions radicales, l’amour peut librement s’éprouver, mûrir et s’approfondir. On n’épouse jamais une « perfection » et l’amour n’est jamais sans limites à assumer. L’amour est ce qui permet de transfigurer les limites humaines et de leur donner un sens d’éternité. Cet abandon de soi et de l’autre que l’on aime à l’amour divin est une des spécificités de la grâce matrimoniale. Il est bon que tout se fasse en liberté et vérité.

L’Eglise ne prône pas la « vie à tout prix ». L’Eglise n’est pas non plus une entreprise aux accents natalistes qui travaille pour elle-même. Par l’Eglise et son enseignement, Dieu cherche à nous rendre attentifs à la dignité de tout être humain, quelle que soit son apparence au début ou à la fin de sa vie. L’homme ne se réduit ni au temps qu’il passe sur la terre, ni aux performances ou déficiences de son corps, ni aux limites de sa personnalité telle qu’elle s’exprime dans l’histoire personnelle. Au regard de Dieu, tout homme est toujours plus grand et plus beau que le sentiment ou la conviction qu’il peut en acquérir ou que ses proches peuvent éprouver. Autrement dit, Dieu nous connaît mieux que nous-mêmes et cette connaissance même constitue la vérité de notre être qu’il convient de chercher et de trouver par la prière, c’est-à-dire le dialogue avec Dieu. Nous sommes le plus souvent aveuglés sur nous-mêmes et parvenons difficilement à voir la richesse de notre être et de celui des autres.


Une question douloureuse dans le couple

Si un couple marié vit déjà l’expérience d’avoir un enfant handicapé ou malade ; s’il porte le poids quotidien des soins à donner et de l’avenir à porter, s’il mesure ce qu’il en coûte à l’amour de reconnaître la beauté de cet enfant et sa dignité, les questions de l’agrandissement de la famille ne peuvent qu’être vécues de manière aiguës. D’une part, tout couple a le droit moral de concevoir un enfant, même malade ou handicapé. La dignité de l’être humain ne se réduit pas aux apparences qu’il donne de lui-même. Cette dignité et cette noblesse dépassent toute déficience corporelle ou psychique. Il est légitime de concevoir un enfant en ayant en vue avant tout l’éternité : dès qu’il est, l’enfant est pour Dieu, et il l’est pour l’éternité. D’autre part, la responsabilité des parents est engagée et ils doivent considérer à la fois ce qu’ils peuvent porter et ce que leurs premiers enfants exigent aussi comme soins et travail au quotidien. Tout n’est pas possible sur la terre. « Mieux avertis des problèmes posés par la génétique et de la gravité de certaines maladies héréditaires, les hommes d’aujourd’hui ont, plus que par le passé, le devoir de tenir compte de ces acquisitions pour éviter eux-mêmes et éviter à d’autres de nombreuses difficultés physiques et morales. Ils doivent être attentifs à tout ce qui pourrait causer à leur descendance des dommages durables et l’entraîner dans une suite interminable de misères » 3.

Comme pour les couples qui, - sur appel particulier du Seigneur -, adoptent des enfants handicapés, toute conception dangereuse doit être réfléchie et prise de manière responsable. « Au point de vue moral, on peut dire en général que l’on n’a pas le droit de ne pas tenir compte des risques réels que l’on connaît » 4 La beauté de la création est blessée mystérieusement dans la naissance d’enfants malades même s’il nous faut toujours affirmer que la dignité intrinsèque et « l’inviolabilité de la vie d’un innocent ne dépend (ent) pas de sa plus grande ou moindre valeur » 5. La pensée de Pie XII a été reprise par Paul VI dans Humanae vitae quand il a parlé de paternité responsable. C’est ce que ressentent spontanément les parents dont nous parlons. Ce n’est pas seulement la peine ou la tristesse qui les motivent à renoncer à avoir d’autres enfants, ni l’angoisse d’engendrer sous la menace et dans la peur, mais le désir d’éduquer dans la détente et dans la joie les enfants qu’ils ont déjà, ainsi que le souci d’assurer une vie de famille où chacun puisse grandir et s’épanouir selon ce qu’il est.

Aux époux, Dieu confie d’exercer une paternité à l’image de la sienne. L’amour conjugal est appelé à devenir responsable de la paternité même de Dieu. Si parfois des raisons de fatigue physique ou même des situations économiques temporaires difficiles suggèrent à des parents de renoncer à engendrer, a fortiori le danger d’une maladie ou d’un handicap lourd dont on ne connaît pas encore de thérapies, peut être un argument décisif pour éviter, pendant un temps ou pour toujours, de concevoir un enfant de sa propre chair. La responsabilité chrétienne est claire : « Ils (les époux) s’acquitteront donc de leur charge en toute responsabilité humaine et chrétienne, et, dans un respect plein de docilité à l’égard de Dieu, d’un commun accord et d’un commun effort, ils se formeront un jugement droit : ils prendront en considération à la fois et leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître ; ils discerneront les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation ; ils tiendront compte enfin du bien de la communauté familiale, des besoins de la société temporelle et de l’Eglise elle-même. Ce jugement, ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l’arrêter devant Dieu » (Gaudium et spes n50, 2). Le poids de toute décision concernant la procréation et l’éducation des enfants doit être assumé par les époux avec la lumière et la force de l’Esprit. Ils ne restent pas seuls car l’Eglise comme communauté de frères et sœurs est appelée à les aider et à leur donner aussi conseils et avis en raison pour affermir leur propre décision.

Les époux ont à lutter ensemble contre ce qui blesse la dignité personnelle des enfants qu’ils ont déjà. Lutter ensemble contre la transmission d’une maladie génétique appartient aussi à la conscience responsable de l’être humain. Il convient de peser avec soin le poids de la souffrance à venir. Comment le faire et de quels moyens disposons-nous ? Beaucoup de maladies génétiques sont identifiables mais non encore guérissables. Il est nécessaire de prendre une décision en amont d’une conception éventuelle plutôt que de passer par la tentation du diagnostic préimplantatoire (DPI) ou du diagnostic prénatal (DPN) lorsque celui-ci est effectué en vue d’un éventuel avortement. Dans ces deux cas, la réalité de la présence de l’embryon dans le sein maternel ou entre les mains des biologistes, est incontournable, et malgré certaines pressions scientifiques ou médicales, il faut réaffirmer que l’embryon humain a droit à un respect absolu dès lors qu’il est et s’impose à nous, même dans son existence blessée et handicapée. « Car l’Eglise croit fermement que la vie humaine, même faible et souffrante, est toujours un magnifique don du Dieu de bonté » (dans l’exhortation apostolique Familiaris Consortio n30).

La stérilisation directe, souvent conseillée par les médecins, n’est pas acceptable. Malgré les progrès techniques, elle demeure d’ailleurs souvent irréversible. Sa réversibilité est liée à un déploiement clinique le plus souvent disproportionné. De plus, - et de manière plus décisive -, stériliser, c’est toucher aux organes sexuels qui revêtent à l’intérieur de l’unité personnelle de l’être humain une symbolique affective et spirituelle spécifique. Les répercussions d’une stérilisation ne se limitent pas aux effets physiologiques d’une ablation organique. Les conséquences négatives d’une stérilisation peuvent s’élargir à l’ensemble de la personnalité et à l’image mutuelle que chacun des époux a de l’autre. Selon Familiaris consortio n30, « toute violence exercée par des autorités en faveur de la contraception, voire de la stérilisation ou de l’avortement provoqué est à condamner absolument et à rejeter avec force ». Jean-Paul II confirme les textes précis de Pie XII rejetant la stérilisation : « La stérilisation directe, disions-Nous le 29 octobre 1951, c’est-à-dire celle qui vise, comme moyen et comme but, à rendre impossible la procréation, est une violation grave de la loi morale, et donc elle est illicite » .

Dans la même intervention, Pie XII affirmait déjà la possibilité morale pour les époux de renoncer dans certaines conditions à la conception d’un enfant. « Le Créateur ( ) a voulu que le genre humain se propageât précisément par l’exercice naturel de la fonction sexuelle. Mais à cette loi positive Nous appliquions le principe qui vaut pour toutes les autres : elles n’obligent pas dans la mesure où leur accomplissement comporte des inconvénients notables, qui ne sont pas inséparables de la loi elle-même ni inhérents à son accomplissement, mais viennent d’ailleurs, et que le législateur n’a donc pas eu l’intention d’imposer aux hommes, lorsqu’il a promulgué la loi » 6. Dans un langage assez juridique, le pape préparait la réflexion ecclésiale sur la responsabilité parentale telle qu’elle prendra corps dans les textes conciliaires et dans l’encyclique Humanae vitae. Comme le souligne encore le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France : « Sachant porter en leur corps le risque de transmettre à leurs enfants une maladie redoutable, des personnes peuvent légitimement chercher à ne pas procréer. Cela a été très nettement reconnu par le pape Pie XII » 7. Cette réflexion doit encore se poursuivre en intégrant l’acquis personnaliste des documents ultérieurs.


A. Mattheeuws s.j.



1 PIE XII, « Maladies du sang à transmission héréditaire et conseil génétique» (Discours du 5 septembre 1958), repris par P. VERSPIEREN, Biologie, médecine et éthique, Paris, le centurion, 1987, p.52.

2 PIE XII, «L’apostolat des sages-femmes. Questions morales de vie conjugale» (Discours du 29 octobre 1951), dans DC n1109 (1951) n36.

3 PIE XII, «Maladies du sang à transmission héréditaire et conseil génétique» (Discours du 5 septembre 1958), repris par P. VERSPIEREN, Biologie, médecine et éthique, Paris, le centurion, 1987, p.53.

4 PIE XII, «Moyens de prévenir les naissances en cas de risque de transmission d’une maladie héréditaire», repris par P. VERSPIEREN, Biologie, médecine et éthique, Paris, le centurion, 1987, p. 61.

5 PIE XII, «Vie de la mère, vie de l’enfant» (Discours du 28 novembre 1951), repris par P. VERSPIEREN, Biologie, médecine et éthique, Paris, le centurion, 1987, p.25.

6 PIE XII, «Moyens de prévenir les naissances en cas de risque de transmission d’une maladie héréditaire», repris par P. VERSPIEREN, Biologie, médecine et éthique, Paris, le centurion, 1987, p.60.

7 LE CONSEIL PERMANENT DES EVÊQUES DE FRANCE, Essor de la génétique et dignité humaine, Paris, Bayard/ Centurion/Cerf, 1998, p.17.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Théologie
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Vendredi 17 novembre 2006
Les premières pages de la Bible sont les fondements de toute vie chrétienne, car elles nous livrent le dessein d'amour créateur de Dieu. La Parole de Dieu révèle ses innombrables facettes au fil des multiples lectures qu'on en fait, au fil du temps qui passe et qui est le temps de notre vie. Relisons encore ces textes fondateurs. Relisons encore ces textes fondateurs.

Rappelons-nous qu'il y a deux récits de la création du monde : au chapitre 1 et au chapitre 2 du livre de la Genèse. Ces deux récits sont deux manières différentes de raconter le même mystère de la Création. Ils se confirment mutuellement et montrent combien le langage humain reste inadéquat pour « enfermer ce qui le dépasse ». Dit positivement, il faut tout le langage humain, dans sa variété et sa richesse, pour déployer le dessein créateur de Dieu. Il nous revient d'en développer quelques points à présent.


1. Création et commencement

« En un commencement où Dieu créa le ciel et la terre »... Ces premières paroles de la Genèse nous placent à la jointure de l'œuvre divine et de la réflexion humaine. La création est inscrite dans le temps : elle a commencé à un moment précis. Cette création est d'ailleurs aussi création du temps. « Au moment de »... cela signifie que le temps survient, que l'histoire du monde, des plantes, des animaux, des hommes... que cette histoire commence un jour pour la plus grande gloire de Dieu. Le temps comme l'espace sont deux catégories dans lesquelles nous sommes plongés comme êtres humains, comme êtres créés : impossible de penser, de faire un projet, de nous présenter, de nous rencontrer, sans situer toutes ces opérations dans l'espace et le temps.

Mais d'une certaine manière, l'espace et le temps ne préexistent pas à notre propre être créé. Comme créatures, nous sommes dans le temps et l'espace. Le temps et l'espace sont des créatures, car ils surviennent en même temps que le reste des créatures.

« Il y eut un commencement... et Dieu vit que cela était bon ». Ce commencement nous fait penser à une rupture entre ce qui n'était pas et ce qui vient à l'existence. Il suggère aussi de nombreuses questions : Dieu avait-il besoin de créer ? d'avoir un monde pour manifester sa puissance, pour s'en convaincre, pour que ses créatures lui rendent honneur, gloire et puissance ? Si Dieu est amour, avait-il besoin d'un amour en retour pour être heureux ?

Manifester ainsi de manière abrupte que toutes les créatures auraient pu ne pas être, c'est manifester la différence infinie qu'il y a entre Dieu et toutes ses créatures. Entre le néant et quelque chose, il y a tout. Il y a l'existence. Il y a une différence radicale. D'un point de vue philosophique, du côté de chacun d'entre nous, le mot « création » signifie « avoir commencé à exister à un moment du temps ». Notre existence par ailleurs ne présuppose rien de notre part : nous n'avons rien voulu, nous n'étions rien, nous n'avions aucun préalable ni droit, ni invitation, ni préformation. Des éléments du monde peuvent expliquer le « comment » de notre présence, mais le « pourquoi » radical, l'ultime raison ne nous appartient pas, ni à nos parents par ailleurs. Il ne suffit que de remonter dans le temps pour se rendre compte de notre condition contingente.

Comment vivre cet état d'être créé ? En le niant, en le regrettant, en l'acceptant, en essayant de comprendre son sens, en réfléchissant à sa portée dans notre histoire humaine et personnelle ? Autant d'attitudes fondamentales qui forment la trame quotidienne - consciente ou non - de nos vies. Concrètement, cela signifie qu'un des enjeux de notre existence réside dans la reconnaissance de notre condition de créature. Rappelons qu'au début des Exercices spirituels, saint Ignace de Loyola pose le fondement de toute aventure spirituelle en réfléchissant sur la condition d'être créé. Il écrit : « L'homme est créé pour louer, servir et respecter Dieu Notre Seigneur et par là sauver son âme ». Une des questions spirituelles fondamentale consiste en ce décentrement parfois nécessaire de la créature qui se reconnaît joyeusement créature et non créateur au sens absolu du terme. L'idée de création atteint son maximum d'intensité chez l'être humain dans la prise de conscience de son existence personnelle et dans le constat étonné que chacun peut faire : « je suis et j'aurais pu ne pas être. Je n'ai rien fait pour venir au monde. Je n'y suis pour rien ». L'homme peut refuser son être créé et même l'existence d'un Créateur. Il ne peut pas, sans se détruire lui-même, nier qu'il n'est pas à l'origine absolue de lui-même ni d'autrui.



2. La création comme mystère d'alliance

Une relation personnelle

Se savoir créé est plus qu'une perception intuitive ou nécessaire d'une contingence radicale. Elle est la découverte progressive d'une relation : la vie est un don et ce don même nous met en lien étroit avec le Donateur, même inconnu. L'amour de Dieu est gratuit, infini, inépuisable : il s'offre dans la relation même où nous venons à l'existence. La création est l'établissement d'un lien, d'une alliance entre le Créateur et chaque personne en particulier. Cette relation est mise en évidence dans le deuxième récit de la Genèse : Dieu est comparé à un potier qui travaille et qui, de ses mains d'artisan, modèle l'homme (Gn 2,7). Il lui souffle sa propre « haleine de vie ». Il place l'homme dans un jardin. Il lui parle. Il prend souci de lui et lui cherche « une aide qui lui soit accordée » (Gn 2,18). Il écoute son cri de louange lorsque l'homme voit la femme pour la première fois.

L'homme est ainsi constitué en alliance. Cette relation n'est pas fortuite : elle constitue son être. Elle le définit. Dès l'origine, l'homme est en contact intime avec son créateur. Cette relation n'est pas non plus ponctuelle : si l'homme reste homme, c'est parce qu'il est créé. Il demeure à chaque instant dans la relation qui le constitue. Il peut la refuser librement. Cette mise « en alliance », offerte dès l'origine dans le don de l'homme à lui-même, ne peut être détruite. Dieu reste fidèle à ce qu'il fait. Qui dit création, dit alliance offerte, dit une liberté mise en relation et appelée à donner un sens singulier à cette alliance. Autrement dit, si tout homme est une créature de Dieu, il est et reste dans ses mains. Les mains de Dieu sont cependant ouvertes. La création n'est pas un emprisonnement, mais un soutien dans l'existence. Cette alliance est la condition dans le temps et dans l'espace d'une « histoire du salut », d'une « économie du salut ». Cette création n'est pas un simple processus mécanique ou biologique. Cette création demeure toujours comme une relation existentielle assumée, acceptée, refusée, blessée. L'homme est créé pour toujours, c'est-à-dire mis en relation avec le Donateur de sa propre vie, de son propre mystère.


Une décision divine

Dans cette relation que Dieu établit avec ce qu'il crée, l'homme occupe une place privilégiée. Les deux récits bibliques l'attestent. La création de l'homme relève d'une décision divine : « Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance » (Gn 1,26). Ce pluriel peut être interprété bien sûr à la lumière de la révélation en Jésus Christ : l'Ancien Testament se lit à la lumière du Nouveau. Le surgissement de l'homme est issu d'une décision personnelle, de l'amour trinitaire qui préside à l'origine de l'être humain.

Du point de vue de Dieu, il ne s'agit pas d'une nécessité, d'un besoin à assouvir, mais bien plutôt d'une abondance d'amour qui se répand comme par surcroît. C'est à l'intérieur d'un flux et d'un reflux d'amour que l'homme est conçu : il n'épuise en rien cet amour intense qui se communique éternellement du Père au Fils et à l'Esprit. L'homme apparaît dans le jaillissement infini de leur amour. La litanie symbolique des 5 premiers jours de la création montre la profusion du monde des créatures : la lumière, le firmament, les luminaires, la terre et le ciel, les eaux qui grouillent... Une vitalité impressionnante se dégage de ce récit : elle rappelle la force qui habite les bourgeons au printemps, ou la sève qui coule de la vigne fraîchement taillée.

Dieu décide : l'homme n'est donc pas issu du hasard, d'un accident, d'une imprécision du projet créateur. Il a été voulu par Dieu. Cette décision constitue l'homme dans son être profond, dans sa dignité. Quelles que soient les époques, les races, les conditions de l'avènement à l'existence de l'homme, il peut acquérir cette conviction et recevoir cette foi qu'il a été voulu par Dieu. L'homme est à l'image de Dieu, c'est-à-dire qu'il est « la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même » (Gaudium et spes n24,3). Cela ne signifie pas que Dieu fasse abstraction des lois de la nature et des conditions humaines. Cela signifie que dans la conscience de tout homme peut être conservée et fortifiée la certitude qu'il est « voulu pour lui-même » et qu'il « ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même » (GS n24,3).

Dieu décide : la révélation nous en donnera toutes les composantes à travers la personne de Jésus. Ce Dieu n'est pas une abstraction, une idée, une invention, une projection. C'est une unité d'amour. Cette volonté qui nous constitue est aussi personnelle. Ce n'est pas un système, un programme. Le mot « projet » pourrait même nous mettre sur une fausse piste : le mot « dessein » est plus ample. Dieu dessine avec l'homme un horizon de dignité et de vie tel qu'il est et peut devenir chaque jour plus « image et ressemblance divine ».

Dieu décide : on devine l'importance de cette décision à l'intérieur des récits de création. A l'origine, Il est. A l'origine, le souffle de Dieu planait à la surface des eaux (Gn 1,1). A l'origine, Dieu « dit » : Dieu parle. Le verbe « dire » est un terme fort. Saint Jean parle ainsi de la deuxième personne de la Trinité : le Verbe s'est fait chair. Quand Dieu parle, il fait. Quand Dieu dit, il manifeste sa volonté. Cette parole n'est pas verbiage : elle réalise vraiment ce qu'elle dit. C'est une parole créatrice où Dieu exprime sa volonté : un souhait est exprimé et réalisé « Que les eaux inférieures au ciel ... » Cette volonté s'exprime dans une bénédiction et une exhortation face à l'homme : « Soyez féconds et prolifiques... 1,28 ».



3. La création de l'homme et de la femme

La place privilégiée de l'homme dans la nature

Les deux récits soulignent la connivence de l'homme avec toute l'œuvre créatrice de Dieu. L'homme surgit dans un univers qui est déjà dans la main de Dieu. Le premier récit marque d'une manière liturgique les étapes de la création de ce monde dans lequel l'homme est posé « à l'image et à la ressemblance » divine. Le récit de création atteint un sommet à ce moment. Dieu confie ensuite ce monde à l'homme. C'est une manière pour l'homme (en son humanité) d'y découvrir sa véritable identité et sa mission : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-là. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, et toute bête qui remue sur la terre » (Gn 1,28).

L'homme acquiert une conscience de lui-même à travers ce « travail » qui lui est confié. Il se fortifie lui-même. Dans le deuxième récit, l'homme (ish) est appelé à « désigner par leur nom tout bétail, tout oiseau du ciel et toute bête des champs » (Gn 2,19). Dans cette « nomination », l'homme prend conscience de sa propre identité. D'un point de vue négatif, puisqu'il ne « trouve pas l'aide qui lui soit accordée ». D'un point de vue positif, puisqu'il se saisit dans sa radicale différence du monde des vivants, des animaux et des plantes. D'un côté, il découvre une solitude qui lui fait aspirer à l'« aide qui lui soit parfaitement accordée » (Gn 2,20) ; d'un autre côté, il s'éprouve comme être d'esprit, différent du monde créé, particulièrement établi comme « image et ressemblance » divine.

Cette solitude originelle nous éclaire sur notre condition humaine face à Dieu : nous sommes en attente, assoiffés d'un lien, d'une communion personnelle et singulière avec le Créateur. Nous sommes créés dès l'origine avec cette aspiration, avec cette soif qui ne peut être comblé par le monde de la nature. Cette solitude originelle nous montre que nous sommes « ordonnés à une communion » humaine d'un type particulier. L'homme est un être social. Nous sommes faits pour aimer, pour nous aider, pour partager l'être d'esprit que nous sommes. Nous sommes structurés en quelque sorte pour l'altérité et pour l'infini de cette altérité. On peut exprimer cette évidence en disant que « mis en alliance par le Dieu créateur, nous sommes des êtres faits pour l'alliance » ; nous sommes créés pour entrer en communion. Chacun de nous a une structure nuptiale. C'est même cette image qui nous définirait le plus profondément...

Cette capacité d'aimer est notre condition de créature : elle s'exprime dans la louange, le respect et le service de Dieu Notre Seigneur. Soulignons l'importance de cette capacité pour tout homme d'un lien nuptial avec Dieu : l'alliance créatrice a une image conjugale. Que cette capacité s'exprime dans le célibat consacré ou dans la relation conjugale, c'est l'histoire de la vocation de chacun qui en témoignera. A l'origine, pour tout homme, il y a une égalité structurelle qui le rend capable d'aimer son Créateur.


La création de la femme

N'est-ce pas Dieu lui-même qui se rend compte de l'inachèvement de son œuvre créatrice quand il dit : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée » (littéralement « comme son vis-à-vis ») (Gn 2,18) ? Dans le dessein créateur divin, l'homme est appelée sur la terre à un dialogue d'égal à égal. Les vis-à-vis de l'homme sont à la fois Dieu comme créateur, et tout « autre homme ». Le monde animal ne comble pas l'humanité. Cette structure sponsale de l'humanité est une capacité à entrer en communion avec l'autre. Ce point est fondamental car l'altérité n'est pas d'abord l'étrangeté ni la différence : l'altérité est conçue comme communion. Si deux êtres sont appelés, comme « ordonnés », offerts l'un à l'autre, c'est qu'ils sont égaux en dignité en même temps que différents.

Nous savons bien que ce statut de l'homme et de la femme, et la manière de le vivre en couples et en société, est une des questions les plus fondamentales de notre temps. Elle l'a toujours été ! Actuellement nous en mesurons peut-être plus certaines conséquences et enjeux pour le bien commun, la vie en couple, la vie en Eglise. La réflexion sur les origines de l'humanité nous rappelle que l'homme est bien un être social, ouvert aux autres. Il n'est pas « misanthrope » par nature. La peur de l'autre est une réalité, mais elle exprime toujours une blessure. Elle peut être un refus, un péché, une faute de l'homme contre l'homme. Cette dialectique d'opposition ou d'agressivité entre les hommes est le fruit de la liberté et les conséquences d'un refus du plan de Dieu.

De fait, l'intersubjectivité appartient à la nature de l'homme. Elle est appelée à s'exprimer dans l'histoire, dans la rencontre entre l'homme et la femme. Le face à face dans l'humanité est bon. Il est pluriel. Il se vit dans la différence. Il est voulu par Dieu. L'homme est homme dès sa création : dans sa relation originelle entre lui et son Créateur. Mais cette humanité s'exerce, s'actue, entre dans l'histoire à travers toute rencontre. La rencontre elle-même, surtout quand elle est découverte de l'autre dans son mystère d'être créé, est voulue par Dieu. C'est le sens aussi du sommeil d'Adam.

Il est intéressant de noter dans le récit que la création d'Eve - événement important -, s'effectue durant le sommeil de l'homme (Gn 1,21). Dans cet acte créateur, la femme ne dépend pas d'une volonté explicite de l'homme, mais directement de Dieu. L'égale dignité de l'homme et de la femme en face du créateur est ainsi directement affirmée. Par rapport au premier récit où les deux sexes sont créés simultanément, il n'y a pas contradiction. Dans le premier récit, la création de l'humanité est création de « l'homme et de la femme ». Le temps du premier récit n'est pas un temps des actions humaines habituelles, c'est le temps liturgique de la « semaine ». En Gn 2, le temps du récit est plus celui des actions humaines et communes : modeler, insuffler, placer, cultiver, nommer. L'expression est plus existentielle, plus dramatique. L'affirmation est la même : la femme comme l'homme est créée par Dieu. Dans l'ordre de l'histoire, le récit manifeste plus la question des libertés placées face à face dans la création. L'homme reçoit sa femme de Dieu durant son sommeil. Il est appelé à l'accueillir des mains de Dieu. Son bonheur fait plaisir à voir et à entendre. Il se dit dans une louange et un cri : « Voici cette fois l'os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci, on l'appellera femme car c'est de l'homme qu'elle a été prise » (Gn 1,23). La première parole de l'origine, rapportée par l'Ecriture, est une louange de l'homme pour ce qu'il voit et reçoit des mains du créateur. La femme est donnée à l'homme par Dieu. Ils sont donnés l'un à l'autre à travers leur histoire personnelle. Dans l'histoire de la création, il y a donc toute une place pour le don des libertés.

Cette symbolique du sommeil et du réveil nous montre l'importance des libertés au cœur de la création. Un travail est fait par Dieu. Il reste à l'homme à l'accomplir dans l'histoire. Dans le plan de Dieu, la femme est donnée à l'homme et l'homme à la femme. Ce don réciproque ne les diminue ni ne les amoindrit. Donnés l'un à l'autre par Dieu, ils conservent leur dignité propre. Ils ne sont pas donnés comme objet mais comme sujet, comme des personnes.

Que la femme soit créée en second lieu n'est pas signe d'une infériorité par rapport à l'homme. Cet épisode n'est pas purement chronologique. Dans l'ordre des libertés, ce serait plutôt le signe d'une finalité. La femme est créée pour l'homme. Leur union est pour une communion. La phrase qui conclut le récit (Gn 2,24) est assez explicite : « C'est pourquoi, il quittera son père et sa mère ... ». L'homme est appelé à quitter son lieu d'origine pour écrire son histoire personnelle avec la femme. L'homme n'est pas créé pour lui-même, comme un en-soi. Il est créé pour une communion qui dépasse l'origine comme les générations. La femme n'est pas complémentaire de l'homme au sens où il en a besoin pour combler une « mauvaise solitude » : elle est complémentaire au sens où elle conduit l'homme à la perfection de son être créé. L'homme et la femme ne se donnent pas ce qui leur manque. Que ce soit au niveau de leur être profond comme de l'expression de leurs désirs, ils ont à se recevoir de Dieu et à se donner l'un à l'autre dans une véritable reconnaissance de leur être profond. Le plus court chemin entre moi et autrui, c'est Dieu. La différence dans l'autre, et la différence la plus forte qu'est la sexualité, est pour une communion, une perfection mutuelle.


4. Sous forme de conclusions

On peut donner plusieurs définitions de l'homme et chercher aussi à le décrire de multiples manières. En lisant l'Ecriture, nous comprenons mieux ce qu'il est. Nous sommes situés dans une nature qui dépend de Dieu. Nous sommes à la fois dans ce monde et différents de ce monde : nous sommes des êtres créés, mais nous avons une place particulière dans la création. Dès l'origine, nous baignons dans une bonté et un amour débordants. Se reconnaître créé, c'est affirmer cette bonté ; c'est dire qu'à la source de notre existence tout est don.

L'homme est une créature : il perçoit ses limites sur l'horizon de la transcendance de Dieu. Chacun de nous aurait pu « ne pas être ». Constater que nous existons, c'est entrer dans une action de grâce dont le motif peut être éternel.

La création est une manière de vivre en alliance. Toute alliance va symboliser aussi la création dans sa vie, sa bonté, son dynamisme. Cette alliance a les caractéristiques des épousailles humaines : l'homme a une structure nuptiale, une capacité de se donner amoureusement à Dieu et aux autres.

Il y a deux modalités d'appartenance à l'humanité : la différence entre l'homme et la femme est radicale. Elle surgit sur une égalité de dignité. L'homme et la femme sont ordonnés l'un à l'autre. Une part du mystère de l'homme reste obscurci s'il n'est pas éclairé par celui de la femme et réciproquement.



A. Mattheeuws s.j.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Théologie
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Vendredi 17 novembre 2006

Publié dans La Libre Belgique (2 février 1999) p.17.

A. CHAPELLE, J. M. HENNAUX, A. MATTHEEUWS,

professeurs à l'Institut d'études théologiques (IET) de Bruxelles



C’est dans une indifférence quasi-générale, due peut-être à l'ignorance de certaines données, que l'avant-projet de loi Colla autorisant la “production” d'embryons humains pour la recherche (et non plus en vue de la procréation) poursuit son chemin en Belgique. Nous voudrions briser ce silence et, autant que nous le pouvons, réveiller les consciences.

Rappelons les faits. Le 4 avril 1997, le Conseil de l'Europe adopte la « Convention sur les droits de l'homme et la biomédecine ». L'Article 18 de cette Convention stipule en son alinéa 2 : « La constitution d'embryons humains aux fins de recherche est interdite ». Mais l'alinéa 1 fait une concession : « Lorsque la recherche sur les embryons in vitro est admise par la loi (d'un Etat membre), celle ci assure une protection adéquate de l'embryon ». C'est en s'appuyant sur cette dernière proposition que l'avant projet de loi du ministre de la Santé entend atteindre son but sans se mettre en contradiction avec le Conseil de l'Europe : la loi belge maintiendrait le principe d'interdiction de l'alinéa 2, tout en l'assortissant de possibilités de dérogations ; ainsi assurerait elle à l'embryon une protection adaptée à la situation de notre pays, une protection “adéquate”... Le 16 juillet 1998, le Sénat belge vote une résolution invitant le gouvernement à élaborer un avant projet de loi autorisant la production d'embryons pour la recherche. Seul Ecolo a voté contre. Fort de cette recommandation, le Conseil des ministres approuve le 2 octobre 1998 l'avant projet présenté par Marcel Colla. Cet avant projet est actuellement soumis à l'examen du Conseil d'Etat. Dans « Le Monde » du 7 janvier dernier, on pouvait lire : « Un avant projet de loi belge concernant la production des embryons in vitro inquiète aujourd'hui au plus haut point les autorités en charge des questions d'éthique au sein de l'Union européenne ».


Dans l'avant projet en question, il s'agit donc de “produire” des êtres humains à seule fin de les utiliser pour le bien d'autres êtres humains. Nous sommes par conséquent en présence d'une instrumentalisation et d'une objectivation complètes de la procréation et de la vie humaines. C'est inacceptable. Dira-t-on que les embryons produits ne sont encore que des tissus ou des individus biologiques humains et non des personnes humaines ? Qu'en sait-on ? Selon nous, la totipotentialité des cellules dès la fécondation (c'est-à-dire le fait que chaque cellule contient en puissance, du point de vue génétique, la totalité de l'être en devenir) ne peut s'interpréter philosophiquement autrement que comme présence de l'âme, de la “forme” humaine, dès ce moment. C'est l'âme qui assure la présence du tout de l'être en chacun de ses moments et chacune de ses parties. Il y a présence d'une personne humaine dès la conception.



Le pré embryon ou l'embryon humain est une « personne potentielle ;' (..). C'est cette personne en devenir que l'on veut « utiliser », dans un processus qui lui donnera la mort, à des fins de recherche scientifique.

A supposer que l'on n'admette pas cette interprétation métaphysique des données de la génétique, on ne pourra nier que le pré embryon ou l'embryon humain est une “personne potentielle”, selon les mots du Comité national français de bioéthique (1986), une personne en devenir. C'est cette personne en devenir que l'on veut “utiliser”, dans un processus qui lui donnera la mort, à des fins de recherche scientifique. Qui ne voit que l'on cède ici à une idolâtrie meurtrière du progrès scientifique ? En fait, de quels enjeux financiers et de quelles compétitions de prestige {universitaires, nationales, pharmaceutiques, ...) ne se rend on pas esclave ? N'y a t il donc personne à s'apercevoir que la réduction de l'humain à l'état de matériau biologique contient en germe un totalitarisme eugénique ?


Du point de vue philosophique (métaphysique et éthique) et du point de vue politique, l'avant projet de loi est donc absolument pervers.


Si l'on se met au point de vue de la roi chrétienne, les choses sont plus criantes encore. Dès qu'apparaît un embryon humain, apparaît le dessein de Dieu créateur d'une personne humaine. Cette volonté de Dieu doit être respectée, adorée. Un chrétien cohérent avec sa roi ne peut donc accepter l'avant projet de loi. Hélas !, le PSC et le CVP semblent s'habituer à ne pas prendre au sérieux le C de leur sigle...


Rappelons ici l'encyclique du pape Jean Paul II Evanqelium vitae : “Si “on doit considérer comme licites les interventions sur l'embryon humain, à condition qu'elles respectent la vie et l'intégrité de l'embryon et qu'elles ne comportent pas pour lui de risques disproportionnés, mais qu'elles visent à sa guérison, à l'amélioration de ses conditions de santé, ou à sa survie individuelle” (citation de l'Instruction Donum vitae du 22 février 1987), on doit au contraire affirmer que l'utilisation d'embryons ou de foetus humains comme objets d'expérimentation constitue un crime contre leur dignité d'êtres humains, qui ont droit à un respect égal à celui dû à l'entant déjà né et à toute personne” (n.63).


Ce n'est pas un hasard sans doute si l'Allemagne, qui garde une mémoire douloureuse du totalitarisme nazi, est la plus résolument opposée, parmi les nations européennes, à la production d'embryons en vue de la recherche scientifique.

Si la Belgique est la première au monde à autoriser cette production, contre la Convention du Conseil de l'Europe, elle s'assurera un triste souvenir dans les annales de l'Histoire.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Interviews
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Vendredi 17 novembre 2006

4. L’unité trinitaire du chemin

 

Si le Baptême marque l'entrée dans l'Eglise, dans la communauté chrétienne, cette signation et cet accueil se font « au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. La grâce baptismale est une identification à la personne du crucifié et du ressuscité. Chaque baptisé revêt le Christ (Gal 3,27). Cette vêture n'est pas extérieure : elle change l’être en profondeur. Par l'Esprit qui vient habiter pour toujours en lui, le baptisé devient « fils de Dieu par adoption ». Le don du Baptême est le don d'une filiation qui fait entrer chacun dans une fraternité nouvelle, radicalement différente de celle de la création. Frères et sœurs parce qu'habités par le même Esprit et enfants du même Père. Cette identification à la personne du Christ est le passage et l’entrée dans la famille nouvelle des enfants de Dieu. Le Baptême est l’entrée dans la communauté ecclésiale. Cette filiation n'est rendue possible que par l'inhabitation de l'Esprit en tout baptisé. Identification au Christ, inhabitation de l'Esprit et don de la filiation divine marquent la présence trinitaire de Dieu au cœur du baptisé.

Si la Confirmation confirme et universalise la grâce du Baptême, cette onction de l'Esprit unit chaque baptisé au Christ-Tête qui fortifie et qui envoie. L'onction du saint-chrême est le signe d'une imprégnation intime de l'Esprit qui fait fleurir la personnalité spirituelle de chacun et confirme sa croissance intérieure. L'homme nouveau est là : c'est le Christ qui « est tout en tous ». L'Esprit est cette communion de deux personnes. Il se joint à notre esprit pour crier le « cri du Fils » que chacun de nous est et devient dans l'histoire. L’Esprit unit au corps et confirme cet attachement personnel à la personne de l’évêque, tête du corps qu’est l’Eglise particulière. La grâce de la Confirmation est le don de l'Esprit et la manifestation de tous ses dons dans nos vies. L'Esprit est donné, comme il est dit dans l'Evangile : « Et Jésus livra l'Esprit » (Jn 19,30). « Il souffla sur eux » (Jn 20,22). « Alors leur apparurent comme des langues de feu qui se partageaient et il s'en posa sur chacun d'eux » (Ac 2,3). L'Esprit se joint activement à notre esprit pour annoncer les merveilles, les hauts faits du Seigneur. A sa louange, répond notre libre louange.

Si l'Eucharistie est l'acte du Christ qui s'offre au Père, en notre nom et au nom de toute l'humanité, cette offrande est bien la fin de toute initiation chrétienne. Elle préfigure et réalise le don de tout homme à son Dieu Créateur et Père. Toute l'action de grâce de l'Eucharistie est nourrie de la configuration de chacun au Christ et de la puissance de don de l'Esprit. C'est comme fils adoptif que les hommes et les femmes sont associés par l'Esprit à l'acte de don du Christ à son Père. L'humanité est rendue à Dieu le Père dans la beauté de sa « nouvelle création ». L'histoire de chacun par la puissance de l'Esprit est sauvée et transfigurée : elle entre dans le cœur du Père. C’est bien le sens et le mouvement de la prière eucharistique de consécration.

L'Eucharistie achève toute initiation chrétienne en rendant au Père chacun de ses enfants à un moment déterminé de leur histoire humaine (à la naissance ou à l’âge adulte). Les uns comme les autres s'offrent ou sont offerts à Dieu par amour. L'amour entoure l'acte de liberté par lequel chacun est invité à se jeter dans les bras du Père. Seule la puissance de l'amour peut donner et redonner à la liberté humaine, inscrite dans la durée d’une vie, cette capacité de répondre au pas de Dieu vers nous. C'est la beauté et la grandeur de toute initiation chrétienne que de donner au baptisé et au confirmé le temps et l'espace nécessaire dans son histoire pour se donner au Père et à ses frères et sœurs. L'Eucharistie en effet construit l'Eglise, non seulement en intégrant de nouveaux membres à son mystère, mais en fortifiant la conscience commune de chacun de ses membres. L'histoire personnelle et communautaire du don libre et aimant de chaque baptisé se réalise et s'actualise au cœur de chaque Eucharistie. « Et c'est grâce à lui que les uns et les autres, dans un seul Esprit, nous avons l'accès auprès du Père » (Ep 2,18).

Le Baptême nous identifie au Christ et nous révèle son visage. La Confirmation authentifie en nous la présence de l'Esprit. L'Eucharistie nous donne au Père. Le Baptême est la porte de l'Eglise. La Confirmation nous met en communion visible avec l'Eglise et sa mission par les successeurs des Apôtres. Notre participation à l'Eucharistie construit l'Eglise et l'Eglise inscrit notre être de fils dans l'histoire humaine et divine. L’Eucharistie dépose en nos cœurs le monde tel qu’il est sous le regard de Dieu. L’acte de foi de l’assemblée rassemble ce monde-là qui est déjà commencé. Le Christ qui a tout donné est totalement vivant : il est aussi cette humanité renouvelée qui est assise par grâce à la droite de Dieu. Nous attestons en « faisant Eucharistie » que le monde et l’histoire humaine dont nous sommes, sont appelés à participer à la gloire de Dieu et à devenir ainsi un « monde eucharistique » : « Pour être ce monde où Dieu sera tout en tous » (1 Co 15,28). Tel est l’enjeu de l’initiation et de la vie chrétiennes.

 

Alain Mattheeuws, S.J.

Par Alain Mattheeuws - Publié dans : Articles - Théologie sacramentelle
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